Passion
Chapitre 4
Je suis Mrs. Cameron Hawkes depuis exactement cinq heures, songea Kailey, étendue dans la baignoire de leur suite luxueuse de l’hôtel Pierre. À huit heures, Cameron avait marché sur un verre, dernier geste du mariage traditionnel juif qu’il avait accepté. En l’entendant aller et venir dans la chambre, Kailey eut l’impression d’être la princesse à la fin d’un conte de fées. Ses pensées flottantes revinrent aux images de la journée, à la façon dont Cameron l'avait regardée quand son père l'avait escortée jusqu'à l'autel, à l’arrivée surprise de Ben et de Risa, venus tout exprès de Rome.
Quel dommage que la mère de Cameron ait été malade et n’ait pu venir du Wyoming, pensa-t-elle. Cameron avait donné aux Davids une petite liste de gens qu’il voulait inviter : des employés de la Little Angel, un certain nombre de ses contacts commerciaux. Le Wyoming était trop loin pour que ses amis d’enfance se déplacent.
Kailey ferma les yeux et, de nouveau, revécut le moment où elle s’était retrouvée devant le rabbin avec Cameron. Celui-ci était resté perplexe devant le nombre de traditions réclamées par un mariage juif, de la kippa tenue au-dessus de leur tête pendant toute la cérémonie par quatre amis de la famille aux prières en hébreu et au verre brisé. Mais il avait pris la chose avec bonne humeur. En fait, il s’était mêlé sans problème aux amis de ses beaux-parents, apparemment à l’aise face à des hommes d’affaires et des politiciens qu'il n'avait jamais rencontrés, et s'intéressant à tout ce qu’ils avaient à dire.
Kailey prit soin de ne pas penser aux semaines précédant le mariage, pendant lesquelles elle avait discuté sans fin avec Sonia et Daniel. « Chérie, répétait celui-ci, il est trop âgé, trop sophistiqué pour toi. Pourquoi ne pas aller en faculté, rencontrer des garçons de ton âge ? »
Mais elle avait refusé et, lorsqu’elle entendit Cameron frapper à la porte de la salle de bains, elle sut qu’elle avait eu raison.
— Tu sors, ou tu comptes passer toute notre lune de miel dans la baignoire ? Est-ce que tu aurais peur ?
Kailey ne sut que répondre. Ils n’avaient pas encore fait l’amour : Cameron tenait à ce qu’ils attendent d’être mariés. Oui, elle devait avoir un peu peur. Mais elle était aussi tout excitée. Elle lui faisait totalement confiance. Même l’élancement dans sa jambe avait disparu depuis qu’ils étaient fiancés. L’amour de Cameron lui avait permis de se rendre compte que, en fait, c’était une idée qu’elle se faisait. Il avait tout arrangé. Dans ses bras, elle serait en sécurité face à tout ce qui pourrait les attendre.
Cameron entra, torse nu, pieds nus, et s'assit sur un tabouret à côté de la baignoire. Toutes les craintes de la jeune fille s’évanouirent dès qu’elle le regarda.
— Tu ne m’as pas répondu. Tu as peur ?
Il s'empara d’un gant de toilette, le trempa dans l’eau savonneuse et se mit à le lui passer sur les jambes, des orteils aux cuisses.
— Je suis trop heureuse pour avoir peur, répondit Kailey en soupirant d’aise.
Cameron promena le gant sur ses épaules, puis sur sa poitrine, et descendit vers ses cuisses, pour caresser doucement son sexe, jusqu’à ce que Kailey eût l’impression qu’elle allait défaillir.
Puis il se releva et l'enveloppa dans une grande serviette blanche. Le corps de la jeune femme frémissait encore quand il la porta jusqu'à leur chambre. Kailey eut en même temps l'impression d’être un bébé, une femme, une séductrice et un enfant sans défense quand il la déposa doucement sur le lit immense. Puis il se dévêtit et vint s'étendre à côté d'elle, embrassant son cou, ses lèvres et ses seins avec avidité.
Quand elle lui demanda d'entrer en elle, il s'exécuta en se soulevant doucement. Elle ressentit un très bref instant de douleur, vite suivi par un plaisir différent de tout ce qu’elle avait pu connaître. Quand Kailey se mit à jouir, il la pénétra entièrement, la faisant hurler. Elle sentit que tous les démons de son enfance disparaissaient, et fut enfin persuadée d’être, comme Cameron ne cessait de lui répéter, belle, saine et forte. Et heureuse. Si heureuse.
Cameron avait savouré chaque instant de son mariage. Se dirigeant vers la gauche du hall d'entrée de l’hôtel, montant les marches menant à la grande salle où l’on servait apéritifs et petits fours avant la cérémonie, il s'était senti l'âme d'un conquérant. Il avançait à pas lents, sans efforts, bavardant avec l'adjoint au maire, le président de Foxtell International, le trésorier d'une grande compagnie maritime. Il avait cessé d'être accablé par des moments de doute. Sa propre réussite lui permettrait de parcourir un bout du chemin ; être le gendre de Daniel et Sonia ferait le reste.
Il savait parfaitement que ses beaux-parents n’étaient guère enchantés du mari de leur fille. En dépit de mois entiers de politesse, de son vif intérêt pour tout ce que les Davids pouvaient avoir à dire, et même de son acceptation de la cérémonie un peu démodée, aux rituels étranges et compliqués, il n’ignorait pas qu’il avait fait peu de progrès dans leur affection.
Ah, se dit-il, tant pis. Il était leur gendre, que cela leur plaise ou non, et il entendait bien en tirer le plus grand profit possible.
Il avait pris soin de ne pas donner, comme le lui demandait Sonia, l’adresse et le numéro de téléphone de sa mère, en disant qu’elle ne serait pas en mesure de venir assister au mariage. Il lui avait été facile de prendre la décision de ne pas l’avertir du tout. Cinq minutes de conversation entre elle et Kailey auraient suffi à démentir toutes ses propres affirmations, à révéler tous ses mensonges. Sonia et Daniel n'auraient eu qu'à jeter un coup d'oeil à sa mère pour savoir exactement quel genre de femme c'était. Les Davids étaient malins, et jamais ils ne s'y laisseraient prendre. Il ferait donc en sorte que jamais l'occasion ne se présente.
Le mariage fut encore plus fastueux que ce qu'il avait pu espérer : deux énormes salles du Pierre avaient été réservées pour la cérémonie. Sur la grande piste de danse, un aurait lieu le dîner, les tables étaient entourées d’une mezzanine, tendue de draperies dorées, les invités au-dessous donnaient l’impression que l’on était sur scène. Un orchestre de quinze musiciens joua toute la nuit. Alors qu’il dansait avec sa belle-mère, Cameron surprit son propre reflet dans l’un des nombreux miroirs qui ornaient les murs et se vit, sous le grand lustre de cristal, superbe dans l’habit de soirée flambant neuf qui lui avait coûté près de cinq cents dollars. Non loin de lui, il vit Mort Jacobs, le fondateur de Babes in Toyland, la compagnie de jouets la plus novatrice du pays. C’est quelqu'un qu’il me faudra connaître de plus près, se dit-il, devinant que, quelque part, il devrait y avoir pour Little Angel un moyen de faire affaire avec quelqu’un d’aussi futé que Jacobs.
Se voir dans le miroir, sentir l'admiration dans les regards des gens qui l’entouraient fascina Cameron. Cette soirée assurerait définitivement son statut, et celui de Little Angel, à New York : il en était certain. Depuis des années il désirait ardemment être respectable. Désormais, il n'aurait plus à s’en préoccuper.
Les heures qui avaient suivi le mariage avaient été tout aussi mémorables. Kailey s’était révélée tout à fait excitante. Apprendre l’amour à une fille de son âge était véritablement électrisant : en dépit de l’expérience qu’il avait en ce domaine, c’était toujours un moment de plaisir pur.
Et Kailey s’était montrée passionnée, bien plus qu’il ne l’aurait cru. Elle était si timide quand il l’avait rencontrée ! Elle avait gâché des années entières à se croire infirme, et voilà que cela se traduisait par une extraordinaire éruption de sensualité. Il fut excité par l’adoration absolue qu’elle avait pour lui. Autrefois, il s’agaçait que les femmes l’aiment trop. Avec Kailey, c’était différent. Et chaque fois qu’elle s’appuyait sur son bras, il ressentait le plaisir de ce qu’elle lui apportait : le pouvoir de son père, le statut de sa famille à New York. Mais il lui fallut bien reconnaître aussi que, pendant ses mois de cour, il en était bel et bien venu à l’aimer.
— Votre femme sur la ligne trois, Mr. Hawkes. Cameron leva une main, en un geste que Marianne, la secrétaire, connaissait bien, et qui voulait dire : « Qu’ils rappellent dans dix minutes. » Chaque fois qu’il était en ligne avec Mort Jacobs, il refusait tout autre appel, même ceux de Kailey. Mais elle insista :
— Mrs. Hawkes dit qu'elle est dans une cabine téléphonique, et que c’est urgent.
— Dites-lui de me rappeler d’une autre cabine dans quelques minutes.
Et Cameron reprit sa conversation avec Mort Jacobs.
Depuis le mariage, il avait tiré parti de tout ce que le nom des Davids pouvait lui offrir. Il avait rencontré plusieurs responsables de la municipalité et de l’État de New York, ainsi que d’importants hommes d’affaires. Little Angel allait devenir sa seule source de revenus, et connaître un succès pour lequel il ne voulait prendre aucun risque. Cameron imaginait l’expansion de sa compagnie, qu’il voyait déjà en tête des ventes dans le secteur. Il enregistrait même les élégantes petites phrases que Kailey ramenait de ses cours de langue à l’université de New York. Un jour, Little Angel se lancerait sur le marché international, et plus il en saurait, mieux cela vaudrait.
Pour le moment, Jensen Inc. était le seul qui pût lui faire concurrence. Mais Cameron ne s’en inquiétait guère. Il n’avait pas besoin d’aide en ce domaine, même pas de celle de Daniel, car il savait exactement ce qu’il allait faire face à son concurrent. Il y pensait depuis longtemps et, la veille, il avait enfin réussi à mettre la main sur une liste de tous ceux qui travaillaient pour Jensen. Il était certain que son plan réussirait, mais il lui fallait encore trouver celui grâce auquel il le mettrait en œuvre.
Après avoir accepté de rencontrer Jacobs le jeudi soir, autour d’un verre, Cameron raccrocha, puis examina une fois de plus la liste des employés de Jensen. Non, se dit-il. Il aurait des mois pour le vaincre — tout le temps nécessaire, en fait. Pourquoi ne pas prendre quelqu’un en qui il aurait confiance, et le faire entrer à l’usine de production de son adversaire ? C’était une bien meilleure idée. Cameron se mit à réfléchir, en essayant de déterminer qui serait le meilleur choix. Sa secrétaire vint interrompre ses réflexions.
— C’est votre femme, ligne deux.
— Passez-la-moi.
Cameron prit le téléphone
— Oui, chérie ? demanda I il, d’un Ion un peu sec, impatient de revenir à ses occupations. Il se contraignit pourtant à prendre garde à ce que Kailey voulait lui annoncer. Il était rare qu'elle l’importunât alors qu’il était au bureau; ce devait être important.
— Cameron ! dit-elle d’une voix tout excitée, comme si elle était à bout de souffle. J'ai des nouvelles extraordinaires ! Est-ce que tu pourrais rentrer un peu plus tôt ce soir ?
Il garda un ton aussi patient qu’il put :
— Tu ne peux vraiment pas me le dire maintenant ? Je suis débordé aujourd’hui, c’est très important ?
Il sentit l’indécision de Kailey à l’autre bout du fil. De toute évidence, ce qu’elle comptait lui dire avait beaucoup d’importance pour elle, et d’habitude elle prenait soin de ne pas se mêler de ses affaires.
— Bon, bon, d’accord.
Une ou deux secondes de silence, puis :
— Qu’est-ce que tu préférerais, un garçon ou une fille ? dit Kailey en gloussant de plaisir.
Ainsi elle était enceinte. La première réaction de Cameron fut le dégoût : il n’avait jamais aimé les enfants, jamais pensé en avoir un. Mais il se reprit vite. Se montrer trop négatif ne serait pas bon. Il faudrait attendre qu’il soit rentré pour avoir une discussion sérieuse. Il répondit d’une voix neutre :
— Je suppose que cela veut dire que nous allons avoir un enfant.
— Oui, oui ! répondit Kailey sans tenter de dissimuler son exaltation. Dans six mois exactement !
Cameron n’était pas d’humeur à badiner :
— Nous en parlerons plus tard. Il faut que je te laisse : je suis en rendez-vous.
Elle lui dit au revoir, d’une voix où perçait la déception, et raccrocha. Mais il n’avait aucune intention de la mettre à l’aise — pour le moment du moins. Depuis leur mariage, son affection pour elle n’avait fait que croître, et quand chaque nuit il lui disait « Je t'aime », il était sincère. Mais un bébé ! La pensée qu’un corps aussi superbe soit déformé le révulsait. Et un nouveau-né hurlant ne lui disait rien non plus.
Puis il réfléchit nu peu plus calmement à la situation. Daniel et Sonia n’étaient toujours pas fous de lui. Certes, il ne les avait jamais surpris à le dénigrer auprès de Kailey, mais il sentait bien qu’ils avaient encore des doutes. S’il était le père de leur petit-fils ou de leur petite-fille, ils seraient liés par le sang — et Cameron savait l’importance qu’ils accordaient à cela.
D’ailleurs, se dit-il, ce serait une excellente occasion pour déménager. Depuis son arrivée à New York, il convoitait les immeubles de la 5e Avenue, aux environs de la 70 e Rue. Il pouvait facilement s’y offrir un appartement, et en désirait un avec passion. Il en avait parlé à Kailey avant leur mariage, mais elle s’y était opposée : trop grand, trop prétentieux. Il aurait pu insister, mais n’en avait rien fait, et finalement il pouvait s’en féliciter. Le temps qu’il achète, elle penserait avoir eu l’idée elle-même : il leur faudrait davantage de place à cause de l’enfant.
Très bien, se dit-il. Nous déménagerons et j’engagerai une jeune fille au pair pour s'occuper du môme, qu’il ne nous ennuie pas. Plus il y réfléchissait, mieux cela se présentait.
Ce soir-là, quand Cameron rentra à la maison, ce fut avec trois douzaines de roses. Il vit que Kailey était soulagée : il devait sans doute l'avoir vraiment prise au dépourvu cet après-midi. Il en fut ravi : c’était très exactement ce qu’il comptait faire à l’avenir.
Les mois qui suivirent furent débordants d’activité. Cameron dénicha une jeune Norvégienne de dix-huit ans prénommée Nina, qu’il engagea comme jeune fille au pair. Elle affirmait tout connaître des bébés, avait des références et, ce qui était encore mieux, aucun projet immédiat d’études ou de voyages. Il était important pour Cameron de trouver quelqu’un qui acceptât de rester plus d’une année universitaire : la plupart des jeunes Européennes ne voulaient pas s’engager davantage. Pas question que sa vie familiale fût perturbée plus qu’il ne convenait.
Quand ils abordèrent la question de l’endroit où ils vivraient, Kailey suggéra une demeure dans le Connecticut, en faisant remarquer qu’il serait merveilleux que leur enfant ait une cour, et des rues tranquilles pour faire de la bicyclette. Cameron fut agacé : sa femme devait avoir vu trop de films débiles quand elle était enfant. Il n’avait aucune intention de quitter Manhattan. En fait, il savait précisément quel immeuble de la 5 e Avenue il lui fallait. Un bâtiment de pierre grise, de quinze étages, datant de 1917, avec des arcs-boutants et des fenêtres plombées. Il connaissait les noms d’au moins dix des personnes qui y vivaient — des noms qu’il lisait tous les jours dans le New York Times.
Cameron avait eu affaire, plusieurs semaines durant, à des agents immobiliers, mais il avait vite décidé que c’était l’endroit qu’il lui fallait. Il fit donc une offre généreuse pour un appartement de neuf pièces au onzième étage, dont les fenêtres donnaient au sud et à l’ouest, droit sur Central Park.
Il se montra particulièrement prudent et scrupuleux quand il lui fallut donner la liste de ses revenus aux responsables du conseil d’administration de l’immeuble, citant, outre Little Angel, des actions toutes en valeurs sûres, ou des bons du Trésor. Cameron était désormais extrêmement riche. Mais les dirigeants d’immeubles new-yorkais étaient fâcheusement connus pour prendre des décisions en fonction de leurs caprices : outre cet examen rigoureux de ses finances personnelles, Kailey et lui devraient avoir un entretien avec eux. Si sûr de lui qu’il fût désormais, il demeurait un peu inquiet.
La discussion eut lieu un mardi soir et, comme il le lui avait préalablement enjoint, la jeune femme demeura silencieuse tandis que Cameron répondait adroitement aux questions. La décision n’était jamais communiquée sur-le-champ aux intéressés, mais il savait que dès le lendemain il recevrait un coup de fil de Herb Taylor, l’agent immobilier.
Celui-ci lui téléphona alors qu’il était en pleine réunion avec les responsables à la production de sa société. Il eut un petit sourire nerveux en décrochant le combiné :
— Bonjour, Herb ! J’espère que vous venez m'annoncer de bonnes nouvelles !
Le tout d'une voix charmeuse et assurée — mais son visage se crispa tandis qu'il écoutait. Ses adjoints attendaient patiemment que la réunion reprenne, et furent stupéfaits de le voir exploser :
— Fichez-moi le camp ! hurla-t-il sans prendre la peine de couvrir le combiné d’une main, tant sa rage était forte. Et fermez ces foutues portes derrière vous !
Cameron ne pouvait croire ce que Herb Taylor venait de lui apprendre :
— Comment ça, ils nous ont envoyés bouler?
Taylor tenta de l’apaiser:
— Vous savez comment ils peuvent être. Ils ne vous disent jamais pourquoi ils ont pris telle ou telle décision. Légalement, ils n'y sont d’ailleurs pas tenus. Ça peut aller du choix de vos investissements au fait que votre tête ne leur revient pas.
Cameron sentit comme une peur lointaine au creux de l’estomac. Et si les membres du conseil avaient, Dieu sait comment, eu vent de ses affaires de drogue? Comment pourrait-il savoir si c'était ou non le cas ?
Herb Taylor n’avait pas la moindre idée de ce qui se passait dans la tête de son interlocuteur. Il n’entendait que le silence, ce qui le contraignit finalement à aborder un sujet qu'il aurait préféré éviter. Il savait exactement pourquoi l’offre des Hawkes avait été repoussée, et, s'il voulait toucher une commission de Cameron, il ferait mieux de lui enseigner certaines choses qu'il semblait ignorer.
— Laissez-moi vous poser une question, dit-il prudemment. Votre femme est bien la fille de Daniel Davids, le patron du Radost ?
— Vous savez bien que oui, répondit Cameron, agacé. Où voulez-vous en venir ?
— Bien entendu, il est impossible de le prouver, mais certains immeubles de la 5 e Avenue ne sont pas exactement ouverts... à certaines personnes, les Davids, par exemple.
— Taylor, lança Cameron, impatienté, que voulez-vous dire, bon sang?
— Bâtir sa fortune sur un night-club n’est pas exactement un gage de moralité.
Stupéfait, Cameron raccrocha sans un mot. Ainsi, les immeubles chic de New York n’étaient pas accessibles à n’importe qui. Jamais il n’aurait cru que l’activité des parents de Kailey pût lui porter tort.
Quel imbécile j’étais de compter sur les Davids, pensa-t-il amèrement. Sans doute eux savaient-ils à quel point il se faisait avoir en épousant Kailey. Et elle aussi. Elle lui avait promis la respectabilité puis la lui avait arrachée des mains. Comment avait-elle pu le trahir à ce point ? Il pourrait tout aussi bien retourner dans le Wyoming; pour ce qui était de sa position à New York, Kailey et ses parents l’avaient ramené à la case départ.
Cameron passa le reste de la journée en pleine fureur. Réunissant de nouveau ses adjoints, il les interrogea sur tout, des coûts de production au jour de congé supplémentaire qu'ils comptaient avoir pendant le week-end de Noël, et ne les laissa pas sortir de son bureau avant dix-neuf heures — deux heures après que Kailey lui eut rappelé au téléphone qu’ils devaient aller dîner chez ses parents. Que les Davids aillent se faire foutre, et leur soirée aussi, songea Cameron en étendant les jambes sur son bureau. Il imagina la scène dans l'appartement de ses beaux-parents : sa femme avec un ventre énorme qui la faisait ressembler à une baleine, des accents étrangers tout autour de la table. La diversité des gens invités aux dîners de Sonia l'avait toujours impressionné. Désormais elle lui répugnait. Des étrangers. Des Juifs. Il ne pouvait croire qu’il eût commis l’erreur de laisser faire. Ce qu’il avait voulu lui avait toujours été refusé. Toute sa vie. Je n’ai vraiment rien appris, songea-t-il, écœuré de sa propre stupidité.
Je sais exactement comment faire pour me sentir un peu mieux, décida-t-il brusquement. Il songea à sa petite secrétaire rousse, à ses lèvres humides, à sa croupe ferme. Il savait que Marianne était encore là ; il lui avait fermement enjoint de ne jamais partir avant lui. Préférant ne pas recourir à l’Interphone, il ouvrit la porte de son bureau et sourit à la jeune femme ;
— Il est tard et vous devez mourir de faim. Pourquoi n’irions-nous pas au Four Seasons pour arranger ça ?
Marianne le regarda, surprise. Depuis un an qu’elle travaillait pour lui, Cameron Hawkes ne s’était jamais départi d’une réserve professionnelle. Et depuis qu’elle était là, elle fantasmait chaque jour, tant il était beau, en imaginant qu.un jour il finirait par la remarquer. Et voilà que cela se produisait pour de bon.
Il ne lui fallut que quelques secondes pour s’emparer de son sac à main et se mettre un peu de rouge à lèvres en toute hâte :
— Je suis prête, lança-t-elle avidement en se levant.
Kailey ne cessait de regarder sa montre en se demandant ce qui avait bien pu arriver à Cameron. Ce soir-là, ses parents avaient invité plusieurs de leurs vieux amis russes, Frederick Wolf, leur avocat, et sa femme espagnole, ainsi que quelqu’un qu’elle n'avait jamais rencontré, Michael Warner, un importateur installé à San Francisco. Elle était assise entre lui et la chaise vide réservée à son mari.
La conversation se tenait en anglais, en russe, en espagnol, et elle y participait sans peine. Michael Warner la dévisageait avec attention.
— Combien de langues parlez-vous ? finit-il par lui demander d’un air admiratif au moment du dessert.
Kailey eut un geste de la main pour minimiser le compliment.
— Oh, ce n’est qu'un passe-temps, répondit-elle modestement.
— Non, non, je veux savoir.
— Eh bien... je suis des cours de français et d’italien à l’université, je me débrouille en portugais... alors, avec le russe, ça doit faire cinq.
Warner parut très impressionné.
— J’aurais vraiment besoin de quelqu’un comme vous pour mes affaires ! dit-il en riant. Si jamais vous venez en Californie, passez-moi un coup de fil. Nous manquons cruellement de polyglottes, et je vous jure que vous deviendriez riche !
Kailey rit aussi, par politesse, mais, intérieurement, elle était angoissée. Qu’est-ce qui avait bien pu arriver à Cameron ? Ses parents, eux aussi, regardaient l’heure. Sonia finit par la prendre à part :
— Où est Cameron ? Est-ce qu’il a prévenu qu’il serait en retard ?
Sonia parlait d’un ton préoccupé, sans montrer à quel point elle était furieuse contre son gendre ; elle avait remarqué la détresse de sa fille et savait instinctivement que cela ne lui ferait aucun bien.
— Maman, je vais rentrer. Je suis sûre que tout va bien.
Il a sans doute oublié, c’est tout. Il devait avoir des choses importantes à faire et n’a pas voulu être dérangé. En fait, il doit déjà être à la maison, et se demander où je suis.
Kailey savait parfaitement que tout cela ne tenait pas debout, mais elle voulait désespérément quitter l’appartement de ses parents : il était trop pénible de garder le sourire, et les Davids se méfiaient déjà suffisamment de Cameron.
— Fais mes excuses à tout le monde, d'accord ? demanda-t-elle à Sonia d'un ton implorant.
— Je n’aime pas te voir partir seule. Laisse-moi venir avec toi : après tout, si quelque chose ne va pas, tu auras besoin de moi.
— Non, non, répondit Kailey en se dirigeant vers la penderie pour y prendre son manteau. Si c’est le cas, je t’appellerai, je te le promets.
Et elle sortit en courant, sans laisser à sa mère le temps de discuter davantage.
Dans le taxi qui la ramenait chez elle, Kailey eut peur tout au long du trajet, et plus encore quand elle découvrit que leur appartement était vide. À quatre heures du matin, quand Cameron rentra, elle avait déjà téléphoné à la police et à plusieurs hôpitaux : apprendre la chose le mit au paroxysme de la rage.
— Comment oses-tu me surveiller ! tonna-t-il d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas.
— Chéri, j’étais si inquiète ! tenta-t-elle d’expliquer.
Mais il se rendit dans son bureau et claqua la porte derrière lui.
Kailey se sentit absolument impuissante devant une telle fureur. C’était comme s’il l’avait frappée. Tremblante, en larmes, elle alla se coucher, en se demandant comment arranger les choses. Cameron était tout son univers. Elle sentit que le bébé lui donnait des coups de pied. D’ordinaire, cela la ravissait ; cette nuit-là, cela lui rappela à quel point elle était devenue hideuse. Il l'avait à peine touchée passé le quatrième mois de sa grossesse. Je suis répugnante, songea-t-elle, une fois de plus envahie par un sentiment familier. Submergée par le dégoût d'elle-même, Kailey ne pensa même pas à demander à Cameron où il avait passé la soirée.
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