Passion
Chapitre 29
Cameron but une gorgée de scotch et reposa le lourd verre en cristal sur la table. Il était près de deux heures du matin, et tout était calme dans l'appartement vide, à l'exception d’une bonne qui dormait dans sa chambre. Assis dans un fauteuil, les pieds posés sur un guéridon, il prit les photos de Susannah, qu’il avait posées sur ses genoux et, lentement, les examina jusqu'à ce qu'il retrouve celle qui l'intéressait.
Kailey. C'était Kailey. Cela ne faisait aucun doute. Quand, dans la journée, Olivia lui avait montré les épreuves, il l'avait aussitôt reconnue. Puis il s'était dit qu'il se trompait, que c'était impossible. Mais, dès que sa fille était sortie, en regardant à nouveau les photos, il était resté pétrifié. Non ! il n'avait pas rêvé. Cette femme était bien sa première épouse, toujours vivante. Et lorsque sa secrétaire l'avait appelé par l'Interphone pour lui rappeler une réunion; il avait glissé les clichés dans son attaché-case, pour les examiner plus tard. Chez lui.
Il était enfin seul, sans personne pour le déranger. Il reprit la photo. Incroyable ! Après toutes ces années, elle paraissait très peu vieillie. Son visage était toujours aussi beau — davantage, peut-être. Il y lut une maturité, une confiance en soi, qu'elle n’avait pas du temps où ils étaient ensemble.
Susannah avait pris la photo, sans que, de toute évidence, Kailey l’ait remarqué. Elle ne pouvait pourtant ignorer sa présence. Se connaissaient-elles ? Avaient-elles parlé ensemble ?
Cameron se mit à réfléchir à toute allure. Susannah savait-elle que Kailey avait été sa femme ? Peut-être même celle-ci lui avait-elle parlé de ce qui s’était passé des années auparavant ? Et si toutes deux étaient liées ? Peut-être Susannah était-elle réellement la fille de Dorrie Gordon, et n'avait-elle prétendu le contraire que parce qu'elle était déjà en cheville avec Kailey. Bon dieu, quel impossible casse-tête ! Furieux, il se servit un autre verre de scotch.
Il se leva et se mit à marcher de long en large dans l'appartement, de plus en plus agité. Cette histoire de Thaïlande devenait beaucoup plus grave qu'il ne l'aurait cru et compromettait même sa prise de contrôle d'Awareness Industries. Le scandale avait déjà un impact sur l'image que l'opinion publique avait de lui, et cela pouvait amener Lionel à revenir sur l'accord. Il avait déjà interrogé Cameron et n'avait pas paru très convaincu par ses réponses. Certes, les livraisons à Bangkok étaient interrompues, mais il était trop tard pour effacer les dommages ainsi provoqués.
Et voilà que, pour couronner le tout, sa première femme était en Thaïlande. Il était tellement hors de lui qu’il dut s'agripper à une table quelques instants. C'était elle évidemment qui avait lancé toute cette campagne. Elle avait attendu des années durant une occasion de se venger, et elle allait maintenant le dénoncer comme celui qui, il y a bien longtemps, avait provoqué la mort d'un nouveau-né, empoisonné par du LSD. C'était sa carte maîtresse ; il lui suffisait d'attendre le bon moment pour le mettre à genoux.
Et sur qui pouvait-il compter pour l'aider, le soutenir quand il en avait besoin ? Tous les membres de sa famille l'avaient abandonné, malgré ce qu'il avait fait pour eux! Tish, cette pocharde, s'en était allée sans mot dire, et pourtant seul un saint aurait pu la supporter aussi longtemps que lui ! Olivia lui avait dit qu'elle partait aussi : elle passerait la nuit à Bedford, et viendrait dans l'appartement demain pour prendre ses affaires. Point final. Aucune reconnaissance chez l'une comme chez l’autre. Quant à son beau-fils, ce n’était pas la peine d’en attendre un soutien quelconque. Il n'avait jamais voulu reconnaître que c’était Cameron qui avait payé son éducation dans les coûteuses facultés de l’Ivy League : enfant, c’était déjà un mioche ingrat, et il n’avait pas changé depuis. Il n’y avait plus personne pour le remercier de son travail et de tous ses efforts.
Cameron alla se verser un autre scotch.
— Qu’ils aillent tous se faire foutre ! murmura-t-il en levant son verre.
Le trajet en taxi, de l’aéroport Kennedy à Manhattan, impressionna sœur Marie Frances. Cela faisait tant d’années — elle ne savait même plus combien — qu’elle n’était pas revenue sur la côte Est, et tant de choses avaient changé ! Sa vue, également, n’était plus ce qu’elle était, et elle dut presque toucher pour voir à travers la vitre crasseuse, car elle ne voulait rien perdre du spectacle. Pourtant, le souvenir de ce qui l’amenait ici tourmentait toujours sa conscience.
Elle savait parfaitement qu’elle n’aurait pas dû mentir au détective. Mais elle avait été tellement effrayée en le voyant apparaître dans l’église, comme sorti de nulle part, pour l’interroger sur le bébé qu’elle avait confié à l’orphelinat vingt-cinq ans auparavant. Il semblait se douter vaguement qu’elle était liée à tout cela et elle se demandait comment il pouvait le savoir. En tout cas, il ne devait pas être très sûr de lui, il avait cru à ce qu’elle lui racontait.
Mais ce n’en était pas terminé pour sœur Marie Frances. Repenser à sa conversation avec le détective l’empêchait de dormir. Il lui avait dit qu’il essayait de retrouver la fillette, désormais adulte, pour le compte de son père, un certain Cameron Hawkes, et qu’il avait décrit comme un homme aimant et bon, désespérément soucieux de retrouver son enfant. Ce n’était pas du tout le portrait qu’en avait donné la mère, il y a si longtemps. Sœur Marie Frances se demanda si elle lui avait menti ; peut-être le père avait-il changé ? Ou peut-être y avait-il encore une autre explication ? Mais, s'il était réellement un homme bon, elle avait fait une terrible erreur en privant le bébé de sa présence. Il lui était impossible de modifier le passé, mais elle pourrait toujours tenter de tirer les choses au clair. C’est pourquoi elle était venue à New York, afin de retrouver le père et de lui avouer la vérité.
Le taxi s’arrêta devant un grand bâtiment. Un portier en uniforme se précipita pour ouvrir la portière. La religieuse sortit d’abord un peu intimidée par le luxe qui l’entourait. Puis elle se reprit et demanda à l’homme où se trouvait l’appartement de Cameron Hawkes.
Une fois introduite dans son bureau par une domestique, la sœur Marie Frances s'efforça de dissimuler la crainte que lui inspirait la magnificence des lieux. Elle fut horrifiée de penser qu’elle avait condamné la fillette à la cruelle condition d’orpheline, alors qu’elle aurait pu avoir un père aimant, et une vie confortable. Elle se demanda comment une faute aussi énorme pourrait jamais lui être pardonnée, et s’assit lourdement dans un fauteuil, de plus en plus mal à l’aise.
Cameron Hawkes entra presque aussitôt dans la pièce. Un homme avenant, pensa-t-elle, bien qu’il eût l’air fatigué et les yeux cernés.
— Oh, Mr. Hawkes, dit-elle, je suis navrée, tellement navrée.
— Je ne comprends pas, répondit-il, l’air surpris. Il paraît que vous avez quelque chose à me dire. Vous quêtez pour une œuvre charitable ?
Sœur Marie Frances se mit à parler d’un ton un peu hésitant, puis de plus en plus ferme : elle raconta comment une charmante jeune femme était venue la trouver dans son église en lui demandant de veiller sur l’enfant un petit moment, comment elle avait appris l’accident de voiture par la radio, comment elle avait vu un signe de Dieu dans le fait qu’on lui ait confié le bébé.
Quand elle se tut, il y eut quelques instants de silence. Elle attendit, sachant qu’il lui fallait du temps pour réaliser l’importance de ce qu’elle lui annonçait. Mais il se contenta de hocher la tête en souriant.
— Je tiens à vous remercier d’être venue en personne pour m’expliquer tout cela.
Sœur Marie Frances fut à la fois soulagée et surprise par sa réaction. Elle s'attendait à de la stupéfaction, de la colère, peut-être à des larmes.
— Je ne peux pas vous dire à quel point je me sens honteuse, reprit-elle.
— Vous avez fait ce qui vous paraissait être le mieux, dit-il d’un ton rassurant. Je ne vous en veux pas.
— Est-ce que tout cela va vous permettre de retrouver votre fille ?
— Vous ne pouvez imaginer à quel point vos informations sont précieuses. Mais je ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je vais faire appeler un taxi.
Sidérée, la religieuse comprit qu'on la congédiait. Elle regarda fixement Cameron, ne sachant trop que penser. Certes, elle avait eu tort de dissimuler la vérité pendant si longtemps. Mais elle n'était plus très sûre maintenant d’avoir eu raison de tout lui avouer.
Lorsque la porte se referma derrière la sœur, Cameron resta pensif. Susannah disait qu’elle ne savait rien de son passé avant l’orphelinat. Ce qui signifiait qu’elle ignorait tout des conditions dans lesquelles elle avait été confiée à cette femme. Et elle ne savait pas non plus qu’elle était vraiment sa fille. Bonnie. Qui avait survécu. Comme Kailey.
Pourtant, quelqu’un était bien mort dans l’affaire. Qui cela pouvait-il bien être ? C’était il y a si longtemps... Puis il se souvint vaguement d’avoir reçu une lettre de Norvège lui demandant des nouvelles de la jeune fille au pair, celle qu'il avait surprise à voler. Il avait fait répondre qu’il l'avait renvoyée et n'avait plus aucune nouvelle d'elle. Évidemment ! Tout concordait. Kailey l'avait emmenée le jour où elle s'était enfuie avec le bébé et c'est sans doute elle qui se trouvait dans la voiture au moment de l'accident. C'était incroyable. Susannah avait tenté de le duper, de lui faire croire qu’elle était sa fille illégitime, alors qu'elle était bel et bien son enfant.
Il se frotta les yeux avec lassitude. Il avait passé la nuit à se demander comment il allait s'en tirer. Désormais, c'était encore pire. Kailey et sa fille étaient vivantes, en Thaïlande. Ensemble.
Brusquement, Cameron se sentit plein d'une énergie nouvelle. Pas question de rester assis là à attendre que le ciel lui tombe sur la tête. Ce n'était pas dans ses habitudes. Pas question qu'il les laisse avoir sa peau. Mais il ne pouvait se fier à personne pour s’en occuper à sa place. Il fallait qu’il aille en Thaïlande régler cela lui-même.
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