Passion
Chapitre 2
Il l’avait épiée depuis le début. Un peu plus tôt, Cameron Hawkes avait à peine remarqué que sa cavalière semblait vouloir s'enrouler autour de lui. Le spectacle de Kailey Davids l'hypnotisait.
Sans doute une simple adolescente, se dit-il, savourant les reflets des lumières du club sur sa peau sans défaut, les lueurs dorées de sa chevelure noisette. La petite chérie de Daniel Davids. Qui a toujours ce qu'elle veut, qui l’a toujours eu. L’espace d’un instant, Cameron éprouva un semblant de sympathie pour la femme qu’il tenait dans ses bras. Au moins Marissa Clay avait travaillé dur pour tout ce qu’elle possédait, se dit-il, quand on pense aux longues heures qui lui ont valu cette silhouette impeccable, ce visage maquillé avec soin. Puis il se moqua intérieurement de lui-même, sachant qu’elle allait tout flanquer par terre, en raison de son penchant extrêmement coûteux pour l'héroïne...
— Qu’est-ce qui se passe avec Marissa ? avait demandé Hal Dwyer, son producteur, alors qu’en compagnie de sa femme et de Cameron il attendait qu’elle émerge enfin. Elle somnole la moitié du temps, et le reste elle est sur les nerfs. Si c’est toi qui la fournis, tu ferais mieux de laisser tomber.
Dwyer s'était dressé devant Cameron, tentant de le regarder dans les yeux, ce qui n’était pas facile : l’autre avait vingt centimètres de plus que lui. Puis il avait ajouté :
— Je le jure devant Dieu, si elle tombe, je ferai en Sorte que lu la suives.
Loin d’avoir peur, Cameron se sentit insulté. Fils de pute coincé! pensa-t-il. Il réussit toutefois à répondre d'un ton froid :
— Je suis le fondateur de la Little Angel Baby Food Company, et l’aspirine pour bébés est la seule drogue que ma compagnie songe à mettre sur le marché.
En fait, il avait bel et bien été le fournisseur de Marissa. Mais c’était deux ans plus tôt. Il avait depuis pratiquement cessé le trafic de drogue, ce qui d’ailleurs ne regardait pas Hal Dwyer.
Cameron songea que jamais il n'aurait dû laisser Marissa le convaincre de l’accompagner au Radost Club. Il aimait l’endroit, pourtant, et y venait souvent. Chaque fois, il croisait des hommes politiques, des P-DG, des producteurs de cinéma. Côtoyer tant de pouvoir dans une seule salle lui donnait l’impression d’être maître de New York. Dans son Wyoming natal, les gens vantaient toujours le ciel bleu, les montagnes — ce qui n’avait aucun sens pour lui. Ce club, rempli d’hommes riches, de femmes bien vêtues, les tableaux accrochés aux murs, les rangées de tables blanc et or, qui ressemblaient à un gâteau de mariage — voilà l’idée que Cameron se faisait de la beauté.
Il adorait être admis à une soirée sur invitation — des invitations adressées seulement à tous ceux qui comptaient à New York. Dommage que ce fût seulement parce qu’il était avec Hal Dwyer. Dommage qu’il soit avec Marissa Clay. Si belle qu’elle fût, si populaire que fût son minable feuilleton, elle était sur la mauvaise pente ; Cameron n’en reconnaissait que trop bien les signes. Marissa était exactement le genre de femme dont il était bien décidé à se défaire. Il serait réglo, respectable, et riche. Très riche.
L’espace d’un instant, Cameron quitta Kailey des yeux et songea à son père, Daniel Davids. Voilà quelqu’un qui inspirait le respect. Il était exactement ce que Cameron entendait devenir. Davids avait New York tout entier dans le creux de sa main.
Cameron Hawkes était décidé à devenir un des membres les plus influents de la bonne société, et voulait à ses côtés une femme qui eût de la classe — une femme comme KaiIey Davids. Lille le fascinait. Il ne l'avait encore jamais rencontrée dans le club, mais il avait vile compris qu'elle était la fille de Davids : il avait déjà entendu son père en parler avec orgueil.
Pourquoi donc n’avait-elle pas l’air de s'amuser? se demanda-t-il en la contemplant de nouveau. Elle était seule à sa table, elle était très belle et ne paraissait pas s’en rendre compte. Elle ne donnait pas l’impression de connaître le monde. Quel plaisir ce serait d’être le maître d’une fille comme elle !
Marissa le serra de plus près, tentant de regagner son attention. Cameron avait toujours attiré les femmes. Un mètre quatre-vingt-cinq, une assurance désinvolte, une apparente nonchalance très répandue dans le Wyoming, mais très surprenante sur la côte Est. Il y avait en lui un mélange puissant de présence et de familiarité qui le rendait irrésistible. Attentif, très attirant sexuellement, Cameron avait déjà exercé son charme sur les actrices et les stars de cinéma des deux côtes américaines. Il devait son bronzage à deux semaines passées à Los Angeles, à s’occuper de près de Dor-rie Gordon, que Paramount présentait comme la vedette du siècle. Cameron doutait de la longévité de sa carrière, vu son penchant pour la bouteille et la déprime, mais qu’elle était belle ! Et au moins elle savait se tenir en public.
Marissa devenait agaçante. D’autres couples commençaient à remarquer les efforts qu’elle faisait pour fondre son corps contre le sien. Et pas question qu’il se donne en spectacle sur la piste de danse ! Il parvint à mettre quelques centimètres supplémentaires entre eux deux, et s'efforça de garder son calme. Au fond, il avait pitié d'elle. Elle savait qu'elle allait avoir de gros problèmes, et voulait qu'il la protège. Il avait accepté, mais c'était une erreur. Elle avait toujours été faible, et on aurait bien dit que ce soir ne ferait pas exception. Autrefois, peu après qu’il fut arrivé à New York, du temps où il fournissait encore quelques clients, ils avaient couché ensemble plusieurs fois. Il travaillait maintenant à bien plus grande échelle. Il avait pourtant décidé de ne se montrer en sa compagnie que pour cette seule occasion, rien que pour ce soir. À la voir, il comprit que personne ne pourrait la tenir. Marissa Clay allait quitter la scène, et il n’avait pas pour tâche de lui tenir compagnie.
Il fut brusquement envahi par le dégout. Elle était exactement ce qu’il s’était donné tant de mal pour fuir. Des perdants, des victimes. Les gens comme Marissa le ramenaient au Wyoming, à son passé. Il pensa à sa mère, serveuse, toujours prêle à offrir un café à tous les camionneurs qui empruntaient l'autoroute. Le jour, ce n’étaient que sourires et petits flirts, mais le soir, chaque nuit ou presque, elle se faisait quelques dollars de plus en ramenant des clients à la maison. Cameron se cachait la tête sous l'oreiller pour ne rien entendre et, le matin, contemplait fixement ses corn-flakes en feignant de ne pas voir les billets de dix et de vingt dollars dans les mains de sa mère.
Dès l’âge de treize ans, Cameron entreprit de quitter le Wyoming pour de bon. Il commença par vendre de la drogue à ses amis, et parfois même aux camionneurs qui s'arrêtaient chez sa mère. Il eut bientôt de quoi quitter Laramie, cl continua à gagner gros une fois établi à New York. Il ne fallut pas longtemps avant qu’il se retrouve avec beaucoup trop d’argent pour ne pas attirer l’attention du fisc. Il créa donc la Little Angel Baby Food Company : une couverture parfaite, excellente pour blanchir des fonds.
Ce ne fut rien d’autre pendant trois ans. Mais depuis peu, le marché qui s’ouvrait à sa société était, en tant que tel, devenu si profitable qu’il s’était dit que ce pourrait être sa seule source de revenus. Il avait toute sa vie recherché la respectabilité, et voilà qu’elle lui venait presque par accident. Le succès de sa compagnie lui parut un signe : il était temps qu’il cesse le trafic de drogue. Hal Dwyer ni personne ne pourrait plus jamais l’accuser de s’y livrer. Dorénavant, il aurait les mains propres. Et il avait un plan qui lui permettrait d’être plus riche encore.
Mais la richesse n’était pas tout. L’argent ne pouvait acheter ce qu’avait Daniel Davids. Il suffisait de voir qui il avait rassemblé ce soir : des journalistes, des hauts fonctionnaires, des hommes d’affaires, des personnalités du spectacle. Les Davids étaient toujours au centre de la scène, chaque jour les journaux parlaient d’eux. La crème de la bonne société new-yorkaise était là, et Cameron voulait en être.
Il ne pouvait s'empêcher de contempler la fille des Davids. Réservée, élégante, riche sans ostentation.
Cameron dirigea Marissa vers le bar, en lui ordonnant de l’y attendre. Il ne pensait plus qu'à Kailey Davids, sachant qu’elle le regardait, et la fixa des yeux tandis qu'il se dirigeait vers sa table.
— Vous êtes la plus belle femme de cette salle. Voulez-vous danser avec moi ?
Cameron nota combien elle était troublée ; n'acceptant pas tout à fait, mais incapable de dire non. En silence, il l’aida à se lever, puis la guida vers la piste de danse. Elle se sentit merveilleusement bien dans ses bras. Cameron la tenait contre lui, sans la serrer de trop près, pour ne pas l'effrayer. Il lui faudrait être patient. Elle le méritait. Il y consacrerait tout le temps qu'il fallait, et lui apprendrait tout ce qu'elle voulait savoir.
Ils restèrent silencieux sur la piste, et n'échangèrent pas un mot tandis qu'il la reconduisait à sa table. Mais comme il l'aidait à se rasseoir, il lui chuchota quelques mots que personne ne put entendre :
— Je m'appelle Cameron Hawkes, et dans quelques mois vous serez ma femme.
Quand il regagna le bar, Marissa était furieuse. À voix basse, elle exigea qu'il la ramène chez elle. Ce n'est qu'une fois dans le taxi qu'elle rompit le silence :
— Tu te prends pour un étalon, à draguer cette gamine, hurla-t-elle. Je sais qui tu es ! Je sais ce que tu fais !
Cameron fut exaspéré. Couvrant de la main la bouche de Marissa, il la poussa sur le plancher de la voiture, puis ouvrit sa braguette.
— Qui je suis ? Un homme avec beaucoup de poudre blanche. Ce que je fais ? Cela dépend de toi. Si tu te donnes beaucoup de mal, tu pourras peut-être en avoir un peu. Rends-moi heureux, Marissa, poursuivit Cameron en guidant les lèvres de la jeune femme vers son pénis. Rends-moi très heureux...
Elle s’exécuta. Cameron ressentit comme un mélange égal de plaisir et de dégoût. Quelle putain ! Il appuya la tête contre le siège arrière. Les mots lui revinrent : Je sais qui tu es. Je sais ce que tu fais. Pourquoi l'exaspéraient-ils à ce point ? Il comprit brusquement. Il avait neuf ans. C'était le matin de Noël, et il était sorti pour ne plus entendre les soupirs du gros camionneur qui venaient de la chambre de sa mère. Tous les gamins du voisinage étaient dehors, eux aussi, chacun avec un des jouets qu'on leur avait offerts.
— Cameron n’a rien eu ! dirent-ils d'une voix lourde de sous-entendus. Ta mère est trop occupée?
— Ma mère est serveuse, tenta-t-il d'expliquer, elle travaille toute la journée, tous les jours.
— Ta mère est une pute, hurlèrent-ils en formant un cercle autour de lui. On sait qui elle est. On sait ce qu’elle fait.
Il avait fini par fondre en larmes.
C’est Marissa, la putain, songea-t-il en la contemplant tandis qu'elle le suçait furieusement. Je sais qui tu es. Je sais ce que tu fais. Jamais plus elle ne lui dirait cela. Il posa les mains sur son cou, repoussa sa tête contre le dossier du siège du chauffeur, tout en se glissant jusqu’au fond de sa gorge, jusqu’à ce qu’elle puisse à peine respirer.
— Travaille, chuchota-t-il d’un ton rauque en jouissant, souriant de l’entendre suffoquer.
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