Passion
Chapitre 7
— Il faut que tu sois courageuse, chérie, chuchota Ruth Mitchell en s’agenouillant devant la fillette de cinq ans, en larmes, pour la serrer contre elle. Nous penserons à toi. Souviens-toi que nous t'aimons tous.
Susannah Holland plongea son visage contre l'épaule de Mrs. Mitchell, en s’efforçant désespérément de retenir ses larmes. Derrière elle, les deux plus jeunes des enfants attendaient en reniflant de lui dire au revoir. Sentant la main de sa mère adoptive caresser ses longs cheveux bruns, la fillette ferma les yeux et souhaita une fois de plus que tout cela ne fût qu’un mauvais rêve.
— Il faut vraiment que je m’en aille ? demanda-t-elle en levant la tête. Je te promets que je serai gentille si tu me laisses rester avec toi.
Ruth eut l’impression que son cœur allait se briser, et sourit tristement.
— Chérie, tu as toujours été gentille. Tu sais bien que je te garderais si je pouvais.
Ils entendirent un bruit de klaxon. Par la fenêtre, Ruth vit un homme, grand et maigre, sortir d’une voiture et venir vers eux. Serrant très fort les deux mains de la petite fille, elle l’embrassa sur la joue. Si seulement elle pouvait trouver un moyen pour garder Susannah avec eux ! Mais cela faisait six semaines qu’elle se creusait la cervelle en vain, et elle savait que c’était sans espoir. Elle n'avait aucune idée de la façon dont elle-même allait élever ses trois enfants, maintenant que son mari était mort. Leurs deux salaires suffisaient à peine à joindre les deux bouts, et jamais son travail au supermarché ne pourrait couvrir les dépenses. Elle aurait bien eu besoin de l'argent que l’État donnait aux familles qui élevaient des orphelins, mais cela représentait un fardeau supplémentaire, avec sa fille et ses deux fils. Ruth Mitchell aurait pourtant voulu continuer : hélas, dès que l’administration avait appris la mort de son mari, elle avait reçu un coup de téléphone l’informant que Susannah serait transférée dans une autre famille ; la décision ne lui appartenait plus.
Ruth détestait s'apitoyer sur elle-même, mais elle s'y abandonna un instant. Mon Dieu, pourquoi reprenez-vous en même temps mon mari et cette gamine, demanda-t-elle en silence pendant qu'une larme lui perlait aux paupières. Elle se souvint du temps où son époux et elle avaient décidé d’adopter un enfant. Ils en avaient déjà trois, mais ils pensaient qu'il y avait dans le monde trop d’enfants que personne n'aimait, et voulaient y faire quelque chose. Prendre Susannah avec eux leur avait paru une excellente solution : l’argent de l'État ne suffirait guère, mais il les aiderait à donner un foyer à un bébé orphelin.
Et pourtant, toutes leurs bonnes intentions n'avaient mené qu'à la douleur d’aujourd’hui. Susannah était avec eux depuis quatre ans et demi, et les Mitchell en étaient venus à aimer la petite comme si elle était leur propre fille. Ses grands yeux bleus, son doux sourire avaient sans peine gagné les cœurs de toute la famille. Et elle promettait d’être si tendre et si affectueuse ! Ruth l’avait vue partager son repas à l’école maternelle, si aimante avec les autres enfants. À la maison, elle était toujours prête à faire ce qu’on lui demandait, tant elle était désireuse de leur venir en aide.
Se redressant, Ruth s'essuya les yeux. C’était une femme solide et râblée, mais elle se sentit très faible. Il faut que je sois forte pour Susannah, pensa-t-elle.
— Bien, ma chérie. Tous les autres veulent t’embrasser, il ne faut pas que je te garde pour moi toute seule.
Susannah resta tête baissée en se tournant vers les autres. Sam, qui avait douze ans, la prit gauchement dans ses bras et la serra avec douceur.
— Au revoir, Suzie, chuchota-t-il. Tu nous manqueras.
— Au revoir, Sain, répondit-elle d’une voix peine audible avant de dire adieu à Lily.
On frappa à la porte, que Ruth Mitchell ouvrit pour laisser entrer l’homme venu chercher Susannah.
— Je suis de..., commença-t-il.
— Juste une minute, l'interrompit-elle en levant une main.
Susannah suivait la scène, les yeux pleins d’épouvante.
Elle se serra contre Lily, dont le visage était trempé de larmes, comme si cela pouvait l'empêcher de partir.
Timmy, sept ans, vint vers elles et dit d’un air grave :
— Tiens, nous te donnons Otto.
Otto était une otarie en peluche que leur père leur avait offerte à Noël deux ans plus tôt. Elle avait viré au gris, perdu presque toutes ses moustaches et un de ses yeux de verre, mais trônait toujours sur le sofa de la salle de séjour.
S'impatientant, leur visiteur s'avança dans la pièce.
— Il est temps que vous veniez avec moi, jeune dame. Vos nouveaux parents sont très impatients de vous voir.
Ruth Mitchell enlaça les épaules de Susannah et, essayant de ne pas voir les larmes qui coulaient sur son visage, dit d'une voix gaie :
— Nous t'écrirons tous, et tu peux nous appeler quand tu veux. Ta nouvelle maison sera merveilleuse, je te le promets.
L'homme prit les deux valises dans lesquelles Ruth avait placé les affaires de la fillette, qui le suivit au-dehors, sous le chaud soleil californien. Il lui ouvrit la portière. Levant les yeux, elle vit les Mitchell à l'entrée de la petite maison jaune. Susannah répondit à un dernier signe de Ruth, puis elle monta dans la voiture à côté du chauffeur.
De Morro Bay à San Luis Obispo, il n'y avait qu'une quinzaine de kilomètres. À travers la vitre, la petite fille vit disparaître la ville. Elle ne se souvenait pas des six mois que, lui avait-on dit, elle avait passés dans un orphelinat non loin d'ici ; mais elle n'était qu'un bébé. La maison des Mitchell avait été son foyer depuis. Levant la tête aussi haut qu'elle put, elle aperçut l'océan, imagina sentir sous ses pieds le sable blanc de la plage, et se souvint du pique-nique auquel tous étaient allés, une semaine avant la crise cardiaque de Mr. Mitchell. Ils avaient étalé, une nappe, et commençaient à manger quand deux grands labradors noirs étaient arrivés en courant et avaient foncé (oui droit, renversant leurs provisions et semant du sable partout. Tout le monde avait ri, sauf Mrs. Mitchell, mais elle avait fini par se joindre aux autres. Susannah jeta les yeux sur Otto. Ne t’en fais pas, dit-elle en silence, notre nouvelle maison sera merveilleuse, je te le promets.
La porte s’ouvrit, jetant un rayon de lumière dans l’obscurité silencieuse de la pièce. Étendue dans son lit, Susannah s’immobilisa.
La voix de Mary Rule, mince et rauque, était celle d’une femme âgée, mais on y sentait une force sous-jacente.
— Tu dors ? Souviens-toi, demain je te montrerai comment on se sert de l’aspirateur.
— Oui, je n’ai pas oublié, dit la fillette d’une voix aussi gaie qu’elle put.
Apparemment satisfaite, la vieille femme referma la porte. Susannah l’entendit regagner à pas lents la chambre qu’elle partageait avec son mari, puis le silence revint.
Susannah caressa la tête d’Otto et le serra contre elle, comme elle le faisait toutes les nuits depuis que, trois semaines auparavant, elle était arrivée là. Elle n’avait cessé de se répéter que les choses s’arrangeraient, que Mr. et Mrs. Rule étaient âgés, qu’il leur faudrait du temps pour s’habituer à elle — ou bien que c’était une erreur. Maigres, flétris, les cheveux blancs, ils avaient l’air aussi âgés que Granny et Grandpa, les parents de Mrs. Mitchell. Encore ceux-ci étaient-ils affectueux, mais les Rule n’étaient pas gentils du tout.
Susannah eut un soupir. Elle savait qu’elle ne devrait pas penser de telles choses. Mary et Arthur Rule l’avaient accueillie chez eux, lui avaient donné un foyer. Où serait-elle, s’ils n’avaient pas voulu lui venir en aide ? Ils lui avaient lait comprendre qu’elle leur coûtait de l’argent, elle savait qu’elle aurait dû se montrer reconnaissante. Mais tout était si différent ! Chez les Mitchell, elle avait dû accomplir diverses tâches ménagères, comme le font tous les enfants — mettre la table, laver la vaisselle, aider à faire les lits —, mais chacun s’en chargeait à son tour, et selon son âge. Ici, elle était seule et certaines des besognes qui lui incombaient étaient vraiment difficiles.
Chez les Rule, chaque journée ressemblait à la précédente, et aujourd’hui n’avait pas fait exception. À six heures, dès que le réveil sonnait, Susannah se levait, faisait son lit, se lavait et s'habillait de son mieux, puis descendait jusqu'à la cuisine, où elle se préparait un bol de céréales. Les Rule avaient déjà pris leur petit déjeuner : elle les entendait s'habiller dans leur chambre. Quand elle avait terminé, elle rinçait le bol dans l’évier. Il était temps d’y aller.
Susannah n’allait plus à l’école maternelle ; Mr. Rule lui avait dit que c'était inutile, que quand elle serait assez grande elle pourrait entrer au cours préparatoire. La fillette n’avait pas la moindre idée de ce que cela voulait dire, mais espérait que cela se produirait bientôt : elle adorait aller à l’école. Pour le moment, elle passait les journées dans la pharmacie-drugstore de ses parents adoptifs, sur Chorro Street. C’était une très vieille boutique, aux rayonnages encombrés de toutes sortes de boîtes et de flacons. Mrs. Rule trônait derrière une énorme caisse enregistreuse, à attendre la clientèle ou, quand les choses étaient vraiment tranquilles, à écrire dans un grand livre de comptes de couleur verte. Mr. Rule était généralement à l’arrière du magasin, à préparer des remèdes.
Susannah était censée s’amuser dans une petite pièce qui servait d’entrepôt, derrière un rideau. Les Rule lui avaient donné quelques jouets et deux ou trois albums à colorier. Il lui arrivait de jeter un coup d’œil dans la boutique pour voir ce qui se passait. Beaucoup de touristes étaient venus pour visiter la vieille ville, ou aller bronzer sur les plages toutes proches : ils achetaient de la crème solaire, des bonnets de bain. Et beaucoup de gens du cru passaient aussi, dont certains pour discuter avec Arthur Rule et lui demander conseil. Le moment des repas était toujours une période de vive activité, aussi les Rule attendaient-ils deux heures pour avaler, en compagnie de Susannah, les sandwiches qu'ils avaient apportés. Tous trois mangeaient en silence, ce qui surprenait toujours la fillette, habituée à la bruyante maisonnée des Mitchell — et à des rations plus généreuses ! Elle mâchait très lentement, essayant de faire durer sa maigre portion. Parfois elle avait droit à une pomme ou à un sachet de raisins secs.
Les journées étaient longues, mais il restait encore à faire une fois que la boutique avait fermé à six heures du soir. Ils moulaient dans la vieille voiture des Rule et parcouraient la ville pour livrer les médicaments qui leur avaient été commandés. À chaque adresse, Arthur Rule tendait à Susannah mi sac en papier, et lui disait combien elle devait demander. De retour à la maison, ils dînaient. La petite fille détestait la nourriture — généralement une viande quelconque accompagnée de petits pois ou de patates bouillies —, mais n'osait rien dire. Ensuite, Mrs. Rule débarrassait et faisait la vaisselle, tandis que Susannah passait un coup d’éponge sur la table. Puis elle rangeait sa chambre, venait dire bonsoir, enfilait son pyjama et se mettait au lit, épuisée par l'ennui et la solitude.
Serrant Otto contre elle, elle se répétait qu’il fallait qu’elle soit gentille et donne un coup de main dans la maison. Après tout, les Rule étaient âgés et malades — ils ne cessaient d'ailleurs de le lui rappeler.
Elle aurait voulu de vrais parents. Elle voulait ses vrais parents. Où étaient-ils donc, et pourquoi ne venaient-ils pas la chercher ? Elle pensait à eux toutes les nuits, en s’efforçant de comprendre pourquoi ils l'avaient laissée à l’orphelinat, avec un message demandant qu’on prenne soin d'elle. Mais on n'y lisait pas son nom. « Susannah Holland » était juste une trouvaille de quelqu’un d’autre.
Qui pouvaient être ses parents ? Elle se l’était toujours demandé, mais chez les Mitchell elle avait été heureuse de faire partie de la famille. Désormais elle voulait désespérément revoir son père ou sa mère. Elle avait imaginé qu’ils étaient prince et princesse, contraints de quitter leur pays sans elle après que quelque chose de terrible se fut produit. Fantasme qu’elle avait repris nuit après nuit, embellissant chaque détail. Aujourd’hui, elle se disait que peut-être sa mère aurait pu être une actrice célèbre, morte dans un accident ou ayant succombé à une longue maladie. Son père, le cœur brisé, s’était jeté dans la rivière.
Peut-être aussi étaient-ce des gens simples, tout à fait normaux, bons et aimants, qui l’avaient perdue, et qui faisaient tout pour la retrouver. Ils étaient quelque part, malheureux d’être séparés d’elle. Elle chuchota, aussi doucement qu'elle put : « Bonne nuit, maman. Bonne nuit, papa. » Puis elle pleura jusqu'à ce qu'elle s’endorme.
Un matin de la semaine suivante, alors qu'ils s'apprêtaient à partir pour le magasin, Mary Rule tendit à Susannah une enveloppe déjà ouverte.
— C'est arrivé pour toi hier.
Susannah en sortit ce qu’elle contenait. D’abord une feuille de papier avec un dessin au crayon, qui devait être de Timmy Mitchell, comprit-elle aussitôt. Dans un coin, trois grands cercles avec des yeux et des bouches maussades — sans doute les enfants Mitchell : l’une des têtes avait des boucles et devait représenter Lily. Dans l’autre, un visage aux longs cheveux bruns, entouré par des petits cœurs. Ça, c’était elle.
Une feuille de papier blanc couverte de signes était attachée au dessin. Susannah regarda Mrs. Rule.
— Vous pourriez me le lire, s'il vous plaît ?
Mary Rule prit la lettre et lut, d’une voix sans expression :
« Ma chère Susannah, tu nous manques et nous pensons tous à toi, mais nous savons que tu es dans un endroit où tu seras beaucoup mieux. Comme tu le sais, beaucoup de choses ont changé depuis la mort de mon mari. Nous allons déménager à Harrisburg, en Pennsylvanie, pour être plus près de ma sœur et de son époux. Tu ne les connais pas, mais ce sont des gens très gentils. Tous les enfants t’envoient leur affection, et nous t’écrirons tous, je te le promets. De ton côté, écris-nous aussi. Voici notre nouvelle adresse... »
— Merci, dit Susannah en reprenant la lettre.
Elle alla dans sa chambre et la rangea soigneusement, avec le dessin, dans le coffre près de la fenêtre, sous ses chaussettes et ses sous-vêtements. La Pennsylvanie... Elle n’avait pas la moindre idée de l’endroit où cela se trouvait. Les Mitchell étaient partis pour de bon, maintenant.
Ce jour-là, il lui fut particulièrement difficile de rester en place. Elle décida de voir ce que contenaient les cartons qui l’entouraient. Montant sur une chaise, elle regarda dans celui placé en haut de la pile la plus proche, et écarquilla les yeux : il était plein de jouets, qui seraient placés sur les rayons quand les autres auraient été vendus. Si elle faisait très attention... Elle en sortit un grand camion orange et bleu.
Descendant de sa chaise, elle le posa sur le sol et l’y fit rouler de plus en plus vite, à ce point absorbée qu’elle ne pensa plus à la chaise et s’y cogna la tête, tandis que le camion heurtait un des pieds. Elle se frotta le front, étourdir. L'avant du jouet était un peu enfoncé, une des roues s’était démise. À ce moment, Mary Rule tira le rideau et jeta un coup d’oeil à l'intérieur.
— Qu'est-ce que c’est que ce bruit ?
Susannah leva les yeux, mais ne répondit rien. Mrs. Rule pinça les lèvres, furieuse, puis tourna le dos et s’en fut. Plus tard, comme ils allaient manger, la fillette fut surprise de ne se voir donner qu'une pomme.
— D’après toi, d’où va venir l’argent pour rembourser le camion que tu as cassé ? demanda Mary Rule d’une voix glaciale.
— Je ne sais pas, répondit Susannah, chuchotant presque.
— De notre poche ! La prochaine fois, peut-être que tu réfléchiras à deux fois avant de détruire des choses qui ne t'appartiennent pas.
Susannah mangea sa pomme en silence et attendit sans bouger que les Rule soient repartis. Papa, maman, où êtes-vous ? demanda-t-elle en silence. Venez me chercher !
Ce soir-là, il était plus tard que d’habitude quand ils fermèrent boutique, et le ciel était déjà noir. Susannah vit Mr. Rule prendre quatre sachets de papier, et comprit qu’ils n’étaient pas près de rentrer. Elle n’avait eu que la pomme depuis le petit déjeuner, et la faim n’avait cessé de la tourmenter pendant tout l’après-midi. Avec les livraisons, il leur faudrait près d’une heure avant d’arriver chez eux.
Arthur Rule arrêta la voiture devant une grande maison blanche à laquelle menait un chemin bordé de fleurs. Susannah prit le sachet qu’il lui tendait et alla sonner, se répétant sans arrêt « Cinq dollars et cinquante cents », de peur d’oublier. Une femme âgée vint ouvrir et lui sourit :
— Mes pilules ! C'est très gentil. Entre une minute pendant que je vais chercher mon porte-monnaie.
Il y avait dans l’air une délicieuse odeur de cuisine. D'où elle était, Susannah aperçut un homme aux cheveux gris, assis devant la télévision, qui regardait les nouvelles en mangeant ; un plateau-repas était installé devant lui. Il y en avait un autre à côté, ce devait être celui de la femme venue ouvrir. Elle revint à cet instant précis et lui donna l'argent.
La fillette allait partir quand elle remarqua que la cuisine était sur sa gauche, et eut une idée soudaine :
— Excusez-moi, madame, dit-elle d’un ton poli, pourrais-je aller aux toilettes ?
— Mais certainement! répondit la femme en souriant. C’est de l’autre côté de celle porte.
Susannah se dirigea dans cette direction, mais attendit, devant la porte des toilettes, que la femme soit allée rejoindre son mari dans le séjour. Elle se précipita dans la cuisine. Il était là : un énorme rôti juteux, posé sur une planche à découper. La fillette ne perdit pas de temps, bien qu’elle eût le cœur battant : se dressant sur la pointe des pieds, elle s'empara du couteau à découper, et se tailla une grosse tranche de viande qu’elle fourra dans la poche de sa jupe. Une fois rentrée, elle aurait toujours le temps de la laver pour éliminer toute tache ou odeur qui subsisterait.
— Merci infiniment, dit-elle au couple tout en se dirigeant vers la porte d’entrée, si émue que sa voix tremblait.
— Ce n'est rien, répondit la femme, qui lui sourit de nouveau. Bonsoir!
Fort heureusement, il faisait noir. Susannah attendit quelques instants que son cœur s’apaise, et marcha, aussi lentement qu’elle put, le long du chemin qui la ramènerait à la voiture, engloutissant la viande à mesure qu’elle avançait. Le goût en était merveilleux. Elle sourit.
— Qu’est-ce qui t’a pris tant de temps ? demanda Arthur Rule quand elle ouvrit la portière pour monter à l’arrière de la voiture, avant de tendre l’argent à Mary Rule.
Elle avait compris, maintenant. Il faudrait qu'elle s'occupe d'elle-même toute seule. Il ne fallait pas s’attendre à ce que quiconque l’aidât. Peu importait la morne existence qu’elle menait chez les Rule : elle se débrouillerait pour que les choses s’arrangent. Puis, un jour, elle retrouverait ses vrais parents, et tout rentrerait dans l’ordre.
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