Passion

Cynthia Victor · Chapitre 15 sur 32

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Passion

Chapitre 14

 

 

— Kailey chérie, dites-lui que je préfère celle en argent, sur la gauche.

Preston Slater désigna du doigt la montre coûteuse placée sur le rebord du plateau — tout en la prenant par l'épaule.

Kailey se dégagea et se retint d’exploser :

— Combien, monsieur ? demanda-t-elle au bijoutier.

— Quinze mille francs, madame, chuchota l'homme en la regardant à peine, tant la présence du chanteur semblait l'impressionner. Pour M. Slater, ajouta-t-il, douze milles seulement.

Kailey traduisit le tout.

— Voyez si vous pouvez le faire descendre à sept mille cinq cents, dit-il, cette fois en lui caressant la joue.

— Bon sang, Preston, dit-elle en écartant sa main, nous ne sommes pas dans un bazar égyptien, et je ne suis pas un jouet !

Kailey ne prit pas la peine de cacher son mécontentement. Cela durait depuis le début de la tournée ; Slater tirait parti de sa célébrité sans se préoccuper le moins du monde des autres. Non sans, par ailleurs, la placer dans des situations où elle ne pouvait le rembarrer sans provoquer des remous que la WPF ne serait pas en mesure de se permettre maintenant que la tournée était aussi largement annoncée.

Elle essaya une fois de plus de lui parler d’un ton égal :

— C'est l'une des meilleures boutiques de Genève, et M. Wachtel doit s’occuper d’autres clients, alors si la montre ne vous intéresse pas, cessez de lui faire perdre son temps.

— Dites-lui qu’il en demande trop cher.

Slater n’avait aucune intention de s’en tenir là. Il adorait exaspérer Kailey, voir le rouge lui monter aux joues. II lui avait fallu plusieurs jours pour la faire réagir, et maintenant il n’avait de cesse de la provoquer pour la mettre en fureur. Oui, songea-t-il : surtout la mettre en fureur.

Il l’entendit saluer le bijoutier et préciser qu’il reviendrait après avoir réfléchi. Car en fait il parlait un français parfait, mais il n’était pas question de l’avouer à Kailey. Ce petit jeu du chat et de la souris était bien trop amusant : elle feignait d’être exaspérée, il finirait par la faire succomber à son charme. II adorait que les femmes lui résistent.

— Preston, dit Kailey, il est presque cinq heures. Pourquoi ne pas aller vous reposer un peu avant le concert de ce soir ? L’hôtel est à deux pas d’ici.

— Kailey chérie, revenez avec moi et je me mettrai au lit aussitôt.

On aurait dit un gamin de deux ans réclamant sa mère. Avait-il l’intention de la pousser à bout, ou bien se croyait-il irrésistible ? Kailey ne tenait pas à le savoir. Elle en avait assez, et aurait voulu avoir une heure ou deux à elle.

— Je vous retrouverai à la réception à dix-huit heures trente. Cela devrait vous donner tout le temps d’arriver au théâtre et de répéter.

Et, sans attendre de réponse, elle s’éloigna d’un pas décidé, pour l’empêcher de la suivre. Tout heureuse d’être libre, elle fut stupéfaite de le voir réapparaître un peu plus loin, alors qu’elle attendait à un carrefour. Il avait dû courir le long de la petite rue parallèle au boulevard, et s'attendait manifestement à des félicitations.

— Vous voyez, Kailey, jamais vous ne pourrez vous débarrasser de moi.

Et disant cela, il la souleva de terre et lui planta un baiser sur la joue.

— Enlevez vos sales pattes et laissez-moi tranquille !

Apparemment déconfit, il obéit. Elle le regarda droit dans les yeux.

— Je vous retrouve à dix-huit heures trente. Au revoir.

La scène se répéterait encore bien des fois au cours des quinze jours à venir, évidemment, mais il était inutile d’y penser et de gâcher son moment de liberté.

Cette fois, il s’abstint de la suivre. Elle était seule pour la première fois de la semaine. Manipuler Preston Slater était une tâche qui requérait toutes ses forces.

Dès le début, le chanteur avait réclamé sa présence à toute heure de la journée : pour faire des courses, pour lui traduire le menu, pour tenir ses fans à l'écart. Kailey s’était vite rendu compte qu’il les attirait à dessein, puis l’appelait pour s’en débarrasser. Maintenant qu’ils étaient à Genève, elle le soupçonnait de surcroît de très bien comprendre le français ; elle l’avait surpris à écouter des conversations qu’il paraissait suivre parfaitement. Enfin, il ne leur restait qu’un jour en ville.

D’ailleurs, tout cela paraissait sans importance, comparé à la nuit qui avait suivi le premier concert à Francfort. Trois heures après qu’il eut quitté la salle, où le public l’avait applaudi un quart d’heure durant, la police l’avait arrêté sur l’autoroute, où il roulait à cent soixante à l’heure. Arrachée au sommeil et convoquée au commissariat, Kailey avait appris qu’il avait un taux d’alcoolémie tel que les policiers ne comprenaient pas comment il avait pu conduire.

Slater avait eu de la chance : le fonctionnaire de police chargé de son cas était un de ses grands admirateurs et avait classé l’affaire avant de les escorter jusqu'à la porte du bâtiment. Sur le chemin du retour, Kailey fut sidérée d'entendre Slater déclarer :

— C’est exténuant d'être reconnu tout le temps, de devoir bien se conduire, d’être gentil avec tout le monde, même avec un flic allemand !

Elle n’en avait pas cru ses oreilles : pas un mot de gratitude, alors qu’il aurait pu se retrouver en prison pour ivresse au volant si le policier avait été moins compréhensif ! Elle tenta de le lui faire comprendre, mais manifestement il n'écoutait pas.

Le lendemain matin, quand la bonne fit savoir que M. Slater avait peint une fresque sur les murs de sa chambre — « Elle est hideuse ! » expliqua-t-il à Kailey quand celle-ci fut convoquée à la réception —, elle commença à comprendre qu'il n’y avait rien à espérer. Ce n’était qu’un vieux bébé parfaitement égocentrique. Et, après chaque frasque, il se tournait vers elle comme un enfant attendant les félicitations de sa mère.

Ils avaient quitté Francfort le plus tôt possible, non sans abandonner plusieurs milliers de marks derrière eux pour arranger les choses, et Kailey avait prié pour que ce soit moins grave à Genève. Mais le chanteur ne s'était pas calmé et ses avances se faisaient de plus en plus précises.

— Kailey chérie, lui avait-il minaudé à l'oreille, vous êtes la femme la plus magnifique que j’aie jamais vue, et je suis si seul...

Kailey contempla les superbes bâtiments et les arbres en bourgeons qui bordaient le lac Léman. Sans même s'en rendre compte, elle avait pratiquement tourné en rond, et se retrouvait tout près de son hôtel. Comme elle n'avait pas envie de rentrer pour le moment, elle se dirigea vers la rive, en espérant avoir des pensées dignes d'un tel décor. Mais, une fois de plus, elle ne put songer qu'à Slater.

À Rome et à Francfort, il s'était montré simplement infantile. Mais ici, elle avait commencé à voir certains aspects de sa personnalité qu'il s'efforçait de dissimuler. C'est ainsi qu'il se débrouillait toujours pour ne jamais payer la note au restaurant : ce chanteur multimillionnaire ne dédaignait pas d'extorquer des repas gratuits à son interprète, à ses musiciens, à n'importe qui, sous des prétextes futiles — il n'avait pas sa carte de crédit sur lui, il avait un coup de fil à donner...

Elle regarda sa montre. Dix-sept heures trente. Encore une heure. Pas question de regagner sa chambre, Slater occupant celle d'à côté. Elle décida de s’offrir un café au bar de l’hôtel, et se détendit un peu : l'endroit était magnifique.

— Madame ?

Derrière elle, quelqu'un lui parlait, et il lui fallut quelques secondes avant de comprendre. Se retournant, elle vit Jean-Paul Lassier, dont l’intervention chaque soir, avant le récital de Slater, émouvait toujours le public. Elle lui avait à peine adressé la parole; la seule fois où ils avaient entamé une conversation, il avait été appelé au téléphone.

— Cela vous ennuie si je me joins à vous ?

— Pas du tout, docteur Lassier.

— Jean-Paul, s'il vous plaît.

— Très bien. Appelez-moi Kailey.

— Alors, Kailey, comment vous en tirez-vous avec notre enfant terrible ? J'ai cru comprendre qu’il vous tenait très occupée, et qu’il aimerait sans doute que vous le soyez encore davantage.

Elle fut sensible à l’ironie du ton. Lassier était resté sur son quant-à-soi pendant la tournée, et pourtant il avait vu, plus clairement que d’autres, qui était le vrai Preston Slater.

— C'est gentil à vous de l'avoir remarqué, mais je m'étonne que vous ayez le temps de vous intéresser à mes fonctions. Vous avez l'air débordé, vous aussi, avec vos coups de fil et vos petits carnets.

Elle sourit : il en avait un en main, et venait sans doute tout juste d’y griffonner quelque chose.

— C’est vrai, hélas ! Votre ami Carlo m'avait promis des vacances, mais ça n’en prend pas le chemin. J’ai un projet en France qui commence à prendre forme. Je crois bien que je n’ai pas encore eu l’occasion de m’asseoir et de ne rien faire.

— Puis-je vous demander sur quel projet vous travaillez ?

— Bien sûr ! Il y a quelques années, je me suis dit qu’il n’y avait à Paris aucun hôpital spécialisé dans l’étude des maladies tropicales, et je m'intéresse à leur diffusion d'un continent à l'autre. Mais je vous ennuie peut-être, et je m'en excuse.

— Pas du tout ! C'est la première fois depuis des semaines que j'entends quelque chose d'intéressant ! Comment vous êtes-vous laissé embarquer dans cette tournée ?

Il rit et posa sur elle ses grands yeux bruns.

— Au moins, j'ai le temps de m'occuper de mes affaires, et de le faire seul. Et vous, comment êtes-vous devenue la baby-sitter du Petit Prince ?

Elle lui expliqua brièvement comment Ben et Risa l'y avaient contrainte et lui demanda des précisions sur son travail. L’heure qui suivit lui permit d'apprendre beaucoup de choses. Jean-Paul était né à Saigon, d'une mère vietnamienne et d'un père parisien, qui avait ramené sa famille dans la capitale alors que l'enfant avait dix ans.

— J'ai bénéficié de tous les privilèges possibles. Le meilleur lycée, la meilleure fac de médecine, et même plusieurs années dans un hôpital new-yorkais. Je ne pensais plus guère ù ma ville natale. J’étais quelqu'un de très gâté, de très égoïste — un peu comme ce cher Slater, en lait ! Aujourd'hui, je me sens atrocement coupable. Il m’a fallu très longtemps pour comprendre ce que je devais au peuple de ma mère.

— Et comment l'avez-vous compris ?

— En regardant la télévision aux États-Unis ! J'étais interne au Mount Sinaï Hospital, sur la 5 e Avenue, et au journal télévisé je voyais mes compatriotes se faire massacrer. J'ai quitté New York et pendant deux ans j'ai travaillé à Saigon, mais quand la guerre a pris fin il ne m'a plus été possible de faire grand-chose. Le nouveau régime voyait d'un mauvais œil les étrangers, surtout ceux nés sur place.

Il sourit d'un air résigné et reprit :

— J'ai voyagé en Asie du Sud-Est, et c'est à cette occasion que mon ami Henri Stern, avec qui j'avais fait mes études de médecine, m'a emmené en Thaïlande : il travaillait avec Médecins sans frontières. C'est lui qui m'a fait découvrir les camps de réfugiés cambodgiens.

Elle fut épouvantée de l'entendre décrire les horreurs dont il y avait été témoin. Jean-Paul s'était aussitôt mis à l'œuvre, rassemblant des médicaments, soignant autant de patients que possible.

— Je travaille à mon projet d'hôpital parisien, et je ne peux pas consacrer autant de temps que je le voudrais à Médecins sans frontières, d'autant plus que j'ai aussi une clientèle privée. Mais chaque année je retourne au moins un mois en Thaïlande.

Kailey fut enthousiasmée. Après toutes ces semaines avec Slater, et les interminables soirées passées à écouter pérorer Carlo, elle avait presque cessé de croire qu'un homme tel que Jean-Paul pouvait exister : si fort, si dévoué... Et plein d'humour : il ne cessait de se moquer de lui-même. Elle le regarda. Ses hautes pommettes et ses yeux légèrement bridés révélaient ses origines asiatiques. Quel âge avait-il ? Près de la quarantaine ? Un peu plus ?

Kailey rougit en se rendant compte qu'il avait remarqué qu’elle l’observait.

— Je ferais mieux de monter, dit-elle aussi négligemment qu’elle put, il faut que je retrouve Preston d'ici quelques minutes.

Elle se leva en hâte; il fit de même et, se penchant, l'embrassa sur les deux joues. Kailey fut électrisée, et se fit l’effet d'être une adolescente timide. Quelque chose se passait entre eux — à moins qu’elle n’ait rêvé ?

Osant le regarder en face, elle lut une question dans ses yeux : non pas les infantiles pleurnicheries d’un Slater, mais le désir d’un homme. Et, stupéfaite, elle s'entendit proposer :

— Peut-être pourrions-nous nous voir après le concert ?

Il acquiesça de la tête, et sortit du bar avant elle. Il fallut plusieurs secondes à Kailey avant qu’elle ne se sente libérée du lien invisible dans lequel il l'avait enserrée, avant qu'elle se souvienne qu'il lui fallait aller chercher Slater et revenir dans le monde réel.

— Mais, Kailey chérie, vous m'aviez promis que vous resteriez avec moi jusqu’à ce que je trouve quelque chose qui me plaise, gémit Preston Slater comme Kailey s'apprêtait à se perdre dans la foule qui allait et venait dans le rayon pour hommes de Harrods.

— Preston, nous sommes là depuis une heure et demie et vous avez déjà vu des centaines de choses.

Elle jeta un coup d'œil rapide à sa montre, ce qui n'échappa pas au chanteur.

— Si jamais le joli docteur ne peut pas voir Florence Nightingale, ce sera dommage.

Kailey avait appris que, pour affronter Preston Slater, il y avait deux méthodes : le cajoler ou l'injurier copieusement.

Il était peut-être un peu tôt pour recourir à la seconde ; elle se força donc à sourire et dit :

— Preston, vous êtes ma seule priorité aujourd’hui, mais je suis un peu lasse. Pourquoi ne pas retourner au Brown's et prendre le thé à l’anglaise, vous adorez ça, non ?

Slater vit qu’il était allé un peu loin. Ces deux dernières semaines, il avait trouvé amusant de la pousser à bout. Mais aujourd'hui ça risquait de ne pas être drôle. Elle exploserait, et il n'avait pas envie de rester seul. Il accepta donc, l'air soumis, de rentrer à son hôtel. Encore trouva-t-il le moyen, devant le liftier qui les menait au quatrième étage, de se plaindre de sa chambre :

— On dirait un vrai wagon !

Kailey fut mortifiée : elle croyait s'être habituée à son exaspérante conduite, mais dans cet élégant petit hôtel se montrait plus que jamais fidèle à sa réputation de vilain Américain. Tout cela finirait à la première page des journaux. Peu lui importait que le chanteur veuille mettre un terme à sa carrière, mais tout ce qu'il pouvait faire aurait une incidence sur la tournée. Il semblait plus judicieux de ne rien dire tant qu’ils étaient dans l'ascenseur, mais elle le tança dès qu’ils furent sortis :

— Preston, il n’est pas possible d’être grossier en Angleterre sans que des millions de personnes ne l’apprennent. Si vous ne vous préoccupez pas de la WPF, pensez au moins à votre public de ce soir. S’ils sont furieux, c’est vous qui en paierez le prix.

— D’accord, Kailey.

Il paraissait contrit, ce qui signifiait sans doute qu’il voulait quelque chose. Elle s’attendit au pire.

— Kailey chérie, attendez-moi pendant que je me prépare pour le thé. Vous savez que je ne supporte pas d’entrer seul dans une pièce. S’il vous plaît, ajouta-t-il en frottant sa tête contre son cou.

Elle se retint de hurler : c’était sans doute ce qu'il voulait. Plus que deux concerts, se dit-elle. Il fallait vraiment qu’elle se retrouve seule un petit moment, sinon elle finirait bel et bien par le gifler. Ce qui lui plairait sans doute.

— Preston, laissez votre porte ouverte et je vous rejoins d'ici deux minutes.

— Merci, Kailey, ronronna-t-il.

Kailey se rendit dans sa chambre, de l'autre côté du couloir, et vit que le répondeur clignotait.

« Le docteur Lassier vous retrouvera après le spectacle au bar du Connaught. » Kailey sourit. Le seul nom du médecin suffisait à la rendre heureuse. Ils s’efforçaient chaque jour d'être ensemble aussi souvent que possible — mais Slater était souvent dans les environs et cela se réduisait à peu de chose. Kailey était d'ailleurs étonnée de la perspicacité du chanteur : il semblait se douter de quelque chose depuis que Jean-Paul et elle s'étaient rencontrés au bar de l’hôtel. Ce qui avait eu pour conséquence, la jalousie aidant, de le rendre encore plus odieux qu'avant.

Pour une fois, se dit-elle, j'aurai la paix, sachant que Slater préférerait terminer la soirée sans elle. À Genève, en effet, une jeune femme manifestement ivre s’était introduite en coulisse, lui demandant de venir assister à sa soirée quand il poserait le pied sur sa « petite île britannique », et manifestement le chanteur n’était pas resté indifférent à ses longues jambes et à son opulente poitrine.

Je me demande quel tour il va bien pouvoir me jouer pendant le thé, songea-t-elle en se disant qu’il était temps d’aller le chercher. En entrant dans la chambre de Slater elle vit qu’il était encore sous la douche. Elle décida d'appeler son coiffeur et son maquilleur, et de vérifier avec les gens du théâtre qu'on avait bien laissé du Perrier dans sa loge, et pas de l’eau d’Évian ! Qui aurait cru que ses fonctions d’interprète puissent comprendre d’aussi menues broutilles ? Mais elle avait appris qu’il était plus facile de résoudre les problèmes avant qu’ils ne surviennent.

Comme elle attendait qu’on lui réponde à l’autre bout du fil, son regard tomba sur un tiroir ouvert. Une chemise de soie noire, soigneusement pliée — portant encore une étiquette de chez Harrods —, s’y trouvait. C'est bizarre, pensa Kailey, je ne me souviens pas qu’il ait acheté quoi que ce soit.

Cela lui rappela un épisode un peu analogue à Genève. Slater avait arboré des boutons de manchette qui, elle l'aurait juré, étaient ceux-là mêmes qu’il avait admirés dans la bijouterie Wachtel. Interrogé, le chanteur avait prétendu les posséder depuis longtemps. Il n’y avait évidemment aucune raison de chercher plus loin, mais maintenant elle se demandait si... Jamais Slater n'avait acheté quoi que ce soit dans aucune des boutiques qu’ils avaient visitées. Elle ne comprenait pas pourquoi quelqu'un qui ne dépensait jamais un sou pouvait contempler, des heures durant, des choses aussi coûteuses. Se faisant l’effet d’être une voleuse, elle ouvrit un autre tiroir. Cinq ou six cravates y étaient rangées, toutes venaient de chez Harrods.

Ce fumier pratiquait le vol à l’étalage.

Il mériterait que j'appelle la police, songea-t-elle. Mais c'était impossible, évidemment. Entendant la douche s’arrêter, elle prit les objets que Slater avait manifestement dérobés, afin de les rendre aux boutiques dont ils provenaient, en inventant Dieu sait quelle explication boiteuse. Si ça continue, c'est moi qui vais finir en prison, se dit-elle.

— Kailey chérie, lança le chanteur depuis la salle de bains, pourriez-vous m’apporter une serviette? Je les ai laissées sur le lit.

Dans moins d’une semaine, j’en aurai terminé avec lui, pensa Kailey pour se réconforter. Elle prit une serviette et la lança par l'entrebâillement de la porte.

 

Kailey fut réveillée un peu avant sept heures par le soleil parisien. Sa première pensée fut qu'il ne restait plus qu’un concert. Ensuite, finis le baby-sitting, les comédies dans les magasins pour rendre des objets volés à des commerçants perplexes, les pourboires aux employés d’hôtel, les « Monsieur a été horrifié quand il s’en est souvenu ».

Kailey adorait la vue qu’on avait depuis l'hôtel Meurice. Même Slater ne pouvait plus se plaindre : le service était parfait, le gérant de l'hôtel avait personnellement veillé à son installation, les femmes qui travaillaient là étaient très stylées et pleines d'adoration pour le grand Preston Slater. Ce dont il ne leur savait aucun gré, d'ailleurs : il n'avait pas déboursé un sou depuis leur arrivée. Kailey était surprise de voir que le personnel se montrait toujours aussi poli. C’était sans doute le privilège de la renommée.

Il est temps de prendre une douche, se dit-elle en regardant la pendule placée sur le manteau de la cheminée. Encore un jour de lèche-vitrines, encore un jour de baby-sitting. Encore un jour.

Sa bonne humeur dura jusqu’à ce que, une demi-heure plus tard, elle parvienne devant la chambre de Slater. La porte était ouverte, mais c'était simplement parce que la femme de ménage nettoyait la salle de bains. Sans doute le chanteur était-il déjà descendu déjeuner. Kailey s'apprêtait à faire demi-tour quand elle aperçut, posé sur un coffre, un écrin qu'elle reconnut aussitôt. Slater en avait réclamé un, vide, chez Boucheron, le bijoutier de la place Vendôme. Pour faire une farce à un ami, avait-il expliqué au vendeur qui lui avait pratiquement montré tout ce que contenait la boutique. Après cela, Kailey l'avait eu à l'œil, mais ne l'avait pas vu faire quoi que ce soit d'extraordinaire.

Est-ce que je deviens paranoïaque, ou bien est-ce que mes craintes étaient justifiées ? se demanda-t-elle avant de vérifier que la femme de chambre était toujours occupée, puis d’ouvrir le coffret. Il contenait le magnifique collier de rubis que le chanteur avait longuement admiré — tout en demandant au vendeur de lui montrer autre chose. Comment avait-il pu s’y prendre ? Et pas question de retourner chez Boucheron, où on ne la croirait jamais...

— Madame, je m'excuse...

La femme de chambre l’avait fait sursauter. Kailey remit l’écrin en place et s’en fut en toute hâte. Que faire, que faire ? se demanda-t-elle dans l’ascenseur. D’abord, trouver Slater. Et puis ? Exiger qu’il aille rendre le collier chez Boucheron ?

Il était dans la salle à manger, devant un petit déjeuner particulièrement copieux : croissants, brioches, confiture, œufs au bacon, jambon... Il ne se refusait rien, ce matin.

— Le petit déjeuner est offert par l’hôtel, dit-il — dans un français parfait — à Kailey en lui faisant signe de s'asseoir.

— Vous avez l'air d’avoir fait beaucoup de progrès en langues depuis Genève, répondit-elle d’un ton sarcastique.

Slater avait renoncé à jouer la comédie ; c’était leur dernier jour ensemble, et il avait d’autres chats à fouetter.

— Il faut que je travaille, cet après-midi, dit-il en se levant. Peut-être que vous et le vétérinaire pourrez finalement passer une journée ensemble ?

Et, là-dessus, il quitta la pièce — sans laisser de pourboire, comme d’habitude.

Mais justement, Kailey ne pourrait voir Jean-Paul, qui, depuis son retour à Paris, était très pris par les derniers arrangements relatifs à son hôpital.

Elle sortit de la salle à manger de l'hôtel en se demandant comment occuper sa journée, un peu furieuse contre elle-même. Elle était à Paris, et n'avait encore vu que l'intérieur des boutiques ! Cela suffisait. Son emploi du temps était tout trouvé : le Louvre, le musée Rodin. Elle s’occuperait plus tard de Preston Slater et de ses problèmes domestiques.

Quand, à quatre heures, elle revint à l'hôtel, l'énormité du vol commis par le chanteur la stupéfia de nouveau. Ce qu'elle avait à faire était simple : lui réclamer le collier. Si Slater préférait finir en première page des journaux, grand bien lui fasse.

Obtenir la clé de sa suite ne posa aucun problème, le directeur de l'établissement n'ignorant plus qu'elle faisait partie de l'entourage du crooner — lequel, expliqua-t-il, avait reçu un invité une heure auparavant, avant de partir «en fredonnant de façon sublime».

Kailey feignit d’apprendre tout cela avec le plus grand intérêt, mais, une fois dans la chambre, lorsqu’elle ouvrit l’écrin qui contenait le collier, elle trouva à sa place quatre mille dollars en argent liquide. Il ne lui fallut que quelques secondes pour comprendre comment ils étaient arrivés là : ce n’était pas un « invité » qui avait rendu visite à Slater, mais un receleur. Tel était donc l’objectif réel du chanteur. Kailey se demanda combien de choses il avait réussi à revendre avant qu'elle ne s’en mêle.

Elle resta immobile, perdue dans ses pensées, puis, s’emparant des quatre mille dollars, regagna sa propre chambre. Voyons un peu, se dit-elle en répartissant l’argent. Tant pour cette femme de chambre merveilleuse, tant pour ce garçon d’étage, tant pour ce jeune homme qui surveillait l’entrée des artistes au théâtre, et qui était si sympathique. Elle éclata de rire en pensant que tous remercieraient le chanteur avec effusion, une fois qu’elle serait passée leur distribuer son argent. Elle pourrait d’ailleurs le remercier personnellement au nom de la WPF, à qui il s’apprêtait à faire une généreuse donation.

 

Jean-Paul s’aspergea le visage d’eau froide. Dieu merci, la tournée était terminée, et il était chez lui. Ce soir, ce serait la dernière fois qu’il lui faudrait se comporter en bateleur. Encore que, récemment, il n’ait guère eu le temps de se comporter en médecin. Fonder un hôpital l’avait transformé en cadre à plein temps, et il n’était pas sûr d’aimer cela. Collecter des fonds, passer des heures et des heures avec l’architecte, apaiser les susceptibilités des uns, exciter l’enthousiasme des autres..., ce n’était pas là le rôle d’un disciple d’Esculape.

Tu avais de bonnes raisons de tenir à cet hôpital, se dit-il, et maintenant tu dois assumer. Même la tournée en valait la peine, si peu de temps avant l’ouverture de l’établissement. Elle avait permis de recueillir des millions de dollars. Des milliers de réfugiés cambodgiens pourraient manger, s'abriter, être soignés. Quelques heureux élus parviendraient même à sortir des camps, à grand renfort de pots-de-vin, pour s’installer dans l’un des nombreux pays qui déclaraient vouloir les aider — mais pas les accueillir. La sonnerie du téléphone le tira de ses réflexions. Il eut une nouvelle conversation — ce devait être la trentième de la journée — au sujet de l’ouverture prochaine de l’hôpital, puis raccrocha. Bientôt, il n'y aurait plus de coups de fil : demain soir, il s’envolerait pour la Thaïlande, prêt, une fois de plus, à se consacrer à la vraie médecine.

Mais ce soir était strictement réservé à Kailey. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Elle et Slater avaient eu, juste après le concert, une discussion apparemment assez pénible, mais elle devrait arriver d'un instant à l’autre. Le visage de Kailey montrait assez que le sujet de leur altercation l’amusait beaucoup plus qu’il n'amusait le chanteur. Peut-être le traitait-elle enfin comme il le méritait. En tout cas, Slater faisait piètre figure.

Une femme comme elle méritait qu’on lui offrît le monde entier, non un imbécile comme ce crooner décati. Jean-Paul l’avait trouvée fascinante dès leur première rencontre. Elle était si belle. Son intelligence et sa sensibilité l'avaient frappé. Mais ce n'était pas tant sa beauté, sa compassion ou le mal qu'elle se donnait pour cette tournée qui avaient intrigué le médecin. C'était sa force extraordinaire mêlée à une apparente fragilité. Kailey pouvait tenir en respect un moutard sénile comme Slater, parler plusieurs langues, retenir l’attention de toute une salle. Et, pourtant, elle semblait par moments sur le point de se briser. Il était difficile de savoir ce qui pourrait la détruire, mais en tout cas il était bien décidé à la protéger.

Il avait dû procéder avec beaucoup de précautions, sans jamais savoir jusqu’où il pouvait aller. Elle paraissait avoir été blessée par quelque chose. Était-ce lié à la perte de son mari et de son enfant, dont elle lui avait parlé, mais sans lui donner beaucoup de détails ? Apparemment, cela dissimulait un terrible secret. Il se sentait plus proche d’elle qu’il ne l'avait jamais été d’aucune femme, et pourtant ils n’avaient jamais fait l’amour, et ne s’étaient jamais vraiment embrassés.

Mme Richoux, sa gouvernante, entra dans le grand bureau, portant un plateau chargé de hors-d'œuvre.

— C'est pour vous et la demoiselle, dit-elle avec un grand sourire. Qui pourrait bien devenir madame, d'ailleurs !

Ainsi, elle le pensait prêt à se marier. Peut-être avait-elle raison. Qui l’eût cru ? Certainement pas Madeleine et Françoise, les deux femmes avec qui il avait été lié ces dix dernières années. Quatre ans avec chacune, en fait. Ce semblait être le délai nécessaire pour qu’une femme se rende compte que les choses n'allaient plus. «Tu n’es jamais là, disait Madeleine. Et même quand tu es là, tes pensées sont ailleurs. » Paroles fidèlement reprises par Françoise quatre années plus tard. Avec Kailey, pourtant, c’était différent. L'idée de l’épouser, de la trouver à ses côtés chaque matin en se réveillant l’enchantait.

La sonnerie du téléphone coupa court, une fois de plus, à ses rêveries. Pierre Sanois, son adjoint chargé des questions administratives, voulait le prévenir que les techniciens de laboratoire étaient mécontents des conditions qui leur étaient faites. Jean-Paul n’eut pas le temps de répondre : Mme Richoux entrait, précédant Kailey. Il lui sourit et demanda à Pierre d’attendre un petit instant.

— Kailey, j'ai peur de devoir me rendre à l'hôpital. II y a des problèmes, et s’ils ne sont pas résolus, l’ouverture de l’établissement risque d’être retardée. Je suis désolé, mais notre soirée me paraît un peu compromise.

Elle acquiesça d’un signe de tête, mais il vit bien qu’elle était déçue. La regardant, respirant son parfum, Jean-Paul comprit qu’il ne pouvait la laisser sortir de sa vie. Il partait un mois en Thaïlande, et c’était peut-être la dernière fois qu’il la voyait. Pas question, se dit-il, avant de prendre congé de Pierre et de raccrocher brusquement. Puis il se dirigea vers elle et, l’attirant contre lui, l'embrassa lentement, frémissant sous la main de Kailey qui caressait ses cheveux et sa nuque.

Il prit son visage entre ses mains pour le rapprocher du sien. Sans un mot, tous deux s’assirent sur le sofa, s’embrassant, d’abord doucement, puis avec de plus en plus de fougue. Ils se dévêtirent en toute hâte, s'étendirent l'un à côté de l'autre, les yeux dans les yeux, et s’unirent, submergés par le désir.

Ils demeurèrent allongés en silence, trop repus pour parler. Soudain, Jean-Paul comprit ce qu’il devait faire. Il leva la tête et dit :

— Kailey, il faut que tu viennes avec moi.

— Si tu veux, mais je ne crois pas que je te serai très utile lois d'une négociation syndicale.

Jean-Paul éclata de rire.

— Non, non ! ce n’est pas ça ! Je veux que tu m'accompagnes en Thaïlande, poursuivit-il d’un ton plus grave. Je t'en supplie, pars avec moi demain. Ce ne sera pas le grand luxe, mais je te promets que tu ne t’ennuieras pas.

La joie qui l'envahit l'empêcha de répondre. Être avec lui, voir son visage le matin en se réveillant... C'était comme si une vie nouvelle lui était offerte.

 

— Un paradis au milieu d'un champ de bataille..., vous ne pouvez imaginer à quel point Phnom Penh était beau avant que Nixon ne commence ses bombardements, dit le vieillard sans dissimuler son amertume. Nous avons survécu à toute la période Lon Nol, ce valet des Américains. Mais ma femme était diabétique et n’a pu survivre aux transferts de populations ordonnés par Pol Pot, le Hitler cambodgien. Ma fille avait réussi à s'en sortir... C'est la famine de 1980 qui a fini par la tuer. Et, maintenant, il ne reste plus rien... Dites cela aux dirigeants de votre pays, lança l'homme en regardant Kailey droit dans les yeux.

Elle revint lentement au baraquement qui tenait lieu de centre de soins. Il fallait qu'elle voie Jean-Paul à l'œuvre pour se convaincre que l'espoir était encore possible. Ils n'étaient arrivés au camp que ce matin, et il semblait que tous ceux qu'elle interrogeait aient à raconter des histoires plus atroces les unes que les autres.

C'est dans l'avion que le médecin lui avait expliqué les rudiments de la situation. Pendant la guerre du Viêt-Nam, le Cambodge était longtemps resté une oasis de paix. Mais les Nord-Vietnamiens avaient créé, à la frontière cambodgienne, des camps et des filières de transport que les Américains avaient commencé à bombarder, avant de porter au pouvoir le général Lon Nol. Il s’en était suivi une guerre civile dont Pol Pot et les Khmers rouges étaient sortis vainqueurs. Ils avaient ordonné des déplacements de populations, vidant des villes entières, séparant les familles, chassant les gens de chez eux et les malades des hôpitaux : des centaines de milliers de gens étaient morts.

Travail forcé, lamine, terreur étaient les principales caractéristiques du nouveau régime. L’arrivée des Vietnamiens, après leur victoire sur les États-Unis, n’avait pas arrangé les choses. En 1979, ils avaient mis à bas Pol Pot et ses partisans, contraints de se replier dans les campagnes. Le Cambodge avait ensuite affronté la famine la plus terrible de son histoire, la vie était devenue un enfer.

Certains de ceux qui avaient réussi à en réchapper s’étaient enfuis en Thaïlande, où ils avaient été parqués dans des camps. Le gouvernement thaïlandais avait accepté de ne pas les renvoyer chez eux en pleine guerre civile, mais uniquement parce que quelques nations occidentales avaient promis de venir en aide aux réfugiés — sans d’ailleurs tenir beaucoup à les accueillir.

Le danger rôdait toujours aux alentours des camps. Les Khmers rouges, soutenus par la Chine, maintenaient le long de la frontière de petites unités de guérilla qui se heurtaient aux troupes de Hun Sen, le nouveau maître du pays, qui pouvait compter sur l’appui des Vietnamiens. Ceux qui avaient eu assez de chance pour s’enfuir en Thaïlande devaient donc affronter, outre la famine et la maladie, des actions terroristes quotidiennes.

Kailey fut accablée de tristesse, surtout quand elle vit les enfants, marchant pieds nus dans la boue. Les effets de la malnutrition, de la malaria et de la tuberculose étaient évidents partout. Il était navrant qu’un peuple aussi beau, aussi gracieux et raffiné, en soit la victime.

Au centre de soins, Jean-Paul achevait d’examiner une vieille femme. Quand il eut terminé, ils se retrouvèrent seuls, pour la première fois depuis leur arrivée. « Buvons un peu de thé », proposa-t-il en voyant à quel point elle était épuisée. Il la guida vers la petite pièce, juste derrière, qui lui tenait lieu d’habitation provisoire. Il déposa une bouilloire pleine d’eau sur un réchaud primitif, s’assit à côté d’elle sur l’étroit lit pliant, et l’enlaça.

— Je suis navré. Jamais je n’aurais dû te demander de venir. C’est trop triste.

Elle se redressa. Trop triste pour moi ! songea-t-elle. Comment la tristesse que je ressens pourrait-elle se comparer à toute cette souffrance ? Pendant toutes ces années, elle n’avait pensé qu’à la mort de Bonnie, alors qu’autour d’elle la tragédie se renouvelait chaque jour. Et tous ces gens continuaient, pourtant, et ne cessaient de garder espoir. Ce fut comme si, au bout de vingt ans, un rideau se déchirait en lui révélant la lumière. Elle tenta d'expliquer tout cela à Jean-Paul :

— Cela fait des années que j’existe dans les limbes, persuadée que tous les autres vivaient vraiment tandis que je ne faisais que survivre. En venant ici avec toi, en parlant aux gens... je me suis rendu compte qu’ils affrontaient la mort tous les jours, ils n’ont plus rien, et pourtant ils avancent, ou du moins ils essaient.

Qu’avait-il bien pu lui arriver pour qu’elle soit restée repliée sur elle-même si longtemps ? se demanda-t-il, frappé par la tristesse qu’on lisait dans les grands yeux verts de Kailey. Viens jusqu’ici, mais pas plus loin : tel était le message qu’elle lui transmettait, sans avoir besoin de le formuler. Mais cela ne suffisait pas à Jean-Paul. Si elle voulait garder le secret de son passé, très bien. Mais son avenir était avec lui, il le sentait. Il le savait.

— Kailey, dit-il en prenant son visage entre ses mains, ne reste pas sur place. Avance. Épouse-moi.

Elle éclata de rire, ce qui la surprit autant que lui ; après tant d’années, le bonheur lui fit l’effet d’une explosion.

— Ça veut dire oui ? demanda-t-il en souriant.

Kailey le regarda avec tendresse.

— Oh oui, chéri.

Une véritable foule s’était rassemblée dans la rue des Archives, ce qui faillit bien empêcher Kailey de parvenir jusqu’à l’entrée du bâtiment principal. Un mois en Thaïlande ne l’avait pas préparée à une telle presse. Elle réussit finalement à y arriver. Son cœur était gonflé d’orgueil.

Aujourd’hui était un grand jour : c’était l’inauguration de l’hôpital pour l’étude des maladies tropicales auquel Jean-Paul avait consacré plusieurs années de travail, qui devenaient enfin réalité. Depuis leur retour d’Extrême-Orient, la semaine précédente, il avait travaillé jusqu’à onze heures ou minuit, chaque jour, pour venir à bout des innombrables problèmes laissés en souffrance à son départ. Kailey entra dans le bâtiment et fut aussitôt frappée par l’organisation dont il témoignait.

Mais il est vrai que tout, chez Jean-Paul, avait clé autant d'agréables surprises. Il l’impressionnait toujours, même, ou surtout, après un mois de vie commune. Tous deux semblaient ne plus faire qu'un, comme s’ils étaient l'un pour l'autre deux moitiés d'être enfin réunies.

Mais leur minuscule univers ne l'avait pas préparée au personnage public. Elle s'était rendu compte qu'on lui témoignait les mêmes égards qu'à une rock star ou à une vedette de cinéma. Le déferlement des journalistes à l’aéroport l'avait exaspérée, et désormais elle prenait soin de se tenir à l’abri des objectifs. En privé, Jean-Paul était prévenant, modeste ; en public il donnait l'impression d'être un riche et brillant célibataire, un véritable héros dont chaque geste méritait d'être signalé.

Les photographes avaient pointé leurs appareils dans sa direction quand elle était arrivée, et elle les avait entendus murmurer : « C’est la fiancée de Lassier ! » Kailey avait aussitôt pensé à Cameron. Et si tout cela lui revenait aux oreilles ? Pourrait-il, d'Amérique, apprendre qu’elle était vivante ?

Dans le couloir menant au bureau de Jean-Paul, elle repoussa toutes ses craintes. Elle s’était efforcée de ne pas trop se montrer; que sa photo paraisse quelque part n’avait, finalement, pas grande importance ; ce serait en compagnie d’un homme beaucoup plus connu qu’elle. Cameron ne pouvait plus rien contre elle. Se détendant, elle nota que chaque pièce devant laquelle elle passait bourdonnait d'activité : c'était le secteur consacré aux travaux de laboratoire. Des hommes et des femmes en blouse blanche se penchaient sur des microscopes ou discutaient par petits groupes : dès le premier jour, les choses sérieuses avaient commencé.

Au bout du couloir, un passage menait aux deux autres bâtiments de l’établissement. L'un serait consacré aux malades, et comptait cinq cents lits qui seraient tous occupés dès la fin du mois. Le second, plus petit, ferait office de lieu de consultations et de salle des urgences. Elle entra dans le bureau de Jean-Paul après en avoir poussé la porte de verre, et constata que, ici au moins, on en était encore aux balbutiements : deux grandes armoires de classement étaient posées par terre, et le bureau du médecin était couvert de tous les papiers qu'elles auraient dû contenir.

Kailey se dit que, dans ce domaine au moins, elle pourrait donner un coup de main, et se mit à faire un peu de classement pour que Jean-Paul puisse s’y retrouver plus facilement. Ce faisant, elle tomba sur un ensemble de coupures de presse consacrées à l’ouverture de l’hôpital. Elle les parcourut un peu distraitement, puis, d’un seul coup, s'immobilisa, revenant sur la phrase qu’elle venait de lire. Le troisième paragraphe de l’article donnait la liste des sponsors qui avaient permis la création de l’établissement. La Hawkes Corporation venait en tête de liste : Cameron avait promis de verser cinq millions de dollars, bien plus que d’autres bienfaiteurs américains, et presque autant que les organisations françaises les plus généreuses.

Kailey se laissa tomber dans le fauteuil de Jean-Paul, elle savait ce que cela signifiait. Le médecin ne cessait de rencontrer toutes sortes de personnalités, non seulement gouvernementales ou médicales, mais aussi appartenant au monde des affaires, ce qui donnait lieu à d’innombrables réunions auxquelles son statut d’homme public le contraignait à assister. Un jour, elle se retrouverait assise à côté de Cameron au cours d’un dîner. Et même si elle pouvait empêcher cela, son nom paraîtrait dans les journaux, puisqu'elle serait la femme de Jean-Paul. Cameron l’apprendrait, se dirait qu’elle avait tout raconté au médecin, et il ne resterait évidemment pas sans rien faire. Ce qui voulait dire qu’elle et Jean-Paul seraient en danger. Elle connaissait Cameron : rien ne l’arrêterait.

D’ailleurs, il lui suffisait de ne pas verser les fonds promis pour que Jean-Paul perde son hôpital : il lui était impossible de continuer sans l’argent de la Hawkes Corporation.

Il fallait qu’elle quitte Paris — sans même donner de raisons. Elle imaginait déjà ce qu’il lui dirait si elle lui expliquait la situation : Je ne laisserai personne te faire du mal. Tu es en sécurité ici, et moi aussi. Mais elle n’était pas à l’abri de Cameron, et Jean-Paul non plus. Toutes ses années de travail seraient perdues, ses rêves ne déboucheraient sur rien. Elle ne pouvait lui faire cela. Elle l’aimait trop.

Kailey attendit qu’ils soient rentrés pour dire quelque chose; encore lui fut-il difficile de commencer. C’est Jean-Paul lui-même qui dut la pousser à parler :

— Tu n’as pas paru très heureuse de toute la journée, chérie, dit-il en prenant sa main. Qu’est-ce qui se passe ?

Elle avait du mal à mentir. D’un ton hésitant, elle prononça les mots qu’elle avait mis des heures à préparer :

— Je ne peux pas, chéri. Je ne veux pas t’épouser.

Stupéfait, il la regarda fixement et dit d'un ton rauque :

— Tu ne m’aimes pas, alors ?

— Si, répondit Kailey — impossible de mentir à ce sujet —, avant d'en revenir au petit discours qu’elle avait longuement répété. C’est cette vie que je ne peux supporter. Après la Thaïlande, où je me suis sentie utile à chaque instant, je ne peux me contenter d'une simple vie d'épouse.

— D'une simple vie d'épouse. Et, d'après toi, c'est ce que j'ai en tête ?

— Non, bien sûr. C'est moi qui vois cela ainsi. Au camp, je faisais quelque chose qui en valait la peine. J’aimerais y retourner, reprendre le travail que j’ai commencé, recueillir des fonds, trouver de la nourriture, peut-être donner un coup de main au centre de soins.

De telles paroles avaient quelque chose de parfaitement artificiel, mais c’était ce qu’elle avait trouvé de mieux.

— Tu m’as enseigné beaucoup de choses au cours du mois dernier, poursuivit-elle. Il y a tant de gens qui ont besoin de mon aide.

— Et moi, bon sang, je n’en ai pas besoin ?

— Si, mais tu sauras t’en sortir sans moi.

La voix de Jean-Paul trahissait sa fureur.

— Tu dis m’aimer et pourtant tu me quittes ! Et tu ne veux pas m’épouser, ni vivre avec moi, ni être avec moi. Je ne comprends rien.

— Jean-Paul, je suis navrée. Si je restais ici, je serais cet accessoire inutile que j’ai été lors de mon premier mariage. Je ferais les boutiques, je t’accompagnerais à des dîners chic, je me ferais de gentils amis avec qui j’aurais de gentilles conversations. En Thaïlande, j’arriverai à quelque chose.

Lâchant sa main, il quitta la pièce. Avant qu’il ne referme la porte, elle l’entendit lancer avec amertume :

— Je suis désolé que tu n’arrives pas à vouloir que nous bâtissions notre vie ensemble !

Kailey partit quelques minutes plus tard, sans avoir la moindre idée de l’endroit où elle allait. Quelle importance ? se dit-elle en marchant dans les rues de Paris déjà plongées dans l'obscurité.

 

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