Passion
Chapitre 27
Furieuse, Susannah s'arrêta au bord de la route pour consulter sa carte. Elle était en retard et cela lui paraissait d'autant plus insupportable qu'elle était presque arrivée. Elle était déjà venue, comment avait-elle pu se tromper ? Bon sang, elle avait pris le mauvais tournant deux kilomètres plus tôt.
Elle chercha un endroit où faire demi-tour. Au cours des deux semaines qui avaient suivi la proclamation des résultats, il s'était passé tant de choses que Susannah avait du mal à s'en souvenir. Le lendemain, elle avait été invitée à prendre un verre en compagnie des deux autres vainqueurs. Jim Driscoll se rendrait en Argentine dès la semaine suivante, et Éric Rothenberg à Paris, au début du mois. La Hawkes Corporation ne perdait pas de temps. Elle-même avait reçu l'itinéraire de son séjour en Extrême-Orient, accompagné d'instructions très précises, allant des règles de politesse aux médicaments qu'elle devait emporter. Entre deux réunions avec des responsables de la compagnie, elle avait eu Sam, Timmy et Lily Mitchell au téléphone, afin d'organiser le transfert de Ruth. Enfin, l'hôpital apparut. Soulagée, Susannah accéléra, plus impatiente que jamais de voir sa mère adoptive. Avant cela, toutefois, il lui faudrait palabrer avec l'administration, et remplir de nombreux formulaires. C'est près de deux heures plus tard qu'elle parvint devant la porte de la chambre de Ruth. Dieu merci, celle-ci sortirait bientôt de là. Elle s'approcha lentement du lit, se préparant au pire.
Même, amaigrie, Ruth paraissait en bien plus mauvais état que lors de sa dernière visite. On lui avait inséré dans le nez un tube à oxygène, fixé avec du sparadrap pour qu'il reste en place. Elle semblait dormir, mais dut sentir une présence, car ses paupières frémirent, comme si elle était trop faible pour ouvrir les yeux. Mais son regard parut s’éclairer brièvement quand elle reconnut sa visiteuse.
— Bonjour, dit doucement Susannah en prenant sa main. Je suis si heureuse de te voir.
Ruth esquissa un pâle sourire, lutta pour dire quelque chose, puis renonça. Susannah eut la gorge serrée. C’était encore plus difficile qu’elle n'avait cru. Approchant une chaise, elle s’assit à côté du lit.
— Je vais m'absenter un moment, dit-elle en regardant Ruth dans les yeux. J’ai gagné un concours, et je vais voyager autour du monde pendant un an, en prenant des photos d'enfants.
Elle sentit que Ruth pressait sa main. Elle réussit même, avec beaucoup d’efforts, à prononcer quelques mots :
—... toujours su que tu ferais de grandes choses.
Les yeux de Susannah se remplirent de larmes ; elle préféra détourner les yeux. Fallait-il continuer ? Elle respira profondément, et dit d’un ton aussi gai qu’elle put :
— Dans quelques jours, tu seras dans un endroit bien plus agréable.
Ruth lui lança un regard suppliant, et Susannah l’entendit à peine dire :
— ... pas me permettre...
— Ne t’inquiète pas, tout est arrangé. Je veux que tu te reposes et que tu ailles bien, poursuivit la jeune femme en pressant la main de Ruth contre son coeur. Quand je serai de retour, nous passerons beaucoup de temps ensemble.
Puis elle se leva, sachant que, si elle ne partait pas, elle s'effondrerait complètement.
Ruth rassembla toutes ses forces pour prononcer encore quelques mots :
— Bon voyage, chérie... Je te verrai... à ton retour...
Elles se regardèrent, sachant l'une et l'autre que c'était pour la dernière fois.
— Au revoir, Ruth.
Susannah allait partir, mais elle sentit qu'on prenait faiblement sa main et se retourna.
— Au revoir, chuchota Ruth. Je t'aime.
— Olivia, je n’ai que faire de tes opinions.
Le ton de Cameron était particulièrement mordant. Elle rougit, mais continua malgré tout :
— Tu as tort. Je suis désolée. Il faudra bien que tu admettes qu'il y a un problème.
Il eut un geste de la main.
— Deux ou trois groupes féministes venus pleurnicher auprès de toi, et quelques lettres, répondit-il d’un ton dégoûté.
— Pleurnicher ? Elles étaient furieuses ! Et elles sont venues me voir parce qu’elles pensaient me convaincre. Et c'est le cas. Cela peut valoir des ennuis à la compagnie.
— On voit bien que tu ne sais pas ce que c’est en affaires, des ennuis, rétorqua-t-il d'un ton sec.
— Ça nous fait une très mauvaise publicité, dit Olivia. Papa, tu ne peux pas continuer à expédier cette formule pour bébés en Thaïlande. Cela va provoquer un scandale.
— Ça suffit, répondit Cameron en haussant la voix. Je n’appelle pas ça un problème.
Olivia explosa :
— Comment peux-tu dire ça, alors que se prépare une campagne de lettres adressées aux grands journaux, où on les préviendra que nous exploitons les femmes pauvres ?
— Elles ne sont pas obligées d’acheter la formule. Nous ne les y forçons pas ! aboya Cameron.
Olivia n’ignorait pas qu’elle risquait de mettre son père en fureur, mais elle ne pouvait plus s'arrêter :
— Elles se fient à nous quand nous leur disons qu'elle est meilleure. Je ne peux croire que tu me répondes cela quand tu sais qu'elles n'ont à leur disposition que de l'eau polluée. Je ne vois pas pourquoi nous devrions tirer parti de la misère de ces gens pour faire de l'argent.
Cameron se leva. Sa patience était à bout.
— J’en ai assez de tes sermons ! Si tu te préoccupes tant des pauvres, fais-toi missionnaire, travaille dans les taudis, renonce à ton boulot, aux jolis vêtements et à tout ce pour quoi j’ai lutté, et vois si ça te plaît vraiment. Peut-être qu'alors tu comprendras pourquoi je prends certaines décisions.
Olivia resta immobile. Son visage vira à l'écarlate.
— Tu ne connais rien à tout ça, poursuivit Cameron d'un air mauvais. Et épargne-moi ta philosophie.
Il n’y avait rien à ajouter. Olivia se dirigea vers la porte, qui s’ouvrit devant Lionel Shea au moment où elle posait la main sur la poignée. À son air choqué, la jeune femme comprit qu'il avait dû surprendre une partie de leur discussion. Elle jeta un coup d'œil à son père, qui était devenu très pâle. Sans doute sa violente tirade ne plairait-elle pas à quelqu’un d'aussi bonhomme que le propriétaire d'Awareness Industries. Pour la première fois, Olivia ressentit comme un sentiment de plaisir à l’idée que les choses tournaient mal pour Cameron.
— Bonne journée, dit-elle à Lionel en partant.
— Entrez donc, Lionel. Je ne me rendais pas compte que c’était l’heure de notre rendez-vous. Que puis-je vous offrir à boire ?
Il y avait dans la voix de son père une jovialité forcée qui n’échappa pas à sa fille. Elle partit sans refermer la porte.
Susannah prit l'ascenseur jusqu'à l'étage du bureau de Cameron. Elle se sentait bien plus tendue que la première fois où elle s'était fait passer pour sa fille. Mais elle était à bout, et passait désormais ses nuits consumée par un sentiment de culpabilité. Tout était allé beaucoup trop loin. Elle avait beau se répéter qu'elle avait été choisie sur ses propres mérites, cela n'arrangeait rien. Elle avait menti pour participer au concours et elle ne pouvait partir pour un voyage d'un an quand tant de gens étaient persuadés qu'elle était la fille illégitime de Cameron.
Tout aurait été tellement plus facile si elle n'avait été mêlée de si près à cette famille. Même s’ils doutaient de la véracité de son histoire, tous — notamment Olivia et Cameron lui-même — s’étaient montrés très gentils envers elle. Les difficultés de Tish les avaient encore rapprochés. Et puis il y avait Evan, bien sûr.
Elle se souvint du jour où elle avait téléphoné à .lamie pour lui dire qu’elle avait gagné. Elle redoutait cet appel, sachant qu’il allait plastronner : son plan avait marché au-delà de toute espérance. Mais il fallait bien le prévenir. Elle lui avait dit que le tirage au sort avait décidé qu’elle irait en Australie et en Asie. Jamie avait d’abord cru qu’elle plaisantait, et ce n’est que quand elle lui avait appris qu’elle préparait ses bagages pour le Japon qu’il avait commencé à la croire. Comme elle s’y attendait, son allégresse lui avait rendu les choses encore plus pénibles.
Elle avait enfin pris une décision qu’elle savait inévitable. Il fallait aller voir Cameron et tout lui avouer. S'ils la disqualifiaient, elle devrait trouver l’argent pour Ruth par d'autres moyens auxquels elle n’osait même pas penser.
Cameron n’écoutait qu’à moitié ce que Lionel lui disait. Son arrivée au moment de sa querelle avec Olivia était un vrai désastre. Shea n’avait rien laissé paraître, mais il avait sans doute révisé son opinion sur Cameron. En fait, il agit comme je l’aurais fait à sa place, pensa celui-ci. Peut-être est-il plus malin qu’il n’en a l'air. Mais comment réparer les dégâts ? L'affaire pouvait lui échapper, par la faute de cette fichue Olivia. Et dire qu'il était si près du but !
La porte du bureau étant restée entrouverte, ils entendirent la voix de Susannah Holland, qui demandait à Marianne si Cameron pouvait lui accorder quelques instants.
— Entrez donc, Susannah, s'écria Lionel.
Elle passa la tête dans l'entrebâillement de la porte.
— Quelle bonne surprise ! poursuivit-il. Je n'ai jamais donné suite à votre proposition de m'initier à la photographie, et voilà qu'il est trop tard : vous êtes devenue une artiste de premier plan, et vous allez partir pour des aventures internationales. Toutes mes félicitations !
Elle eut un faible sourire.
— Merci.
Encore des ennuis en perspective, pensa Cameron.
— Que puis-je pour vous, Susannah ? Vous êtes prête à partir ?
— J’ai quelque chose de très pénible à vous dire. Peut-être devrais-je attendre que vous soyez seul.
— Que se passe-t-il donc ? demanda Lionel.
Cameron fut agacé par son intervention, mais préféra n’en rien laisser voir. L’affrontement avec Olivia suffisait pour la journée.
— Il n’y a rien dont nous ne puissions discuter devant Lionel, répondit-il d’un ton apaisant. Allez-y.
Elle regarda Cameron bien en face, non sans effort, puis se mit à parler à toute allure :
— Je ne vais pas vous faire des excuses, mieux vaut tout vous dire. Vous aviez raison de me soupçonner. Je ne suis pas votre fille, c’est une histoire que j’ai inventée pour pouvoir prendre part au concours organisé par le Forum.
Il y eut un silence dans la pièce.
— Je le savais ! s'écria Cameron, dont les yeux étincelaient.
— Un instant, dit Lionel. Vous vous appelez vraiment Susannah Holland ?
— Oui, bien sûr, et je suis réellement sortie d'un orphelinat de Californie. Mais Dorrie Gordon n’était pas ma mère. J'ignore qui étaient mes parents.
— Ma chère enfant, qu’est-ce qui vous a poussée à monter une telle histoire ?
— Je voulais participer au concours et le délai d’inscription était passé.
Cameron explosa :
— Et vous pensiez vous en tirer comme ça ?
— Cameron, dit Lionel d'une voix amusée, c'est déjà fait : elle a gagné. Vous avez fait tout cela pour l'emporter ? demanda-t-il en se tournant vers Susannah.
— À dire vrai... c'était pour l’argent. Celle qui a été ma mère adoptive, il y a bien longtemps, est en train de mourir, et je voulais lui venir en aide.
Cameron se sentait bouillir intérieurement. Cette petite nulle le faisait passer pour un imbécile. Il l'avait toujours soupçonnée, mais les rapports des détectives privés l’avaient amené à douter. Et voilà qu’elle aggravait encore les choses en révélant tout d’elle-même, comme s'il était trop sot pour comprendre. Elle aurait au moins dû avoir l'intelligence de se taire et d'entamer son voyage pourri. Elle allait le regretter. Il allait alerter le responsable de la sécurité lorsqu'il se rendit compte que Shea semblait beaucoup s'amuser, et préféra attendre.
— Susannah, dit doucement Lionel, il y a toujours d’autres moyens de trouver de l’argent.
La jeune femme paraissait accablée.
— J'étais au désespoir. J’ai eu tort, et je rembourserai tout, bien entendu. Je ne vous ennuierai plus jamais.
Fouillant dans son sac, elle en sortit une enveloppe qu'elle posa sur le bureau de Cameron.
— Voici mon billet pour le Japon.
Lionel se renversa dans son fauteuil et se tapa sur les cuisses.
— Incroyable ! Mais elle a gagné le concours régulièrement, non ? dit-il à Cameron.
L'instinct de celui-ci lui dit de manœuvrer avec prudence. Lionel semblait ému par Susannah. Peut-être y avait-il un moyen de tirer parti de la situation, de lui faire oublier la scène avec Olivia. Après tout, les menues arnaques de Susannah Holland n'étaient rien en comparaison de l'énormité du contrat avec Awareness Industries. Si pardonner à la fille — pour le moment — pouvait le remettre dans les bonnes grâces de Lionel, ça valait la peine. Il s’occuperait d'elle plus tard.
Cameron joignit les mains, comme s’il réfléchissait à la question.
— Bravo, dit-il à Susannah. Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis ravi de votre mensonge. Je pourrais vous faire arrêter et vous le savez parfaitement. Il reste cependant que vous avez bel et bien gagné le concours, et je pense que quiconque a assez de cran pour faire ce que vous avez fait a aussi, sans doute, les moyens de nous ramener de belles photos.
Susannah parut stupéfaite.
— Vous voulez toujours que je parte ?
— Bien sûr, désormais nous connaissons la vérité, et nous pourrons vivre avec : personne n’en a souffert. Faites-moi parvenir du bon travail, et nous enterrerons l’affaire.
Lionel eut un regard ravi qui montra à Cameron qu’il avait fait le bon choix. C'était un bien petit prix à payer pour sauver un contrat de plusieurs millions de dollars. Il ne put réprimer un sourire satisfait.
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