Passion
Chapitre 31
Kailey entendit le bébé crier avant même d’être entrée dans la nursery. C'est Daniel, se dit-elle, surprise d'une telle véhémence. D'ordinaire, il était très tranquille, et s’amusait tout seul dans son berceau, avec ses animaux en peluche, quand Jean-Paul et elle avaient besoin de quelques minutes à eux. Eang Meas, la femme qui s'occupait de lui, disait toujours qu'il ne posait aucun problème. C'est dommage que ce ne soit pas le cas aujourd’hui, songea Kailey, très lasse : elle avait passé la journée dans un camp de réfugiés voisin, en compagnie de Susannah Holland.
En entrant, elle vit Eang Meas marcher de long en large, tenant le bébé dans ses bras et essayant de le calmer.
— On dirait que mon fils entend nous empêcher de dormir, cette nuit ! lança-t-elle.
Eang Meas se retourna, perplexe. Le nouveau-né qu’elle berçait n'était pas Daniel.
— Mais votre oncle est venu le prendre voilà quelques heures.
— Mon oncle ? Comment ça ?
— Vous avez envoyé votre oncle prendre Daniel, répéta la femme.
Kailey la regarda, bouche bée, envahie par un profond sentiment de malaise, incapable d’imaginer de qui Eang Meas parlait.
— À quoi ressemblait-il ?
L'autre vil bien que quelque chose n'allait pas.
— C’est votre oncle, il est grand, il vous ressemble. C'est votre oncle.
Kailey ne réagit pas : elle essayait de comprendre. Un homme avait pris Daniel. Un homme de race blanche, de grande taille, s’était emparé de son fils. Elle se mit à trembler. C’était comme si le passé resurgissait. Bonnie. Cameron.
— Vous avez donné Daniel à un inconnu ? Comment avez-vous pu le laisser partir ? s’écria-t-elle.
— Je ne l’ai pas laissé partir. Votre oncle l’a pris et l’a ramené chez vous.
— Il a dit qu’il repassait chez moi ?
Eang Meas ne se souvenait pas bien : l’après-midi avait été si chargé...
— Il a dit... « Je la verrai tout à l’heure »... « Je la verrai chez elle »... Oui, c’est ça : « Je la verrai chez elle. »
Comprenant qu’il était inutile de poser d’autres questions, Kailey fit volte-face et sortit en courant. Il fallait que Daniel soit chez elle. Soudain, il lui vint à l’esprit une image à laquelle elle s’était refusée à penser pendant toutes ces années : celle de Nina. Arrête, se dit-elle. Arrête.
— Daniel ! hurla-t-elle en entrant, comme si le bébé pouvait lui répondre.
La hutte était silencieuse et sombre, rien ne témoignait du passage de quelqu’un, tout était en ordre. Elle jeta un rapide coup d’œil dans sa chambre, puis entra lentement dans celle, minuscule, du bébé. D’abord elle ne remarqua rien — puis, se penchant sur le berceau, elle se rendit compte qu’on y avait déposé une enveloppe blanche, sur laquelle était écrit : Kailey Hawkes.
Elle sursauta. Personne ne la connaissait sous ce nom. Et c’était l’écriture de Cameron, aucun doute là-dessus. Elle ouvrit fébrilement l’enveloppe et blêmit en lisant le message qu’elle contenait.
Retrouve-moi là-bas. Il y avait joint un fragment d’une carte des Nations unies sur laquelle un temple situé à cinq kilomètres plus loin était entouré de rouge.
Son mari l’avait retrouvée. En dépit de tous ses efforts, de sa certitude qu’elle était enfin à l’abri avec Jean-Paul, il l’avait retrouvée. Et il avait emmené Daniel. Le cauchemar recommençait.
Elle se précipita dehors. Daniel, il fallait qu'elle retrouve Daniel. Ce fut sa seule pensée tandis qu’elle courait vers sa voilure. Elle connaissait l'endroit choisi par Cameron : un temple bouddhiste, autrefois magnifique et désormais abandonné, criblé d'impacts de balles, depuis l'entrée des Khmers rouges sur le territoire. Elle roula aussi vite qu'elle put, trop terrifiée pour penser clairement. Le bâtiment blanc, bordé d’or, apparut soudain. Elle freina brutalement et sortit du véhicule en courant — puis s’arrêta d’un seul coup. Elle savait que les alentours du temple étaient infestés de mines antipersonnel : elle avait soigné des gens qui avaient été blessés à cet endroit même, dont un qui y avait perdu les deux jambes; deux autres personnes avaient été tuées là la semaine précédente. Elle s’était lancée sans réfléchir, et se retrouvait à mi-chemin de la porte du temple, en pleine zone dangereuse. C’était vraiment un miracle qu’elle soit encore indemne.
Mais son bébé était à l'intérieur. Il fallait qu'elle y aille. Kailey resta immobile, terrifiée. Ses vêtements lui collaient à la peau. Il fait chaud, pensa-t-elle, si chaud... comme ce jour-là, en Californie... L'espace d'un instant, elle ferma les yeux, envahie par l'épouvante. Puis elle respira profondément. Daniel devait être encore vivant. Elle examina le sol, ne sachant où poser le pied. Elle fit un pas, retenant son souffle. Silence.
— Bien, murmura-t-elle pour se rassurer. D'accord, Daniel. Maman arrive.
Elle avança encore.
— J’arrive ! dit-elle d’une voix forte.
Elle continua lentement, un pas à la fois, sans cesser de se parler à elle-même. La sueur lui coulait dans les yeux sans qu'elle prenne la peine de l'essuyer. Parvenue à quelques mètres du portail sculpté, elle ne put tenir plus longtemps et franchit en courant la distance qui l'en séparait, puis s’effondra en haletant, stupéfaite d'être encore en vie. Ensuite, elle se redressa d'un bond, monta les marches menant à la lourde porte de bois, qu'elle repoussa pour entrer dans le bâtiment déserté, en criant le nom de son fils. Aucune trace de Cameron ou du bébé. Des larmes lui coulèrent sur le visage. Quelle imbécile je suis, pensa-t-elle. Cameron l'avait prise au piège. Jamais elle ne pourrait sortir de là, c’était déjà lin miracle que d’avoir échappé aux mines; jamais elle n'aurait autant de chance en refaisant le trajet en sens inverse.
C’est sa revanche, se dit Kailey, songeant à quel point Cameron serait ravi de voir que son plan avait parfaitement fonctionné. Comment diable avait-il pu entendre parler de cet endroit ? Elle s’accorda une faible lueur d'espoir. Peut-être Daniel était-il encore en vie ? C’était sans doute trop demander, mais il se pouvait que Cameron l'ait laissé quelque part avant de l'attirer ici.
Elle revint vers les marches du temple. Il était sans doute impossible de rééditer un miracle, mais il fallait bien qu'elle essaie, pour Daniel. II n'y avait pas d'autre choix. Puis, comme elle allait poser le pied sur la première marche, elle vit une voiture s’arrêter devant le temple.
La portière s'ouvrit et, dans le crépuscule, elle aperçut Cameron, désormais grisonnant, qui en descendait. Ses pires cauchemars devenaient réalité. Il était là, devant elle.
— Où est mon fils ? hurla-t-elle.
Il commença d'approcher du temple, sans répondre. Kailey le vit mettre la main dans sa poche, comme pour y prendre une arme. C'est donc pour cela qu'il était venu. Il allait la tuer lui-même, la réduire au silence pour de bon. Elle n’avait plus rien à perdre.
— Je suis armée ! lança-t-elle. Je te tuerai.
— Ça m’étonnerait, répondit-il d’un ton très calme.
Sa voix, après tant d’années, suffit à la faire frissonner.
— Je te tuerai, je le jure ! hurla-t-elle en espérant qu’il ne sentirait pas qu’elle était terrorisée.
— Tu ne peux pas. Je suis le père de ton enfant.
— Le père de mon enfant ? hurla-t-elle. Tu l’as tuée il y a vingt-cinq ans, salaud !
Cameron avança d’un pas.
— Susannah Holland est ta fille. C’est elle, Bonnie.
— Bonnie est morte ! s'exclama Kailey, folle de rage.
— C'est pourtant vrai, ma chérie, dit Cameron d'un ton léger. Tu te souviens de cette jeune fille au pair que tu avais emmenée avec toi en Californie ?
Elle regarda sans comprendre, essayant de deviner où il voulait en venir.
— Il y a quelques jours, j’ai reçu la visite d’une religieuse, poursuivit-il. Elle m’a révélé qu’une jeune Norvégienne, roulant dans une Jaguar rouge, lui avait confié un bébé, en expliquant que son mari la battait. Alors, quand la voiture est tombée dans un précipice, la religieuse a confié l'enfant à un orphelinat. Susannah t’a sans doute parlé de l'orphelinat Franklin ?
Kailey s'efforçait de suivre, sachant que Cameron était passé maître dans l'art de la duperie. Avait-il monté tout cela pour la torturer davantage encore ? Elle pensa à Susannah puis, bizarrement, l'image de sa mère lui vint à l'esprit. Susannah Holland et Sonia se ressemblaient étonnamment. Pourquoi ne l'avait-elle jamais remarqué ? La bouche généreuse, les longs cheveux bruns, les yeux bleus. Kailey comprit d'un seul coup que Cameron disait la vérité. Mais comment était-ce possible ?
Cameron se remit en marche vers le temple. Il n'avait pas l'air de savoir que ses abords étaient minés — et elle ne pouvait le laisser mourir : il était le seul à savoir où était Daniel.
— Cameron, recule ! hurla-t-elle, au bord de l'hystérie. Il y a des mines partout ! Écoute-moi ! Ne bouge plus ! C'est miné!
Il ne la crut pas, et continua d'avancer. Kailey eut le temps de voir son expression surprise quand il se prit le pied dans un fil métallique. Puis une explosion assourdissante l'envoya rouler en arrière, tandis qu'un mélange de feu et de terre montait vers le ciel.
En approchant de leur petite maison, Jean-Paul fut extrêmement surpris de voir qu’elle était plongée dans l'obscurité. D'ordinaire, quand il revenait de sa journée de travail, Kailey était rentrée et s’occupait de Daniel tout en préparant leur dîner.
Il appela Kailey tout en se dirigeant vers leur chambre, ôtant sa chemise pour prendre une douche. Où peuvent-ils bien être ? se demanda-t-il, en jetant un coup d’œil dans la chambre du bébé. Il regarda sa montre : dix-neuf heures trente. Ce n’était pas une heure pour promener Daniel. Il pensa à manger quelque chose avant de se doucher, puis changea d’avis.
Un peu plus tard, ruisselant, il se noua une serviette autour de la taille et laissa l'air le sécher tout en se repeignant. C’était le moment de la journée qu'il préférait : plus d'interruptions, plus d’urgences, rien qu'eux trois. Une vraie famille. Il consulta de nouveau sa montre. Presque vingt heures, et il faisait de plus en plus noir dehors. Sans doute Kailey et Daniel étaient-ils encore à la nursery, bien qu'il fût surprenant qu’elle soit encore ouverte à cette heure. Le médecin décida d’aller les chercher.
Eang Meas préparait la soupe quand Jean-Paul entra. En le voyant, elle eut une expression apeurée, qui céda vite place à de la défiance.
— Il est parti avec l’oncle de Kailey, expliqua-t-elle avant qu’il ait pu dire un mot.
— Eang Meas, répondit-il avec douceur, si vous commenciez par le commencement ? Je suis censé savoir quelque chose sur Kailey et Daniel ?
— Il n’y a rien à savoir, lança-t-elle avant de lui tourner le dos.
— Vous avez vu Kailey ? dit Jean-Paul, qui commençait à s'inquiéter : il n’y avait plus d'enfants dans la nursery, qu'avait-il bien pu se passer ? Kailey était là ? Elle est allée quelque part avec Daniel ?
Eang Meas n'avait pas l’intention de se laisser morigéner par le docteur. Elle avait tout fait comme il fallait. Tout.
— Kailey a passé la journée avec l'Américaine, et Daniel est parti avec son oncle. C'est tout.
Et de nouveau elle lui tourna le dos.
En effet, se dit-il. Kailey devait aller avec Susannah dans un camp voisin. Elle devait être dans la nouvelle demeure de la jeune femme, la hutte où on l'avait installée la veille. Soulagé, il sortit sans mot dire, et parvint chez Susannah en quelques minutes. Comme il frappait à la porte, il entendit des voix à l'intérieur. Tout allait bien.
— Bonjour, Jean-Paul ! dit gaiement Susannah. C'est gentil de venir me voir !
— Je suis venu chercher ma petite famille, répondit-il en souriant.
En jetant un coup d'œil autour de lui, il se rendit compte qu'il n'y avait là qu’un homme debout près de la fenêtre.
— C’est Evan, lui apprit Susannah. Jean-Paul Lassier, Evan Gardiner. Je suis heureuse que vous puissiez vous rencontrer.
— On est Kailey ? Je pensais qu’elle était ici.
— Cela fait une heure ou deux que je ne l'ai vue. Nous sommes revenues vers sept heures et elle est partie chercher Daniel.
Depuis son arrivée au camp, Susannah avait plus d'une fois eu l'occasion de voir Jean-Paul faire face à une urgence, et il avait toujours gardé son sang-froid. Cette fois, il paraissait bouleversé.
— Jean-Paul, que se passe-t-il ?
Tout en s’efforçant de contenir sa peur, il leur raconta la maison vide, l’étrange attitude d'Eang Meas.
— Et qui est l'oncle de Kailey ? demanda Susannah.
— Elle ne m’en a jamais parlé.
Evan suivait la conversation avec une inquiétude croissante. Susannah lui avait parlé de la campagne que Kailey menait contre la Hawkes Corporation. Se pourrait-il que son beau-père soit venu ici pour se venger? Cela paraissait impossible, et pourtant...
D'une voix incrédule, il s'écria :
— Cameron Hawkes.
— Comment ? s'écria Jean-Paul en se tournant vers lui. Vous le connaissez ?
Evan ne savait trop que répondre. Son instinct lui disait qu'il se passait quelque chose de grave, et que Cameron pouvait bien en être responsable.
— C'est mon beau-père, finit-il par expliquer. Je ne sais pas si ça a un rapport, mais c'est aussi lui qui dirige la compagnie contre laquelle Kailey se bat. Et il est ici, en Thaïlande.
Jean-Paul le regarda fixement. Le mari de Kailey était dans les environs ! Comment avait-il pu la retrouver ? Mais peu importait. Il fallait agir, et vite.
— Où s'est-il installé ?
— Je n'en sais rien, hélas !
— Peut-être où j’étais, intervint Susannah, vous savez, l'endroit réservé aux visiteurs.
Jean-Paul acquiesça de la tête et sortit en courant puis, s’emparant du téléphone du camp, demanda à l’opérateur de le mettre en rapport avec le bâtiment des visiteurs. Susannah et Evan vinrent le rejoindre pendant qu’il attendait que quelqu'un décroche.
On répondit à la troisième sonnerie, mais ce n'était que le vieil homme chargé de l’entretien des lieux :
— Oui, docteur Lassier, j’attendais votre appel, je commençais à m’inquiéter pour le bébé.
— Daniel est là ? demanda Jean-Paul, en retenant son souffle.
— Bien sûr, le monsieur l’a laissé quand il est sorti. Je dois m'en aller, maintenant, il faut venir le chercher.
Soulagé, Jean-Paul couvrit le combiné de la main et se tourna vers les deux jeunes gens :
— Hawkes a laissé Daniel là-bas. Il est sain et sauf.
C'était déjà ça. Mais Kailey ? Il ignorait tout à fait quel sort Hawkes comptait lui réserver. Il reprit la conversation au téléphone :
— Vous savez où l'homme est allé ?
— Non, il n'a pas dit.
— Vous l'avez vu partir ? Dans quelle direction ?
— Vers l'est, du côté des Khmers rouges.
Jean-Paul le remercia et raccrocha.
— Hawkes se dirige vers le camp des Khmers rouges. Je me demande s'il sait à quel point c’est dangereux.
— Ma Jeep est à côté, dit Evan.
Le médecin hocha la tête. Il fallait retrouver Hawkes : Kailey serait au même endroit. Mais Daniel était seul.
— Il faut que quelqu'un s'occupe du bébé, dit-il.
— Allez-y tous les deux, et j'irai le chercher, intervint Susannah. Nous vous attendrons.
Les deux hommes coururent vers la Jeep; Jean-Paul prit le volant, et ils partirent à toute allure vers l'est. Il n'y eut d'abord qu'une obscurité croissante, et des bourdonnements sourds d'insectes dans l'abondante végétation. Ils approchaient du vieux temple bouddhiste quand une explosion illumina le ciel à travers les arbres. Le médecin quitta la route en toute hâte, puis se dirigea vers le vénérable édifice.
L'air était saturé d’une odeur âcre de feuilles et de bois brûlés, mais on ne voyait déjà plus que des cendres rougeoyantes. Jean-Paul s'arrêta et coupa le moteur puis, d'un bond, courut en direction du temple.
Kailey se remettait à peine du vacarme de l'explosion. Elle le vit s'approcher du périmètre mortel où gisait Cameron.
— Jean-Paul, arrête, arrête ! hurla-t-elle, la zone est minée !
Le médecin s’immobilisa.
— Ne bouge pas, sanglota Kailey, ne bouge pas ! Cameron est mort.
Jean-Paul regarda devant lui dans l’obscurité, sans rien voir d'autre que des mottes de terre. Puis il aperçut, sur le côté, une masse sombre. Le corps de Cameron.
— Chérie, je t’entends ! s'écria-t-il. Ne t’inquiète pas, nous allons te sortir de là.
Il revint vers la voiture.
— Evan, ne quittez pas Kailey. Je vais revenir le plus vite possible. Je trouverai un moyen de la tirer de là. Et ne bougez pas, il y a des mines partout.
Se retournant, il jeta un regard révulsé au corps de Hawkes. Jean-Paul était médecin, sa tâche était de guérir, mais il était heureux que cet homme soit mort. Il sauta dans la Jeep et démarra en trombe.
Moins d’un quart d'heure plus tard, Evan et Kailey virent avec surprise des projecteurs fouiller le ciel tandis qu'un bruit de pales d'hélicoptère se faisait entendre. L'appareil vint s’immobiliser juste au-dessus du temple, et la voix de Jean-Paul retentit dans un haut-parleur :
— Kailey, saisis l’échelle de corde quand elle te parviendra !
De la route, Evan ne voyait pas grand-chose ; Kailey elle-même put à peine distinguer l’échelle quand elle descendit à sa hauteur. Une fois, deux fois, trois fois, elle tenta en vain de l’attraper. Puis ses doigts finirent par se refermer dessus.
— Je l’ai ! hurla-t-elle.
— Tiens bon ! Nous allons te hisser ! s’écria Jean-Paul, très inquiet : rien ne garantissait qu’elle pourrait s’accrocher suffisamment longtemps pour être mise hors de danger. Dès que tu auras quitté le sol, essaie de te prendre les pieds et les mains dans la corde !
Kailey sentit l’hélicoptère la soulever, assez lentement pour qu’elle puisse grimper un peu. Tiens bon, tiens bon, se répéta-t-elle, tandis que des branches lui griffaient les jambes. Elle leva les yeux, apercevant à peine Jean-Paul qui, dans la cabine, la regardait. Je t’aime, chuchota-t-elle, sachant qu’il ne pouvait l’entendre.
Kailey poussa lentement la porte. Susannah était assise sur le lit et, tête baissée, berçait doucement Daniel, sans se rendre compte qu’on l’observait.
Kailey la contempla. Elle revit le visage de bébé dont elle se souvenait parfaitement : de grands yeux clairs, une bouche en bouton de rose. Ses jambes faillirent se dérober sous elle. Cette jeune femme était donc Bonnie, sa Bonnie, qu’elle avait perdue, qu'elle avait pleurée chaque jour et chaque nuit de son existence. Ses yeux se remplirent de larmes. Son enfant avait survécu, et grandi sans qu'elle n’en sache rien.
— C’est toi, c’est vraiment toi ?
À ces mots, Susannah leva les yeux, soulagée, et lui tendit Daniel.
— Il va bien, ne vous inquiétez pas. Il dort. Dieu merci, vous êtes là ! Comment allez-vous ? Où sont Evan et Jean-Paul ?
Kailey fut envahie par un mélange de joie et de tristesse presque trop fort pour elle. Toutes ces années perdues, puis, brusquement, un miracle ! Elle ne put rien dire.
— Kailey ? demanda Susannah, inquiète. Ça va ? Mon Dieu, où est Evan ?
— Il va bien, chérie, chuchota Kailey.
Elle se dirigea vers elle et la prit dans ses bras, le visage ruisselant de larmes.
— Je ne peux pas y croire ! Bonnie ! Ma petite Bonnie !
— Kailey, c’est moi, Susannah, dit la jeune femme, perplexe. Qu'est-ce qui vous arrive ?
Kailey la lâcha et recula d'un pas. Elle lui avait fait peur, et aurait dû la ménager : la nouvelle allait être un vrai choc. Elle prit Daniel dans ses bras, le serra très fort et le posa sur le lit, où il se rendormit presque aussitôt, puis regarda Susannah et lui expliqua le plus calmement possible :
— J'ai beaucoup de choses à dire, beaucoup d'explications à donner, c'est difficile de savoir par où commencer. J'ai connu Cameron Hawkes bien avant qu'il vienne ici. Nous avons été mariés. Et nous avons eu un enfant. Toi.
Susannah écarquilla les yeux et voulut se lever.
— Laissez-moi aller chercher Jean-Paul.
— Non, non, je vais bien. Écoute-moi, chérie. J'étais très jeune quand je l'ai épousée, je ne savais pas quel genre d’homme c’était. Mais, peu après ta naissance, j'ai appris sur lui des choses plus terribles que tout ce que tu peux imaginer. Je ne pouvais plus rester avec lui, ç'aurait été trop dangereux pour loi. Alors je t'ai emmenée, et nous nous sommes enfuies. Enfin, nous avons essayé...
— Mais de quoi parlez-vous donc ? demanda Susannah, qui ne comprenait plus rien.
Kailey s'assit sur le lit à côté d’elle, prit ses mains dans les siennes et la regarda droit dans les yeux. Elle allait devoir tout lui dire et elle espérait que la jeune femme serait capable de le supporter.
Elle commença par le début, racontant comment elle avait rencontré Cameron, puis en vint à la mort du bébé, empoisonné, à sa découverte que son mari était lié à tout cela. Susannah se leva et se mit à marcher de long en large, sans dire mot.
Puis vint le plus difficile : cette journée ensoleillée en Californie, le moment où Kailey avait vu la carcasse noircie de sa voiture en bas de la falaise, tout près des vagues.
— J'ai pensé que tu étais morte. Ce n'est que cette nuit que j'ai découvert la vérité, Cameron a eu le temps de tout me dire. La religieuse qui t'avait laissée à l'orphelinat Franklin est passée le voir la semaine dernière, et il a reconstitué toute l'histoire. C'est pourquoi il était venu ici.
Susannah blêmit en entendant le nom de l'orphelinat. Maintenant, elle sait que c'est vrai, se dit Kailey, elle me croit.
— Chérie, ajouta-t-elle, Cameron était venu jusqu’au temple pour me tuer, mais il ne savait pas que le terrain était miné. Il est mort.
Susannah la regarda fixement. Kailey vint vers elle, posa une main sur son épaule, et fut stupéfaite de l'entendre hurler :
— Lâchez-moi ! Je ne sais pas qui vous êtes ! Ne vous approchez pas !
— Chérie...
Susannah la repoussa, envahie par une fureur qu'elle ne s’expliquait pas :
— Sortez ! Laissez-moi tranquille !
Kailey recula, la regarda puis, tristement, prit Daniel et sortit.
Une fois seule, Susannah se jeta sur le lit et sanglota. Son père et sa mère avaient été là tout le temps, comme elle se l’était imaginé dans ses fantasmes. Cameron et Kailey.
Cameron... Son père était un meurtrier, un homme mauvais qu'elle avait cru pouvoir duper avec ses petits jeux. Elle ne savait plus que penser. Il l'aimait bien, elle le savait. Et elle avait été si séduite, l’admirant, pensant que ce serait merveilleux de l'avoir pour père. Pourtant, il avait tenté de la tuer quand elle était toute petite, en sachant parfaitement qu'elle était sa propre fille.
C'était plus qu'elle n'en pouvait supporter. Elle avait vraiment des parents, ceux-là mêmes dont elle avait rêvé si longtemps. Elle repensa aux Rule, aux années de solitude, de discipline rigide, consacrées aux études, aux petits boulots fastidieux qui lui avaient permis d’entrer en fac. Les larmes lui montèrent aux yeux, des larmes pour la vie qu’elle n’avait jamais eue, pour l’amour dont elle avait toujours manqué. Pendant vingt-cinq ans.
Ses pleurs cessèrent peu à peu. Épuisée, elle se redressa et s'assit sur le lit, se souvenant de ses conversations avec Cameron, réfléchissant à tout ce que Kailey venait de lui dire. Puis elle alla à la fenêtre. Dehors, une lanterne éclairait devant la petite maison. Jean-Paul, qui tenait Daniel dans ses bras, parlait avec Kailey et Evan. Tous les trois avaient l'air bouleversés, Kailey était totalement abattue.
Elle les dévisagea longuement. Tout lui parut si simple, tout d’un coup ! Tous trois étaient sa vraie famille, et Evan, l’homme avec lequel elle voulait passer le reste de ses jours.
Et Kailey. Kailey était sa mère. Sa mère qui l’aimait. Je l’ai retrouvée, songea Susannah. Je l’ai retrouvée.
Elle courut vers la porte, qu'elle ouvrit en grand. Les trois autres tournèrent la tête dans sa direction. La mère et la fille se regardèrent. Puis Susannah s'avança ; Kailey courut vers elle.
— Ma petite fille ! chuchota-t-elle.
Susannah la serra dans ses bras comme si elle comptait ne plus jamais la lâcher.
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