Passion

Cynthia Victor · Chapitre 20 sur 32

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Passion

Chapitre 19

 

— Je suis fermement persuadé que nous devrions choisir le mélange fruits-céréales, Mr. Hawkes, dit Randy Lake avec conviction.

Cameron se rencogna dans son fauteuil.

— En effet, Randy, votre démonstration est très claire. Mais, ajouta-t-il avec un geste en direction de l’intéressé, Malcolm n’a pas tort. L’alimentation organique pour bébés arrive à maturité, et nous ne pouvons rester à la traîne. Or il nous est impossible de lancer les deux en même temps.

Malcolm Billings rayonnait. Cameron n’ignorait nullement que ses deux adjoints étaient de farouches adversaires et voyaient dans chaque évolution du marché une occasion de vaincre l’autre. C’était très exactement ce qu’il voulait.

— Il va falloir que j’y réfléchisse, reprit-il. Vous m’avez tous les deux présenté d’excellents arguments. Laissez-moi examiner les chiffres, et nous en reparlerons.

Cela devrait suffire à les maintenir sous pression, songea-t-il pendant qu’ils quittaient son bureau, prêt à parier qu’aucun des deux ne dormirait cette nuit. Celui qui remporterait cette bataille, de peu d’importance en soi, préparerait le terrain pour une victoire de grande ampleur. Non que Cameron s’intéressât vraiment à leurs mesquines petites querelles de pouvoir; seul l’avenir de sa compagnie le préoccupait. Mais les voir se chamailler l’amusait.

L’intercom se mit à bourdonner. C’était Marianne.

— Le bureau de Philippe Briault, monsieur. Ils viennent de m’avertir qu'en raison d'obligations imprévues il ne pourra être membre du jury.

Cameron explosa :

— Comment ? Il ne peut pas me faire ça !

— Ils m'ont chargé de vous dire qu'il est navré, mais qu’il lui faut se retirer.

Philippe Briault était l'un des critiques d’art les plus connus du pays. Qu'il ait consenti à être membre du jury lors du concours de photos du Forum international des enfants avait été pour Cameron une véritable victoire personnelle. Cela donnait à la compétition une image de sérieux dont la Hawkes Corporation ne pouvait que bénéficier. Et c’était bien ce qui comptait avant tout. Ces dernières années, Cameron s’était persuadé qu'avec un peu d’astuce il pourrait jouer un grand rôle dans le domaine culturel. Il avait déjà distribué des fortunes à des œuvres charitables, ainsi les cinq millions de dollars destinés à cet hôpital parisien. Mais, du point de vue du prestige social, cela n’était rien en comparaison de la renommée que pourrait lui valoir un rôle de mécène dans le domaine artistique : pourquoi diable des dinosaures comme IBM seraient-ils les seuls à en profiter ? Lui aussi voulait devenir un de ces grands hommes d'affaires protecteurs des musées, des orchestres symphoniques et des troupes de ballet. Ce concours photo avait, de ce point de vue, une valeur stratégique, et perdre Briault était un coup très dur.

Cameron se calma assez vite et réfléchit quelques instants, tandis que sa secrétaire attendait patiemment.

— Essayez Forrest Taylor, finit-il par dire. C'est le propriétaire de la Taylor Gallery, sur Madison Avenue. Chargez Sylvia de discuter avec lui, en lui précisant bien de ne pas renoncer tant qu’il n’aura pas dit oui !

S’il n’était pas Briault, Forrest Taylor s’en rapprochait un peu, et il avait beaucoup d’influence. Un peu apaisé, Cameron entreprit d’examiner les prévisions de ventes pour la ligne de vêtements pour enfants de la compagnie. Cela ne faisait que deux ans qu’elle s’était lancée dans ce type de produits, et il suivait de très près les résultats. Au document qu’il étudiait en était joint un autre : le compte rendu de la réunion des responsables du marketing de la division « Zéro à six mois », qui s'était tenue la semaine précédente. Il en parcourut les pages. Apparemment, on avait beaucoup discuté pour savoir comment fabriquer des chaussettes qui resteraient aux pieds des bébés; les études de marché indiquaient que les mères se plaignaient que leurs nouveau-nés passent leur temps à s'en débarrasser. Problème auquel Cameron n’aurait jamais la patience de s’intéresser, mais il veillait à ce que ses adjoints trouvent une solution. De son point de vue, quand on était assez malin ou assez chanceux pour repérer un marché potentiel, il fallait être un parfait imbécile pour ne pas s'en emparer aussitôt. Il sourit : vendre des chaussettes pour bébés n’avait vraiment plus rien à voir avec la vente d'héroïne.

L'intercom bourdonna de nouveau.

— Oui ?

— Une jeune femme nommée Susannah Holland est ici, monsieur. Elle n’a pas de rendez-vous, mais insiste pour vous voir.

Le nom ne lui disait rien.

— Qu'elle attende.

Trois quarts d'heure plus tard, quand il en eut terminé avec les prévisions de ventes, il dit à Marianne de faire entrer la visiteuse. La porte s’ouvrit sur une jeune femme brune, élancée, très attirante. Peut-être était-ce dû au regard, très bleu, plein d’intelligence. Que voulait-elle donc ? Sans doute une journaliste qui comptait écrire un article sur lui — Marianne aurait quand même pu lui dire pour quel journal. Il se leva pour la saluer, lui tendit la main avec un grand sourire. Cela paie toujours d’être aimable avec les médias.

Susannah sentit son cœur battre à tout rompre, et eut l’impression de ne plus pouvoir respirer. Elle était en face de l’homme contre qui elle allait monter la pire escroquerie imaginable. Se retrouvant devant lui, sentant la force de sa poignée de main, elle comprit qu’en fait jamais elle n’avait cru pouvoir arriver aussi loin. Il allait falloir raconter l’histoire à quelqu’un qui ne se conformerait peut-être pas au scénario imaginaire qu'elle avait répété mentalement. Dis-toi que c’est un travail d’acteur, songea-t-elle. Fais comme si.

— Heureux de vous rencontrer, dit Cameron. Miss... ?

— Holland. Susannah Holland.

Il se rassit et lui indiqua le fauteuil en face de son bureau, où elle s'installa avec précaution, sentant la sueur lui couler dans le dos.

— Qu’est-ce qui vous amène ? demanda-t-il d'un ton neutre. Je ne crois pas que nous nous soyons jamais rencontrés.

— Non, en effet, répondit-elle en souriant. J’ai des nouvelles qui vous surprendront, Mr. Hawkes, comme elles m’ont surprise moi-même.

Quelle erreur, Bon Dieu, quelle erreur. Pense à Ruth, qui agonise dans cet endroit sinistre. Ça va marcher, Jamie l'a juré. Pense à Ruth. Pense à Ruth.

— J'écoute.

Il se montre poli et attentif, se dit Susannah. Jusqu’ici, tout va bien. Les recherches de Jamie leur avaient appris que c’était un joueur de golf et de tennis passionné, qu'il possédait une écurie de chevaux de course, et qu’il était considéré comme un expert des affaires mondiales. Mais elle n'avait aucune idée de ce que pouvait être l'homme. Susannah respira profondément.

— Je suis entrée en possession de certaines preuves qui laissent penser que vous êtes mon père, monsieur Hawkes.

Il demeura impassible.

— Je ne suis pas sûr de bien comprendre.

— Dorrie Gordon, l’actrice, était ma mère. Vous vous souvenez d’elle ?

— Elle était très connue, répondit-il d’une voix neutre.

Sachant qu'il avait eu une liaison avec elle, Susannah oublia un instant sa propre nervosité, admirant la capacité de Cameron à réagir aussi calmement.

— Il semble qu’elle ait été enceinte de vous, et que vous ayez mis un terme à vos relations avant qu’elle ait pu vous le dire. Après la naissance de son bébé — moi —, elle s’est suicidée.

Voilà. C’était dit. Pendant ce qui parut être une éternité, Cameron Hawkes la regarda fixement sans rien dire.

— Puis-je vous demander pourquoi c’est seulement maintenant que vous venez me voir ?

— Je viens moi-même de le découvrir. Je me pensais orpheline, je n’avais jamais su qui étaient mes vrais parents. Mais Dorrie Gordon avait confié une lettre à son avocat... Je devais la recevoir quand j’étais encore enfant, mais cela ne s’est pas produit pour je ne sais quelle raison. La lettre a refait surface récemment, quand l'avocat est mort. Ce sont ses héritiers qui m’ont retrouvée.

— J’imagine que vous l’avez sur vous, dit Cameron, dont le regard se fit plus perçant.

— Oui, oui, bien sûr, répondit Susannah en espérant qu’il ne verrait pas que ses mains tremblaient.

Elle fouilla dans son sac à main, en sortit la missive si soigneusement fabriquée par Jamie, la déposa sur le bureau et, pendant qu’il la lisait, sortit un cœur au bout d’une chaîne et un bracelet de pierres multicolores, eux aussi fournis par le cousin de Bibi : des petits détails qui font vrai, avait-il précisé. Cameron y jeta un coup d'œil, puis reprit sa lecture.

— Ce sont sans doute ce qu'elle appelle dans sa lettre « les babioles pour mon bébé », dit-il avec un soupçon d’ironie.

— Oui.

Cameron posa la lettre, se leva, alla jusqu’à la fenêtre et, tournant le dos à Susannah, contempla le paysage sans mot dire. Elle eut envie de se lever, de hurler qu’elle était désolée, que tout cela était une plaisanterie de mauvais goût. Calme-toi, se dit-elle. C’est pour la bonne cause, et Jamie a dit et répété que tu avais vraiment une chance de remporter le concours. Il est persuadé que tu as le talent nécessaire, et il faut bien que tu essaies. D’ailleurs, il affirmait sans arrêt que l’histoire était parfaite. Dorrie Gordon s’était suicidée en Californie l’année où Susannah était née, et les dates concordaient. Elle avait bel et bien été élevée dans un orphelinat, puis dans des familles adoptives en Californie. Le vrai se mêlait parfaitement au faux. Et Cameron ne pourrait rien trouver sur les parents de Susannah : la piste s’interrompait à l’orphelinat, comme elle-même l’avait appris avec douleur.

D’ailleurs, l’arnaque avait un début, un milieu, une fin. Dès qu’elle serait fixée sur les résultats du concours — qu’elle gagne ou non —, elle raconterait tout à Cameron Hawkes, en disant avoir « découvert » des preuves supplémentaires comme quoi elle n’était nullement sa fille, et que Dorrie avait sans doute rédigé sa lettre dans l’intention de lui extorquer de l’argent. Puis elle avait renoncé, et s’était suicidée. Ce qui expliquerait que son message n’ait réapparu que récemment.

Cameron regardait sans les voir les rues de Manhattan, en dessous de lui, réfléchissant à toute allure. Bon Dieu, pensa-t-il, furieux, ça ne peut pas tomber à un plus mauvais moment. Bien entendu, il ne croyait pas un mot de cette histoire : la fille avait des intentions qui deviendraient claires avec le temps. Mais il n'était pas en position de la jeter dehors; cela pourrait poser des problèmes.

Ces derniers mois, Cameron s'était en effet lancé dans une prise de contrôle amicale d'Awareness Industries, firme de jouets éducatifs fondée au cours des années soixante par Lionel Shea et son frère Thaddeus. Elle avait connu un succès inespéré, mais tous deux étaient restés, au fond d’eux-mêmes, de vieux hippies convaincus qu'il fallait toujours œuvrer pour le bien du peuple. Ils adoraient les enfants, et n’aimaient rien tant que de leur offrir des jouets qui en valaient la peine. Mais, depuis la mort de son frère, l’année précédente, Lionel avait perdu toute envie de diriger seul la compagnie, et songeait à la vendre. Cameron avait tenté de le convaincre que la Hawkes Corporation était la mieux à même de poursuivre la tradition de qualité d’Awareness Industries. Il n’ignorait pas que Lionel ne vendrait qu’à quelqu'un qui témoignerait aux enfants le même amour que lui, et il était passablement fastidieux de feindre de se plier à ses manies de Bon Samaritain. Mais les chiffres des ventes de la compagnie de Shea montraient à eux seuls que l'effort en valait la peine; et Cameron pensait être sur le point d'aboutir.

Mais rien n'était encore assuré. Les négociations demeuraient fragiles, et Susannah Holland pouvait très bien tout flanquer par terre. L'espace d'un instant, il se demanda s’il se pouvait qu’elle fût vraiment la personne qu’elle prétendait être. Il se souvenait fort bien de Dorrie Gordon, aussi belle que névrosée. Une tragédienne obsédée par sa propre image, pour qui tout devait toujours être plus grand que nature. Elle aurait bien été capable de monter toute cette affaire, de donner le jour à une fille, puis de décider de se suicider, en laissant une lettre de façon à ce qu’il soit, sa vie durant, poursuivi par le souvenir de son enfant. Quelle garce !

Il y avait pourtant toutes les chances pour que rien de tel ne se fût produit. Qui que soit cette Holland, elle mentait, cela ne faisait aucun doute. Toutefois, il serait très mauvais pour lui qu'elle aille se plaindre aux médias, qui s'intéresseraient forcément à une histoire impliquant quelqu'un d'aussi connu. Il avait bâti toute sa carrière sur les enfants, et il se montrait odieux envers une femme qui était peut-être sa fille ? Lionel Shea ne lui adresserait plus jamais la parole, et il pourrait dire adieu à ses espoirs de rachat d'Awareness. De surcroît, si toute cette affaire arrivait aux médias, les journalistes pourraient déterrer de vieilles histoires sur ses nombreuses liaisons d'autrefois, ce qui ne pourrait que dégrader un peu plus son image — et même, s’ils fouillaient assez profond, mettre au jour des choses vraiment déplaisantes.

D’un autre côté, jouer au père aimant ayant enfin retrouvé sa fille présenterait d’énormes avantages. Il pourrait, sans céder quoi que ce soit à cette Holland, faire en sorte que Lionel voie en lui un homme au grand cœur plein d’amour : c’était très exactement le genre d’âneries que Shea affectionnait. Dès que le rachat d’Awareness serait conclu, il la flanquerait dehors.

Ayant pris sa décision, Cameron fit volte-face.

— Miss Holland, dit-il à voix basse, vous comprendrez sans peine que c’est un véritable choc pour moi. J’avais beaucoup d’affection pour Dorrie, et tout cela a ranimé bien des souvenirs.

Susannah fut stupéfaite : elle n’aurait pas cru que son histoire pût éveiller de tels sentiments chez lui. Mais, après tout, rien n’empêchait les puissants de se montrer sentimentaux.

— Je suis certain de votre sincérité, poursuivit-il, mais vous vous doutez que, dans une position comme la mienne, il convient de se montrer extrêmement prudent vis-à-vis d’une question de ce genre.

— Bien sûr, Mr. Hawkes, répondit Susannah en comprenant parfaitement ce que cela signifiait : il allait faire vérifier ses affirmations.

— Appelez-moi Cameron, dit-il en souriant. Après tout, peut-être y a-t-il eu un temps où vous auriez pu m’appeler papa.

Susannah fut désorientée; il se pouvait qu'il fût vraiment quelqu’un de sympathique, en définitive.

— C'est vraiment une histoire incroyable, poursuivit Cameron en contournant son bureau pour venir vers elle. J'ai déjà une fille que j’aime beaucoup, et ce serait vraiment quelque chose d’apprendre que j’en ai une autre.

— J’ai été aussi surprise que vous, dit Susannah, époustouflée de sa propre audace.

Ils se serrèrent la main et Cameron la raccompagna jusqu’à la porte.

— Nous sommes appelés à nous revoir, Susannah, conclut-il pendant qu'elle s’éloignait.

Revenant à son bureau, il ouvrit un tiroir et en sortit une boîte de laque noire, qu’il ouvrit pour piocher dans les caries de visite qu’elle contenait. C’étaient des gens auxquels il téléphonait sans que sa secrétaire elle-même fût au courant. Quand il eut trouvé celle qu’il cherchait, il prit le téléphone. Jack Milford était un détective privé qui avait souvent travaillé pour lui. Il le chargerait de découvrir qui était vraiment cette Susannah Holland. Un jour ou deux jours suffiraient pour montrer qu’elle mentait, cela ne faisait pas de doute. Et, si jamais cela demandait davantage de temps, peut-être pourrait-il en tirer parti dans ses négociations avec Lionel Shea.

Quelle histoire ! songea Cameron. Mais il fallait le reconnaître, elle avait un sacré culot de monter un bateau pareil. Il éclata de rire, admirant son audace. C’était exactement le genre de combine qu’il aurait pu mettre sur pied du temps où il était plus jeune. La fille avait du cran. Il aimait ça.

 

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