L'imitation de Jésus-Christ / Traduction nouvelle avec des réflexions à la fin de chaque chapitre
CHAPITRE XI. Qu'il faut examiner et modérer les désirs du cœur.
Ô esclavage digne à jamais d'être désiré, embrassé, puisqu'il
nous mérite le souverain bien, et nous assure une joie éternelle!
RÉFLEXION.
Le monde est tellement fasciné par les passions, qu'il ne peut rien
comprendre à la félicité des enfants de Dieu. Quelquefois il les plaint, comme
le monde sait plaindre, en jetant sur eux un regard de mépris; quelquefois il
les contemple avec une sorte d'étonnement stupide. Il n'a nulle idée de ce qui
se passe dans l'âme unie à son Créateur, nulle idée des consolations et du
calme délicieux dont elle jouit. Saint Paul s'écriant: Je surabonde de joie au
milieu de mes tribulations 216 , lui est un mystère inexpliquable; jamais il ne
concevra cette joie pure, 217 qui est justice et paix dans le Saint-Esprit . Quel
est donc le partage du serviteur du monde? un immense ennui parsemé de
quelques rares plaisirs; et quand Dieu ne l'abandonne pas entièrement, le
remords. Creusez dans son cœur, vous n'y trouverez que cela. Le remords
est sa justice et l'ennui sa paix. Âmes chrétiennes, âmes détachées, qui avez
renoncé au monde et à tout ce qui est du monde, plaignez à votre tour les
infortunés chargés encore de ses pesantes chaînes; mais plaignez-les en
vous humiliant aux pieds de celui qui vous a délivrés, et dont la grâce, qui ne
vous était pas due, vous met en possession des seuls biens véritables.
Gardez avec soin ce bon trésor que vous a confié le Père des lumières, de
qui découle tout don parfait 218 , et demandez-lui avec amour qu'après avoir
commencé votre joie sur la terre, il la consomme un jour dans les cieux.
[216] II. Cor., VII, 4.
[217] Rom., XIV, 17.
[218] Jacob., I, 17.
CHAPITRE XI.
Qu'il faut examiner et modérer les désirs du
cœur.
1. J.-C. Mon fils, il faut que vous appreniez beaucoup de choses
que vous ne savez pas encore assez.
2. L F. Eh quoi, Seigneur?
3. J.-C. Vous devez soumettre entièrement vos désirs à ma
volonté, ne point vous aimer vous-même, et ne rechercher en tout que ce qui me plaît.
Souvent vos désirs s'enflamment, et vous emportent
impétueusement: mais considérez si cette ardeur a ma gloire pour motif, ou votre intérêt propre.
Si c'est moi que vous avez en vue, vous serez content, quoi que
j'ordonne; mais si quelque secrète recherche de vous-même se cache au fond de votre cœur, voilà ce qui vous abat et vous trouble.
4. Prenez donc garde à ne vous pas trop attacher à des désirs
sur lesquels vous ne m'avez point consulté, de peur qu'ensuite vous ne veniez à vous repentir, ou que vous éprouviez du dégoût pour ce qui vous avait plu d'abord, et que vous aviez cru le meilleur.
Car tout mouvement qui paraît bon ne doit pas être aussitôt suivi;
de même qu'on ne doit pas non plus céder sur-le-champ à ses répugnances.
Quelquefois il est à propos de modérer le zèle le plus saint et les
meilleurs désirs, de peur qu'ils ne préoccupent et ne distraient votre esprit; ou qu'en les suivant indiscrètement, vous ne causiez du scandale aux autres; ou qu'enfin l'opposition que vous y trouverez ne vous jette vous-même dans le trouble et dans l'abattement.
5. Il faut aussi quelquefois user de violence, et résister aux
convoitises des sens, avec une grande force, sans prendre garde à ce que veut la chair, et à ce qu'elle ne veut pas, et travailler surtout à la soumettre à l'esprit malgré elle.