Passion
Chapitre 11
Assise devant sa coiffeuse, Tish Hawkes finit de brosser sa longue chevelure, qu’elle noua en chignon, avant d'y fixer des épingles et de tendre la main vers sa bombe de laque. Cela faisait quinze ans qu’elle se coiffait ainsi, et l’opération ne retenait guère son attention ; elle réfléchissait, sans grand enthousiasme, à ce qu’elle allait porter lors du déjeuner avec son amie Winnie Brady. Tish l’aimait beaucoup, mais sortir était la chose dont elle avait le moins envie au monde. Si seulement elle avait tout simplement pu retourner au lit. Soupirant, elle se demanda comment elle allait supporter une journée de plus : déjeuner, shopping, retour à la maison, dîner silencieux avec Cameron.
À condition qu’il fasse son apparition, bien entendu — ce que Tish ne savait jamais à l’avance. Et quand il était là, qu’elle lui demandait où il était passé, il répondait sèchement qu’il avait travaillé tard ou assisté à un dîner d'affaires. Peut-être était-ce vrai, peut-être était-ce faux. Elle ne prenait plus souvent la peine de lui poser la question ; peu lui importait ce que faisait son mari.
En onze ans de mariage, Cameron avait réussi à anéantir jusqu'au moindre vestige de l'amour, du désir et du respect que Tish avait pu éprouver pour lui. Cela avait pris du temps, et elle avait lutté pied à pied, frénétiquement, pour sauver leur relation, avant de finir par renoncer. Les choses avaient été si différentes au début ! Son nouvel époux se montrait alors si soucieux de lui plaire, si attentif, si aimant. Elle aurait dû voir dès ce moment quelles étaient ses motivations – ou peut être les avait-elle vues, mais sans vouloir l’admettre.
Tish se demanda comment elle avait pu être aussi naïve, aussi aveugle. Mais quand ils s’étaient mariés, Cameron avait déjà réussi, jamais elle n’aurait imaginé qu’il l'épousait pour conforter encore cette réussite. Elle n'avait pas compris à quel point il convoitait désespérément le statut social des Malmquist, sur lequel elle ne s'était jamais posé de questions, et qui, de toute façon, ne l'avait jamais particulièrement intéressée. Ses parents connaissaient beaucoup de gens importants que, dès le début, Cameron s'efforça d'approcher, voulant être invité dans les demeures et les clubs des viriles fortunes, devenir l'ami de ceux qui faisaient tout pour que leurs noms ne paraissent jamais dans les journaux.
Tish l'y avait aidé de tout coeur : après tout, c’était son monde, et si son mari tenait à en faire partie, il en avait parfaitement le droit. Mais une fois qu'elle lui en eut ouvert la porte, elle ne lui servit plus à rien.
Ce n’est qu’au bout de deux ans de mariage qu’elle commença à se rendre compte à quel point elle était seule. Il passait à la maison de plus en plus rarement, de moins en moins longtemps, ne lui parlait plus guère, et il s'écoulait parfois des mois sans qu'ils fassent l’amour. À y repenser, sans doute trouvait-il son plaisir ailleurs.
Une fois qu’elle eut ouvert les yeux, le manque d'intérêt qu’il lui témoignait devint douloureusement évident. Elle ne pouvait plus feindre. Désormais beaucoup plus sûr de lui, puisqu’il avait été accepté dans le milieu de ses parents, Cameron s'était mis à lui donner des ordres, lui disant que porter quand ils sortaient, de se taire quand il était en négociations avec quelqu’un, et même qu'elle avait grossi et devrait prendre un peu d'exercice. Il se fit de plus en plus caustique à mesure que le temps passait, et elle dut bien reconnaître qu'il ne l'aimait plus — qu'il ne l'avait jamais année. Il s'était servi d'elle, comme il se servait de tous ceux qui entouraient. Elle soupçonnait toutefois que jamais il ne divorcerait; cela porterait tort à l’image de respectabilité et de bonheur domestique qu’il prenait soin de présenter au monde extérieur.
Tish avait gardé pour flic sa peine et sa honte. Puis elle avait décidé de se confier à sa mère. Cameron et elle étaient venus chez les Malmquist pour le repas de Noël — événement que son mari semblait toujours sincèrement apprécier; il parlerait des heures durant avec le père de Tish, s'en irait faire de longues marches avec lui. De quoi cimenter une relation qui lui avait déjà permis de nouer des contacts extrêmement précieux.
C’est vers la fin de l'après-midi que, son père et son mari étant absents, Tish vit l'occasion de demander conseil à sa mère, laquelle était dans la cuisine, fouillant dans un énorme placard à la recherche d'assiettes en porcelaine pour le dessert.
— Mère, demanda-t-elle d'un ton hésitant, pourrais-je te parler ?
— C'est vraiment important, chérie ? répondit sa mère, sans interrompre ses recherches.
— Est-ce que... est-ce que tu as déjà eu des problèmes ? Je veux dire, avec papa ?
Tish sentit tout son courage l'abandonner; malgré les années, elle avait toujours l'impression d'être une petite fille en face de sa mère. Celle-ci se borna à lui répondre :
— Je ne vois pas bien où tu veux en venir.
— Je ne sais pas trop si Cameron m'aime, balbutia Tish. En fait, je suis sûre que non.
Anne Malmquist prit un air agacé.
— J'espère que tu ne comptes pas prendre tes affaires et revenir ici une fois de plus. Tu as vingt ans de trop pour ça, et deux enfants désormais : la dernière fois, il n'y avait qu'Evan. On épouse un homme, on reste avec lui. C’est aussi simple que ça.
— Je vois.
— Franchement, poursuivit sa mère, qui paraissait exaspérée, nous t’avons déjà beaucoup plus aidée que nous n'aurions dû le faire. Une femme adulte devrait être capable de se prendre en charge. C’est ainsi qu'on survit en ce monde.
Tish s'était éloignée sans répondre. Elle aurait pourtant dû savoir que ses parents n'entendaient nullement la soutenir, affectivement ou financièrement. Leur éthique était simple : tout le monde doit être capable de se débrouiller seul. S’ils l’avaient accueillie avec son fils après la mort de Mill, c’était uniquement parce qu’ils se préoccupaient du bien-être d’Evan ; si elle avait été seule, ils n’y auraient même pas pensé. À leur mort, ils laisseraient sans doute de l’argent à leur petit-fils et à Olivia, mais elle doutait qu’il y en eût pour elle. Ils étaient ainsi, voilà tout.
Après cette conversation — si du moins on pouvait l'appeler ainsi — avec sa mère, Tish s’était résignée à son sort. Elle avait choisi son mari, elle devait vivre avec lui. Qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Toutefois, si la situation était déjà mauvaise, elle se dégrada encore au cours des années qui suivirent. Elle avait l’impression d’être invisible dans sa propre demeure et se demandait parfois si son mari prenait du plaisir à lui infliger ces souffrances ou si, tout simplement, il n’y faisait pas attention.
Elle soupira. Il lui fallait se dépêcher, sinon elle serait en retard. Elle se décida pour le tailleur bleu. Le plus drôle, se dit-elle, c’est que, si elle tentait d’expliquer aux gens qui était vraiment Cameron, personne ne la croirait. Il paraissait toujours si charmant, si chaleureux, si attentif... Tish savait parfaitement que, pour bien des maîtresses de maison, avoir Cameron Hawkes à sa table était un honneur. Il savait y faire avec les gens ; c'était une méthode qu’il avait menée à son point de perfection au fil des années.
Bien entendu, elle pouvait toujours divorcer, et tout recommencer. Mais l'idée la terrifiait. De surcroît, il lui fallait penser à son fils. Evan avait déjà subi tant de bouleversements ! Elle avait vraiment été ravie quand Cameron avait fait l’acquisition de Bedford; le jeune garçon pourrait vivre au grand air, même si c'était seulement pendant ses congés scolaires. Bien sûr, c'était bien trop grand : une demeure principale, deux bâtiments secondaires, des écuries. Tish aurait préféré quelque chose de plus discret et de plus cossu, mais il était inutile de discuter avec Cameron une fois qu'il s'était décidé.
Et elle avait été ravie de découvrir les dons d’Evan pour le baseball. Tish n’avait plus guère d’occasions de le voir maintenant qu’il faisait des études à Yale, mais ne pouvait guère le blâmer de venir si rarement à la maison. Son aversion pour son beau-père n’avait fait que croître avec le temps, et désormais il le détestait franchement. Tish s’efforçait d'arranger les choses au mieux entre eux deux. Mais jamais Cameron n'avait été un père pour lui ; on ne pouvait raisonnablement espérer qu'un jeune homme se transforme comme par magie en fils aimant.
Le chauffeur attendait déjà devant la maison, et lui ouvrit la portière de la Mercedes noire. Tish y monta avec un hochement de tête très raide à son adresse. Elle détestait tout cela, et aurait préféré conduire elle-même, mais, pour Cameron, c’était interdit à la femme d’un riche homme d’affaires. Cela ne se fait pas, disait-il. Et il s’y connaît, question apparences, songea-t-elle avec amertume : c’est à cela que lui-même se réduit.
Le restaurant était à quelques kilomètres. Tish se laissa aller sur la banquette. On était mardi, ce qui signifiait qu’Olivia rentrerait tard : elle avait un cours de danse à seize heures. Elle n’avait donc aucune raison — même pas pour sa fille, désormais âgée de dix ans — de rentrer dans cette énorme demeure vide.
Elle se demanda ce qui était le pire : avoir un fils qui détestait Cameron, ou une fille qui l’idolâtrait au point de faire pratiquement n’importe quoi pour retenir son attention. Olivia était née un an après son remariage, et Tish avait été heureuse de penser qu’elle, au moins, aurait la sécurité d’un père qui prendrait soin d’elle ; la mort de Bill avait été si douloureuse pour Evan. De fait, Olivia n’avait manqué de rien — sauf d’affection, car Cameron ne s’était pas montré meilleur père que beau-père. Ce qui n’empêchait pas Olivia de l’adorer. Elle se montrait pathétiquement reconnaissante de quelques minutes d’attention, ce qui représentait le maximum de ce qu’elle pouvait espérer. Pourtant, bien que Cameron se montrât totalement indifférent à sa famille, Tish pensait que mieux valait, que ses enfants eussent une mère et quelqu’un qui leur servait de père. Le divorce était hors de question — c’est du moins ce qu’elle avait l’habitude de penser. Elle n’en était plus aussi sûre maintenant.
La voiture s’arrêta devant le restaurant ; Tish attendit que le chauffeur vienne lui ouvrir la portière. Winnie était assise à une table près de la fenêtre — elle se débrouillait toujours pour avoir la meilleure. Elle et son mari venaient souvent là, et le maître d’hôtel savait parfaitement qu’un banquier aussi riche que Dan Brady lui amenait souvent ses amis.
— Chérie ! s’écria Winnie en se levant pour venir embrasser Tish sur la joue. Tu es magnifique!
Elle lui fut reconnaissante de ce mensonge. Winnie elle-même était, comme à l'accoutumée, parfaite : pas un seul de ses cheveux blonds ne dépassait de son bandeau, sa robe épousait à la perfection son corps mince.
— J’espère que je ne t'ai pas fait attendre, dit Tish en s’asseyant.
— Pas du tout, répondit Winnie en souriant. Je meurs de faim ! ajouta-t-elle en prenant un menu. Et toi ?
Elles firent signe au serveur et commandèrent chacune une salade. Winnie et son mari vivaient à une vingtaine de minutes de Bedford; Tish l’avait rencontrée quatre ans plus tôt à l'occasion d'un dîner mondain et, bien qu'elles puissent rester des semaines sans se voir, elle la considérait comme une amie intime. Certes, elle connaissait beaucoup de gens importants, mais n'avait pas grand monde à qui se confier; à dire vrai, Winnie était la seule à savoir à quel point elle était malheureuse avec Cameron.
Le garçon leur apporta deux Bloody Mary, et Winnie lui demanda comment les choses évoluaient.
— Cameron m’exaspère de plus en plus, répondit Tish d'une voix douce. Je ne sais pas combien de temps je pourrai encore le supporter.
Winnie but une gorgée de son cocktail, puis se pencha en avant.
— Tu sais, dit-elle pensivement, je comptais attendre pour te le dire, mais je crois que ça ne servirait à rien. Peut-être devrais-tu vraiment le quitter.
Tish fut choquée. C’était une idée qu'elle avait souvent caressée, tout en sachant parfaitement qu’elle n’en ferait rien. Pas d'argent à elle, pas de compétences particulières... D'ailleurs, cela faisait très longtemps qu'elle n'avait plus été seule.
— Honnêtement, qu’est-ce que je ferais ? Je ne pourrais compter sur Cameron pour prendre soin de moi !
— C’est cela dont je voulais te parler, répondit Winnie, tout excitée. C’est une idée que j’ai eue il y a quelques semaines, et j’en ai discuté avec Dan. C’est la clé de ton indépendance.
— Je ne vois pas où tu veux en venir, dit Tish en riant, mais je t'écoute.
— Depuis que je te connais, tu es célèbre pour quelque chose. Quiconque passe chez toi peut toujours être certain de se voir offrir le meilleur thé du monde. Tu fais des gâteaux et des sandwiches divins, et tout ça est si bien servi, dans le lin et la dentelle !
— C’est un simple passe-temps, répondit Tish, surprise que son amie ait remarqué cela. Cela me détend, et je m'amuse toujours à jouer avec la nourriture et la porcelaine.
— Peut-être, mais il est temps que tu en fasses un gagne-pain. Ouvre un salon de thé.
— Comment ? s’exclama Tish, stupéfaite. Tu plaisantes !
— Pas du tout. Tu as un sens extraordinaire du détail, tu pourrais créer un petit endroit charmant quelque part dans Manhattan. Je serai ton associée, et Dan nous avancera les fonds pour que nous nous lancions. Il dit que ce pourrait être une occasion à ne pas manquer.
— Je ne sais que dire, soupira Tish en la regardant fixement.
— Dis oui ! Bien entendu, cela nous permettra de nous amuser, mais c’est une proposition tout à fait sérieuse. Dan a fait quelques calculs, et il est prêt à avancer soixante-quinze mille dollars et les six premiers mois de loyer. Après cela, plus un sou ! Nous devrons nous débrouiller. Tu t’occuperais de la gestion quotidienne, et moi du côté commercial. Ce serait vraiment amusant !
— Winnie, je te remercie de ta confiance, c’est très important pour moi. Mais cela paraît impossible.
— Absolument pas ! Tu serais libérée de ton mari, tu serais ton propre maître, et tu pourrais refaire ta vie. Tout ça en même temps ! C’est exactement ce que tu veux, non ? Cameron te versera une pension alimentaire, tu seras donc à l’abri du besoin, financièrement parlant. Je sais que tu peux y arriver. Promets-moi d’y penser.
II n’en fut plus question au cours du repas, et ce n’est que quelques heures plus tard, alors que Tish se détendait dans un bain moussant, qu’elle réfléchit à l’idée de Winnie. Bien entendu, elle ne pouvait vraiment l’envisager. Mais ne serait-ce pas fantastique ? Après tant d’années dans cette énorme demeure, elle pourrait faire quelque chose de sa propre vie.
Et il serait si gratifiant d’être son propre maître. Servir le thé était pour elle un rituel réconfortant, qu’elle avait accompli des milliers de fois chez ses parents. Petite fille, elle prenait déjà plaisir à arranger l'argenterie de sa mère, la porcelaine, les serviettes et les napperons. Faire en sorte que le thé soit servi dans les règles avait quelque chose d'apaisant.
Elle attrapa une serviette. Son corps semblait mollir, et la trahir à tout moment. Si elle voulait saisir une occasion, c’était peut-être là sa dernière chance. Mais était-il possible faire de ses simples talents d’hôtesse une entreprise rentable ? Toute sa vie en dépendrait, si jamais elle quittait Cameron. Non, c'était trop dangereux, pour une femme de son âge, de recommencer de zéro. Elle était folle de simplement y réfléchir.
On frappa à la porte de la salle de bains.
— Qui est-ce ? lança Tish.
— Ton mari, répondit Cameron, qui paraissait furieux — si du moins tu t'en souviens! Je sais que cela n’a aucune chance de t’intéresser, mais on nous attend dans une demi-heure pour un dîner en l'honneur de Shep Lewis, et je commence à avoir le sentiment que tu n’es peut-être pas prête.
Tish resta stupéfaite. Elle avait complètement oublié. Shep Lewis dirigeait une énorme chaîne d'épiceries, qui vendaient toutes des produits Little Angel, aussi Cameron avait-il .h lie té une table entière à l’occasion d’une soirée de bienfaisance destinée à saluer l’action de Lewis en faveur de la recherche contre le cancer. Quatre autres couples seraient leurs invités.
— J’arrive ! s’écria-t-elle en sortant en toute hâte de la baignoire, non sans projeter de l’eau partout.
— Je ne comprends pas comment tu peux être aussi sotte ! lança Cameron de l’autre côté de la porte. Tu ne fais rien de la journée, et tu n’es même pas capable de te rappeler ça ! Mais tu t’en fous ! Du moment que l'argent rentre, ça te suffit, pas vrai ? Ça n’est pas ton problème de savoir commun il arrive ici !
Tish se mordit les lèvres. Si elle restait avec Cameron, voilà ce qui l'attendait pour le restant de ses jours. Jamais elle n’avait osé penser ce genre de choses avant. Il est vrai qu'avant elle n'avait jamais eu le choix.
Tish versa du champagne dans une coupe, qu’elle emporta, avec la bouteille, dans le séjour, jetant au passage un coup d'œil par la fenêtre. Elle s'assit sur le sofa, posa les pieds sur un carton, et eut un petit soupir satisfait. Il y avait encore beaucoup à faire dans l’appartement, mais elle allait d’abord savourer ce moment. Elle avait bien gagné le droit de fêter l’événement.
Se penchant pour poser la bouteille de champagne sur une table pliante à côté du sofa, elle bâilla longuement. Jamais elle n’avait autant travaillé, ce dont d’ailleurs elle ne se plaignait nullement ; c’était sans doute le plus beau jour de sa vie. Et maintenant, tout était tranquille, Olivia dormait dans sa chambre, il n’y avait plus aucun domestique aux environs. Et Cameron n’était pas là. Une merveilleuse solitude. Tish but une gorgée de son champagne. Tu l’as fait, pensa-t-elle, tu l'as fait pour de bon !
Elle se leva pour aller prendre son petit carnet. Aujourd'hui, Winnie et elle avaient décidé de louer un local au coin de Madison Avenue et de la 94e Rue, à raison de trois mille dollars par mois. L'endroit abritait un petit café qui avait fermé la semaine précédente, et était encore équipé d’une cuisine. Après quelques négociations, Dan Brady avait réussi à leur faire acheter le matériel en question. Le quartier était très fréquenté, et leur futur salon de thé avait très exactement les dimensions requises pour parvenir à cet effet cossu, un peu intime, qu’elles voulaient lui donner. Elles étaient lancées : le lieu, qu’elles comptaient appeler Patricia’s, devait ouvrir dans six semaines. Il y avait beaucoup à faire, mais elle se sentait pleine d’énergie.
Elle nota : Gravures de plantes ; elle en chercherait demain. Les soixante-quinze mille dollars de Dan et les six mois de loyer n’auraient qu’un temps, et Tish serait contrainte de veiller au moindre centime. Bougeoirs, menus, enseigne, verres à sherry — non : ce serait agréable de servir du sherry, mais il lui faudrait une licence pour cela. Elle raya le dernier mot. Le restaurant devrait-il ressembler à une bibliothèque, à une salle de séjour, à un jardin ? Quel genre de cuisine faudrait-il servir, fallait-il prévoir un menu à prix fixe, ou à la carte ? Elle griffonna plus vite encore.
Puis elle contempla sa liste. Pas très organisée. Il y avait tant de choses à choisir, à acheter. Elle sentit que son cœur se mettait à battre plus vite, que l’angoisse la gagnait. Vas-y doucement, se dit-elle en reposant le carnet. C'est toi qui as lait tout cela : quitter Cameron, louer l’appartement, installer Olivia ici. Tu es prête à tout ce qui pourrait se produire.
Jamais Tish n’avait fait quelque chose d’aussi terrifiant. Pendant deux semaines, elle avait subrepticement préparé ses affaires puis, un soir où Cameron était absent pour raison d’affaires, elle avait emmené sa fille et toutes deux s’étaient installées dans cet appartement de Manhattan, sur la 92 e Rue. Dieu bénisse Winnie Grady, songea-t-elle en sachant que jamais elle ne se serait décidée seule si celle-ci n’avait arrangé la location par l’intermédiaire d'un agent immobilier de ses amis. Le loyer n’était pas donné, mais Tish avait utilisé sa carte de crédit : risque un peu osé, mais nécessaire, et qui, elle en était sûre, ferait blêmir Cameron. L’argent lui permettrait de tenir jusqu’à ce qu’elle et son mari parviennent à un arrangement dans les mois à venir.
Tish lui avait laissé un message où il n’était pas question de divorce. Elle y expliquait simplement qu’elle voulait, et devait, tenter quelque chose de nouveau. Cela faisait plus d’une semaine qu’il avait dû en prendre connaissance, mais elle n’avait pas encore de nouvelles. Ce qui ne la surprenait nullement, de la part de Cameron. Elle se doutait qu’il avait été furieux, qu’il avait eu le sentiment d’être trahi et humilié. Et sans doute se donnait-il beaucoup de mal pour expliquer son absence à leurs amis.
Pour le moment, elle devait s’occuper de son salon de thé. Après tout, c’est dans ce but qu’elle s’était lancée. Elle reprit son carnet. Il faudrait demander à Winnie comment on embauchait un chef cuisinier, une serveuse et un garçon de courses.
Le lendemain, elle commença d’arpenter les rues de New York, en essayant d’en apprendre le plus possible sur sa nouvelle profession. Elle parcourut le quartier des restaurants, courut les marchés aux puces et les salles des ventes en quête de tables et de chaises, de linge de table, de cendriers, de portemanteaux. Fort heureusement, elle avait eu la présence d’esprit d’emporter son service de serviettes et de napperons. Il datait de son premier mariage — jamais elle n’aurait dérobé quoi que ce soit appartenant à Cameron —, et il serait parlait dans le salon de thé. Tish lui contrainte de renoncer à l’idée d’utiliser de l’argenterie massive, dont les prix étaient exorbitants, et de se contenter de plaqué — Winnie et elle passèrent des heures à faire leur choix. Par l’intermédiaire de Dan Brady, elles disposaient d’un avocat et d'un comptable, qui ne cessaient de leur répéter de limiter leurs dépenses. Tish s’efforçait généralement de suivre leurs conseils, tout en n’écoutant parfois que son intuition, qui la poussait à acheter un objet plutôt qu’un autre. La qualité ne s’imite pas.
Elle fut très surprise de constater à quel point elle pouvait être efficace. Elle contacta des agences, éplucha les petites annonces et embaucha quatre personnes, sans d’ailleurs parvenir tout à fait à croire qu’elles travailleraient pour elle, qu'elle serait leur patronne. Elle s'étonna de son aisance à affronter les problèmes et à les résoudre : Tish ne se serait jamais doutée qu’elle avait ce genre de talent, et en fut secrètement fière.
Près de trois semaines s’étaient écoulées quand, rentrant un soir, aussi épuisée que d’habitude, elle trouva dans son courrier une lettre de l’avocat de Cameron. La simple vue de l’enveloppe suffit à la terrifier. Tout ira bien, se répéta-t-elle en l’ouvrant, tout ira bien. Mais son cœur battait quand elle en sortit la lettre.
Le document faisait trois pages : elle le parcourut en hâte, sautant tout le jargon juridique. Cameron Hawkes ne fournira aucun soutien financier, sous quelque forme que ce soit, à son épouse Patricia, dont il est séparé... Mr. Hawkes cessera d’assumer le règlement des frais de scolarité de Yale, Bearley ou toute autre institution d'enseignement, pour Evan Gardiner et Olivia Hawkes.
Les mains de Tish se mirent à trembler.
Si Patricia Hawkes demandait le divorce, il lui serait accordé à la condition de renoncer à toute compensation financière ou à tout droit de propriété sur tout bien appartenant à Cameron Hawkes.
Stupéfaite, Tish relut toute la lettre. Comme elle avait été sotte ! Elle se doutait bien que Cameron avait été furieux de son départ, mais avait préféré croire qu’il s’en remettrait et se comporterait en gentleman. Mais son mari était un requin : elle aurait dû le savoir mieux que personne. En s'enfuyant, cl en entamant une vie nouvelle, elle avait mis en danger l’avenir de ses enfants. Bien entendu, elle pouvait toujours recourir à un avocat, faire un procès à Cameron, le contraindre à payer une pension alimentaire, ou du moins quelque chose pour les enfants, mais cela prendrait des mois, peut-être des années. S’il le décidait, Cameron avait assez d’argent pour faire traîner les choses indéfiniment.
Elle froissa la lettre et en fit une boule. Vu ses dépenses, ses dix mille dollars commençaient à fondre assez rapidement. Si elle prenait garde, peut-être dureraient-ils un peu plus que prévu. Mais il fallait absolument que le salon de thé soit une réussite. C’était la seule solution. Elle travaillerait encore plus dur, et trouverait bien le moyen de payer le loyer et les frais de scolarité. Tish se couvrit les yeux des deux mains, tandis que la peur la frappait au ventre comme un poing. L’idée de s’adresser à ses parents fut à peine envisagée. Elle entendait déjà la voix de sa mère : Comme on fait son lit, on se couche. En effet. C’est bien ce qu’elle ferait.
Sa peur la poussa à agir. Après avoir entendu parler de la publicité directe, elle recourut aux services d’une agence pour annoncer, par lettre, l’ouverture du salon de thé. Le grand jour fut toutefois retardé de deux semaines : le peintre chargé de coller le papier peint avait disparu sans achever sa tâche : les rouleaux restants, entassés dans la cave, furent inondés par l’eau tombée d’une canalisation qui fuyait.
Mais tout finit par être prêt. Tish avait travaillé jusqu’à quinze heures par jour, mais quand elles ouvrirent le salon, à midi précis, elle se sentit comme ivre, toute fatigue envolée. Avec Winnie, elles parcoururent la petite salle, rectifiant sans cesse les couverts sur leurs douze tables. L’atmosphère était douillette, comme Tish l’avait voulu : moquette rose pâle, papier peint à rayures, éclairage aux chandelles. Il y avait des fleurs partout, sur les nappes comme à l’entrée, où l’on remarquait un énorme arrangement de fleurs séchées et de glycines. Les menus étaient ornés de vieilles gravures, leur typographie même était à l’ancienne.
— Tu crois vraiment que des gens vont entrer ici pour commander à manger et nous donner de l’argent ? demanda Tish à son amie, sans cesser de tout remettre en place. Puis elle rit : elle se sentait nerveuse, mais en pleine forme.
Avant que Winnie ait eu le temps de répondre, la porte s’ouvrit, et deux femmes d'une trentaine d’années entrèrent, les bras chargés de paquets. Elles regardèrent autour d’elles.
— Vous servez déjà ? demanda l'une d'elles, surprise que la salle soit encore vide.
— Mais bien sûr ! répondit Tish en souriant. Et donnez-nous vos manteaux, nous allons vous débarrasser.
— Maman, regarde donc tes cartes ! Tu ne fais même pas attention à ce que tu joues !
Olivia était, une fois de plus, exaspérée — Tish avait eu le temps de s’y habituer au cours des cinq derniers mois. Mais, cette fois, sa fille avait raison. C'était si dur de se concentrer. Se sentant un peu coupable, elle ramassa les cartes, les battit et annonça :
— On va recommencer, et cette fois je gagnerai.
— Mais tu viens de gagner ! Ça ne t'intéresse pas, c'est tout.
— Je suis désolée, chérie, dit Tish, mécontente d'elle-même.
Non seulement elle n'accordait pas à sa fille le temps qu'elle aurait dû lui consacrer, mais en plus elle capitulait. Il devenait difficile de la faire obéir, et avec les exigences du salon de thé... Tish ne voulait pas, de surcroît, que leurs rares heures passées ensemble soient pénibles.
— Allons, chérie, encore une partie.
— Tu n'as même pas envie de jouer, ça se voit ! rétorqua la fillette en balayant les cartes d’un revers de main. Je vais appeler papa.
Elle disparut avant que sa mère ait eu le temps de répondre. Que dois-je faire ? songea Tish tristement. Il était très désagréable de voir Olivia se comporter aussi mal, mais elle avait raison. Le salon de thé occupait toutes ses pensées, même quand elle était chez elle.
Elle soupira : qu’il était pénible de voir sa fille courir vers Cameron ! Et cela ne vaudrait à Olivia que de nouvelles souffrances : elle se tournait toujours vers son père pour qu’il lui vienne en aide, et en revenait toujours déçue.
Dès que le salon de thé aura démarré, j'embaucherai quelqu’un pour m'aider, décida Tish. Winnie se montrait toujours charmante, mais il avait été bien convenu au départ qu’elle ne s'occuperait pas du train-train quotidien; elle se bornait à solliciter ses amis sur diverses choses, par exemple les questions juridiques, et à conférer avec Tish quand il y avait à prendre des décisions particulièrement importantes.
Tish ne s’était pas doutée que cela serait aussi compliqué. À eux seuls, les problèmes de personnel suffisaient à l'accaparer jour et nuit : le premier mois, elles avaient vu se succéder trois serveuses et deux chefs cuisiniers. Les recettes restaient faibles, mais on n’en était qu’au début, c’était prévisible. À midi, les tables étaient presque toutes occupées, et à l’heure du thé, le plus grand moment d'affluence, certains n’hésitaient pas à attendre une demi-heure. Elles commençaient même à avoir des habitués, dont certains venaient tous les jours ou presque Si les choses continuaient ainsi, tout irait bien. Encore un mois, deux peut-être, se répétait-elle pour se rassurer, et elle pourrait de nouveau s’occuper de sa fille.
Ce ne serait pas trop tôt. Olivia était trop souvent abandonnée aux baby-sitters ou obligée de se contenter des rares moments que sa mère pouvait lui consacrer. Tish voyait bien que la fillette, qui n’avait que dix ans, était aussi malheureuse de l’absence de son père que des siennes. Elle s’inquiétait de son apathie, de son isolement, refusant d’appeler ses amies quand sa mère le lui suggérait, et passant des week-ends entiers devant la télévision. Et il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire, Tish n’étant pratiquement jamais à la maison.
Olivia revint dans la pièce, l’air accablé.
— Papa était en réunion.
Elle s’effondra dans un fauteuil et jeta un regard glacial à sa mère, comprenant que celle-ci s’attendait à ce genre de réponse.
— Il rappellera dans une heure ou deux, tu vois, ajouta-t-elle.
Tish ne voyait que trop. Cameron ne rappellerait pas du tout. Au mieux, sa secrétaire s’en chargerait, et demanderait à Olivia ce qu’elle voulait. Mais Tish n’y pouvait pas grand-chose. Le salon de thé ouvrait dans trois quarts d’heure. Se levant, elle se dirigea vers la penderie pour y prendre sa veste.
Tish ne prit aucune disposition en vue de divorcer – elle n'avait d'ailleurs pas le temps d’y penser. Elle fut surprise que de son côté Cameron ne dit rien non plus. Mais elle ne pouvait plus tirer parti de son nom pour obtenir un crédit ou de l’argent liquide. Et la scolarité de ses enfants l’inquiétait au plus haut point. Tout irait bien pour le semestre qui s'annonçait, mais ensuite elle devrait payer une somme bien supérieure à tout ce qu’elle pouvait espérer rassembler, même si le salon de thé tournait vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle n’avait aucune chance de faire assez de bénéfices. Pourtant, elle ne pouvait obliger Evan à renoncer à Yale, où il se plaisait beaucoup. Et cette pauvre Olivia ! Contrainte de quitter son lycée, comme si tout cela ne suffisait pas !
Trois mois avant le premier anniversaire du Patricia’s, les problèmes de Tish s'aggravèrent encore. Elle et Winnie reçurent une lettre les informant que l'immeuble abritant le salon de thé avait été vendu, et que le nouveau propriétaire entendait faire passer leur loyer de trois mille à sept mille dollars, augmentation qui prendrait effet dès le renouvellement du bail, l’année suivante.
Le lendemain matin, Tish appela Winnie.
— Tu as vu la lettre ?
— La lettre ? Ah, au sujet du loyer ! C'est scandaleux !
— Qu’allons-nous faire ?
Tish tapa du pied. Le manque de sommeil lui donnait mal à la tête. Dan Brady avait déjà refusé de mettre davantage d’argent dans l’affaire, en disant, poliment, mais fermement, qu’il avait promis soixante-quinze mille dollars et que cela suffisait. Mais les factures ne cessaient de s’entasser, Tish s’était vu refuser des prêts par deux banques différentes, et savait qu’il ne servait à rien de chercher ailleurs. Le salon de thé avait beau être un succès, cela ne suffirait pas à payer un tel loyer. Et les recettes de la semaine avaient beau être bonnes, il y avait toujours, la semaine suivante, des dépenses inattendues qui exigeaient de l’argent. Elle avait l'impression d'être prête à exploser.
— Je ne sais vraiment pas quoi faire, chérie, dit Winnie. Je n'ai pas l'impression que nous puissions nous en sortir.
— Et c'est tout ce que tu trouves à répondre ? lança Tish, furieuse.
— Écoute, je sais bien que c’est horrible pour toi, tu as beaucoup parié
là-dessus. Nous avons épuisé l’argent de Dan, et il n’en viendra pas d’autre. Nous avons vraiment essayé. Je suis navrée, mais je n’ai pas de solution.
Tish ferma les yeux. Pour Winnie, cela n’avait jamais été qu’un divertissement, et d’ailleurs elle n’avait jamais prétendu le contraire. De plus, il ne servait à rien de l’accuser, ce n’était pas sa faute — ni celle de qui que ce soit, d’ailleurs.
— Ne t’en fais pas, Winnie, dit-elle doucement. Nous avons fait tout notre possible. À moins d’un miracle, je ne vois pas d'autre alternative que de fermer quand il faudra renouveler le bail.
— C’est lamentable ! C’était si amusant, au début !
— Nous devons de l’argent à beaucoup de gens, et ça continuera tant que nous resterons ouverts. Il faut payer le personnel, les fournisseurs... Ce ne serait pas juste de ne pas les dédommager. Il va falloir penser à ça.
— Tu as raison.
De toute évidence, Winnie n’avait rien à ajouter. Il reviendrait à Tish de fermer le salon de thé, de veiller sur tout jusqu’à la fin. Son cœur se serra.
Elle tenta bien de retarder les choses, mais elle n’avait plus le choix. Le vendredi soir suivant, très tard, alors qu’Olivia était restée dormir chez une amie, Tish se décida enfin. Respirant profondément pour se calmer, elle se prépara, en apportant beaucoup de soin à sa tenue.
Cela faisait si longtemps qu’elle n’était pas revenue dans l'appartement ! Près d’un an... Le portier l’accueillit, comme d’habitude, par un hochement de tête imperturbable et la fit entrer. Elle pinça les lèvres quand l’ascenseur parvint au quatorzième étage. Elle avait deux enfants dont elle devait tenir compte, et leurs besoins passaient avant les siens.
La gouvernante vint lui ouvrir, mais, si elle eut une expression surprise en la voyant, elle ne lui dit rien d’autre que : « Bonsoir. »
— Est-ce que Mr. Hawkes est à la maison, Dorothy ?
— Oui, madame. Dans le bureau.
Tish acquiesça de la tête, se dirigea vers la pièce, frappa en toute hâte de peur de changer d’avis, et entra avant qu’on ait répondu.
Cameron était assis devant son bureau, à écrire, cravate dénouée. Il avait jeté sa veste sur un fauteuil. Il leva les yeux, pour voir qui pouvait bien le déranger : leurs regards se croisèrent. D’abord il demeura impassible. Puis il sourit.
— Tu es venue me rendre visite ! Prends donc un siège, ajouta-t-il en faisant un geste en direction du sofa de cuir placé contre le mur.
Il sait pourquoi je suis là, se dit Tish. Et il va me contraindre à le supplier. L’espace d’un instant, elle eut le soupçon qu’il pouvait être pour quelque chose dans le rachat de l’immeuble abritant le salon de thé, qu’il avait fait en sorte que le loyer augmente à tel point qu’elle soit obligée de fermer. Mais non. C’était tout simplement qu’il savait que jamais elle ne serait venue le voir en personne si elle n’avait pas eu de problèmes.
— Je vais demander à Dorothy de t’apporter à boire. Un verre de vin blanc, peut-être ? demanda-t-il en souriant.
Une demi-heure plus tard, il alla jusqu’à la porte et appela la gouvernante, qui sortit en toute hâte de la cuisine. Tish, toujours assise sur le sofa, se dit qu’elle devait cancaner avec la cuisinière et le maître d’hôtel : pourquoi donc Mrs. Hawkes venait-elle rendre visite aussi tard à son mari ?
— Dorothy, dit Cameron, téléphonez à Olivia, chez les Haverford, et dites-lui que demain elle doit revenir ici, non à l’appartement de la 92e Rue.
— Oui, Mr. Hawkes.
— Demain matin, poursuivit-il, vous vous chargerez d’appeler une entreprise de déménagement — ma secrétaire pourra vous donner des noms — pour qu’un camion passe 92 e Rue et vide tout. Les vêtements et les affaires personnelles seront expédiés ici, les meubles et le reste seront déposés à Bedford.
Tish détourna les yeux, soudain si lasse qu’elle se demanda si elle pourrait jamais se lever. Dorothy repartit vers la cuisine, tandis que Cameron, revenant dans le bureau, s'emparait du téléphone.
— Cameron Hawkes à l’appareil. Passez-moi Gavin.
Il était très tard, mais Tish savait que l’avocat de son mari arriverait sur-le-champ ; Cameron était l’un de ses plus gros clients.
— Gavin ? Tish est rentrée.
Elle n’avait plus qu’une envie : aller se coucher. C’était comme si un brouillard était brusquement descendu sur elle l’empêchant de penser.
— Je veux que vous fassiez quelques petites choses, reprit Cameron. Pour commencer, annulez le bail de l’appartement où elle vit et fermez le salon de thé. Je réglerai toutes les dettes et je veux que ce soit fait immédiatement. Vous vous occuperez de la liquidation. Les papiers nécessaires vous arriveront au bureau demain matin. Je ne veux plus jamais entendre parler de ça.
Tish sortit au moment où Cameron raccrochait. Une fois dans sa chambre, elle se dévêtit, alla jusqu’à sa penderie où elle découvrit une chemise de nuit de satin bleu qu’elle avait oubliée. Puis elle se glissa sous les couvertures, non sans remarquer que le lit avait été fait tout récemment, comme si on attendait son retour. Décrochant le téléphone intérieur, et le composa le numéro de la cuisinière :
— Alice, dit-elle d’un ton très calme, apportez-moi donc une vodka. Bien tassée.
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