Passion
Chapitre 13
Kailey posa à contrecoeur son exemplaire d'Orgueil et Préjugé, et jeta un coup d’œil à la pendule. Elle savait qu’il lui fallait s'habiller et se maquiller, mais il lui était difficile de rassembler suffisamment d'enthousiasme pour la soirée qui l’attendait. Elle n'avait jamais vraiment aimé se retrouver au milieu d'une foule de gens, et le gala de ce soir serait énorme. Elle approchait de la quarantaine, et, quoique interprète très recherchée, il lui restait toujours une certaine timidité, que toutes ces années de solitude n’arrangeaient pas.
Se sentant un peu coupable, elle dut bien reconnaître que ce n’était pas la seule raison pour laquelle elle redoutait cette soirée : la perspective d’écouter pontifier Carlo Giantonio avait de quoi faire frémir. Elle aurait dû lui être reconnaissante ; c’est lui qui avait fait adhérer Ben et Risa à la World Peace Foundation, et c’est par leur intermédiaire qu’elle-même y était entrée. Sans cela, malgré le temps, sa tristesse l’aurait engloutie. Elle rêvait toujours de Bonnie, mais, bizarrement, ne redoutait plus les cauchemars ; c’étaient les rêves agréables, ceux où sa fille jouait et souriait dans son berceau, qui la faisaient le plus souffrir.
La WPF avait été le moyen de s’en sortir. Si elle n’avait pas su sauver Bonnie, elle pourrait au moins s’efforcer d’aider les autres, en particulier les enfants. Chaque semaine, elle consacrait deux ou trois de ses soirées à la fondation, et ce n'était pas du temps perdu. Collecter de l'argent, des vêtements ou des vivres, écrire des lettres : autant de lâches qui l’enthousiasmaient. La dernière campagne internationale de lettres avait ainsi permis la libération de trois prisonniers politiques au Salvador, et l’autre jour Carlo avait fait circuler des copies d'une lettre de remerciements envoyée par une famille de Bucarest.
C’était bien de lui. Ne vous contentez pas de la lire et de vous sentir heureux; veillez à ce que tous vos amis sachent tout ce que vous faites, à quel point vous travaillez dur. Carlo avait un grand souci de l'humanité entière; les individus l’intéressaient peu. Depuis le temps qu'elle était à la WPF, Kailey avait eu le temps de le juger, et il lui paraissait mû non par la générosité, mais par la grandiloquence.
Elle gardait cependant son opinion pour elle. Quoi qu'elle pût penser de Carlo, l'intérêt de la fondation passait avant tout. Si exaspérant qu'il fût, il avait réussi à faire de la branche italienne une organisation parfaitement gérée. D'ailleurs, Ben et Risa l'adoraient. C'est Carlo qui avait poussé Ben à ouvrir un café où se réunissaient les membres de la WPF, pour préparer de nouvelles campagnes ou juste pour se retrouver, voire cancaner. Tout cela se terminait souvent, très tard le soir, dans l'appartement des Gottlieb. Risa se chargeait de la nourriture et de la convivialité, Carlo discourait. Un expert en tout.
Ce soir verrait d'ailleurs son triomphe. Il avait mis sur pied un de ces dîners au cours desquels on collectait des fonds, qui marquerait le début d'une tournée dans cinq villes, sous l'égide de la WPF, du célèbre Preston Slater, le chanteur américain. Il y aurait aussi un éminent médecin français, membre de Médecins sans frontières. Carlo avait dû passer des mois au téléphone pour tout organiser. Une grande partie de l'argent recueilli irait aux camps de réfugiés de la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge, grande cause du Dr Lassier. Cela n'avait pas posé beaucoup de problèmes, mais il avait surtout fallu négocier avec l'armée d'avocats, d'agents, de managers et d'attachées de presse qui entourait Slater.
Kailey avait souri en apprenant qu'il serait là. Elle se souvenait de sa mère, les vendredis soir, s'apprêtant à sortir et se maquillant tout en fredonnant quelques-unes de ses ballades, qu'elle adorait. Daniel était l'un des rares artistes que Daniel n’avait jamais pu faire venir au Radost.
Kailey n’avait plus beaucoup entendu parler de lui ces dernières années, mais apparemment cela n’avait aucune importance. Désormais proche de la soixantaine, Slater avait toujours le même succès. Tous les billets avaient été vendus des semaines avant le début de la tournée. Elle se demandait comment Carlo avait réussi à convaincre quelqu’un d'aussi célèbre à se produire bénévolement pour le compte de la WPF. Il se rendrait successivement à Rome, Francfort, Genève, Londres et Paris. Son tour de chant, qui durerait une heure, serait précédé par une conférence du Dr Jean-Paul Tranh-Lassier. Carlo espérait que ce mélange un peu incongru d'information et de show-business leur permettrait de recueillir plusieurs millions de dollars et, si tout marchait bien, de sauver des millions de vies humaines.
D’accord, Carlo, se dit Kailey en se dirigeant vers sa penderie. Si tu as pu convaincre deux hommes, aussi célèbres qu'occupés, de sacrifier plusieurs semaines, je peux bien supporter une soirée qui s’annonce fort longue.
— Bonsoir, Jean-Paul. Quel plaisir de vous revoir ! dit Risa, qui dut se hausser sur la pointe des pieds pour l’embrasser sur les deux joues.
Le médecin fut heureux de retrouver un visage familier. Il avait déjà rencontré Risa à plusieurs reprises. Au fil des années, il avait souvent eu l’occasion de revoir les mêmes personnes, dont certaines étaient devenues des amis, mais Risa Gottlieb lui avait toujours semblé particulièrement adorable et chaleureuse.
Elle le mena jusqu’à la petite bibliothèque, où attendait un plateau d’argent chargé de verres et de boissons.
— Personne n’est encore arrivé, nous avons le temps de souffler un peu.
Jean-Paul éclata de rire. Risa était l’une des femmes les plus généreuses qu’il eût jamais connues.
— Tu n’aimes rien tant que d’avoir une foule de gens rassemblés chez toi. Quand les autres vont arriver, tu seras dans ton élément !
— Ah, je dois dire que cette soirée m’excite ! Je suis parfaitement heureuse avec mon mari, mais je dois avouer que mon cœur bal quand Preston Slater entre en scène.
Jean-Paul savait qu'il était censé sourire, mais cela ne fut pas facile. Le chanteur lui inspirait de graves réserves déjà avant la mise sur pied de cette inénarrable tournée. Dans les hôpitaux circulent toujours des ragots sur la santé de telle ou telle personnalité; quelques mois auparavant, lors d’un voyage aux États-Unis, il avait entendu dire que Slater avait des problèmes avec la drogue. Ce qu'il aurait sans doute oublié, s'il n'avait pas eu l'occasion de le rencontrer.
Le célèbre crooner américain ne l'avait pas franchement séduit : trop imbu de lui-même, comme la plupart des vedettes du show-business. Et, au cours d'une des réunions de travail qui avaient précédé la tournée, Jean-Paul, sans le vouloir, avait surpris quelques mots proférés par Slater au téléphone :
— Écoute, si je me plante pendant l’une de ces soirées à la noix, personne n’en saura rien, alors que si ça m'arrive pendant l'émission de Johnny Carson, le moindre crétin d'Amérique pensera que j'ai repris de la poudre. Bon sang de bonsoir, je ne peux même pas me moucher sans que ça fasse les gros titres du National Enquirer.
Jean-Paul n'avait pas voulu en entendre davantage. Cela l'avait révolté, mais pas franchement surpris. Au début, il était prêt à remercier le chanteur de sa générosité : après tout, consacrer tant de temps à la tournée lui faisait perdre des centaines de milliers de dollars. Mais, après l'avoir approché, il était certain que le souci de se faire de la publicité, et non de défendre les droits de l'homme, constituait la véritable motivation de Slater.
Jean-Paul aurait préféré ne pas le côtoyer, mais le jeu en valait la chandelle. En cinq concerts, le crooner leur permettrait de recueillir autant que la WPF en plusieurs années.
Risa avait remarqué le manque de réaction du médecin.
— Quelque chose ne va pas ? Tu n’as pas l’air très enthousiaste.
— Non, non. Laisse battre ton cœur, je suis certaine que Slater va te charmer.
Il n’aurait pas été judicieux de confier ses hésitations à Risa. Slater leur rapporterait beaucoup d’argent pour les camps de réfugiés cambodgiens. Moins il y aurait de gens pour mettre en doute la sincérité de son engagement, mieux cela vaudrait.
— Que deviennent tes projets d’hôpital ? demanda-t-elle, le tirant de sa rêverie.
— Ils avancent ! Quand est-ce que je t’ai vue pour la dernière fois ? C’était à la conférence de Lisbonne ? Depuis, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à convaincre les grandes sociétés de nous financer. J’ai eu de la chance, fort heureusement. Une compagnie japonaise a même accepté de nous verser une importante contribution annuelle. Je me demande bien ce qu’ils espèrent en échange !
— Peut-être s’intéressent-ils aux maladies que tu comptes étudier ? Je lis dans les journaux qu’il y a une recrudescence de la rougeole et de la tuberculose. Peut-être ces sociétés veulent-elles investir dans la santé de leurs consommateurs.
— Et peut-être pensent-elles qu’ils achèteront plus d’aspirateurs, de voitures et de purée en flocons s’ils apprennent que ces compagnies sont dévouées au bien du peuple ! dit Jean-Paul, riant de son propre cynisme. Enfin, je ne vais pas me plaindre du souci de publicité des grandes firmes, sinon je ne serais pas là.
L’arrivée des invités interrompit leur conversation, mais quand le médecin, au cours du repas, écouta l’interminable toast que Carlo portait à Preston Slater, il ne put s'empêcher d’y repenser. Tous ces gens avaient les chevilles enflées. Slater et sa carrière, Carlo et « les victimes de la terre », phrase agaçante qu’il avait déjà employée six fois. L’ego polluait tout. Dans son enfance, il avait vu le peuple de son père, les Français, occuper et gérer un pays qui ne leur appartenait pas. Puis il y avait eu l’ego du peuple de sa mère, les Vietnamiens, lancés dans des rivalités de pouvoir au lieu de s’unir pour lutter contre le despotisme, la maladie et la misère. Lui-même avait eu l’occasion d’en observer les ravages dans les hôpitaux : chefs de service luttant pour accroître leur influence, chercheurs intriguant pour se voir attribuer des fonds. Quand son hôpital, consacré à l’étude des maladies tropicales, ouvrirait ses portes à Paris, aucun ego n’y serait toléré. Pas même le sien. Jean-Paul se contraignit à revenir à la réalité : Carlo semblait sur le point d’en finir.
— ... et c'est pourquoi nous adressons à Preston Slater, artiste et humaniste, nos remerciements les plus vifs.
Kailey but un peu de son beaujolais tandis que Slater se levait pour prendre la parole. Elle n’avait suivi que distraitement le discours de Carlo, et manifestement elle n’était pas la seule. Près de trente-cinq personnes étaient réunies autour de la longue table, et près de la moitié semblaient proches de la torpeur; les autres restaient perplexes, ou s'ennuyaient ferme. Elle se sentit furieuse. L'action de la WPF avait tant d’importance, et il y avait là certains des gens les plus riches et les plus influents de Rome. S’ils étaient convaincus, cela pourrait être très rentable. Pourvu que Preston Slater relève le niveau.
Il paraissait s’adresser directement à elle :
— Rien n’est plus important que les droits de l’homme. Le droit d’être un homme, un homme droit, plein d'humanité. Une telle lutte est si profonde, si globale...
Kailey ne put en croire ses oreilles. Un parfait crétin, totalement ignorant des objectifs de la WPF. Elle aurait voulu penser à autre chose, mais les yeux du chanteur étaient rivés sur elle. Elle se rendit d’ailleurs compte que Ben avait remarqué l’intérêt que Slater lui portait — mais pas l’absurdité de ses déclarations. Il avait l’air enchanté qu’une telle personnalité accordât tant d’attention à celle qu’il faisait passer pour sa nièce. Et Risa réagissait de même, souriant de toutes ses dents. Enfin, peut-être les autres invités trouveraient-ils le chanteur moins débile, mais en tout cas ils avaient peu de risques d’être sensibles à un discours aussi creux.
Slater en était enfin arrivé à la péroraison.
— En tant qu’artiste, je sais quand la première partie doit prendre fin et quand le spectacle doit commencer. Accordez donc à la vraie vedette le même accueil enthousiaste qu’à moi. Venu tout droit de Paris, le docteur Jean-Paul Tranh-Lassier !
Il y eut des applaudissements polis, bien que manifestement certains fussent déçus de voir le chanteur regagner sa place. Le médecin lui succéda. Il avait une allure frappante : épaisse chevelure noire, traits marqués rappelant son origine eurasienne. Il faisait bonne impression, mais après Carlo Giantonio et Preston Slater, Kailey n'avait plus grand espoir. Mais tant de choses dépendaient de cette tournée, et même de ce dîner ! Le Dr Lassier serait-il aussi narcissique que le chanteur ?
— Mesdames et messieurs, je n’ai pas les talents d’orateur de M. Slater, aussi ne vous ennuierai-je pas longtemps. Des centaines de milliers de Cambodgiens, dont beaucoup sont condamnés à mort dans leur propre pays, vivent dans des camps de réfugiés à la frontière entre la Thaïlande et le Cambodge. Le gouvernement thaïlandais ne veut pas les voir bouger, les Khmers rouges les élimineraient s’ils osaient revenir chez eux, et aucun pays ne veut les accueillir. Ils meurent de faim, ils souffrent de maladie, et chaque jour leur situation est plus désespérée. Chaque dollar recueilli ce soir, chaque dollar recueilli au cours de cette tournée peut faire la différence. Un dollar, et un bébé peut naître en bonne santé. Un dollar, et il peut grandir et parvenir à l’âge adulte. Nous pouvons éviter un génocide grâce à l’action de la WPF, aux secours médicaux de Médecins sans frontières, et à l’argent donné par des gens comme vous. Je vous remercie de votre générosité.
Kailey jeta un coup d’œil autour d’elle. Tous les regards étaient tournés vers le Dr Lassier. Il y eut un instant de silence, suivi de vifs applaudissements. Elle vit plusieurs personnes s'emparer de leurs chéquiers, tandis que d’autres chuchotaient entre elles, le visage grave. Un seul semblait rester indifférent au discours du médecin : Preston Slater, qui la regardait avec un immense sourire. Elle fut épouvantée de le voir se diriger vers Ben et lui parler à l'oreille : de toute évidence, il était question d’elle.
Elle ne pouvait imaginer ce qu’ils pouvaient comploter, et n’avait d’ailleurs aucune intention de le découvrir. Slater devait, tout à l’heure, chanter une ou deux chansons, mais Kailey ne comptait nullement attendre jusque-là. Elle se leva en toute hâte. La soirée avait été un grand succès : beaucoup d’argent serait recueilli, et la tournée serait, sans aucun doute, une franche réussite. Pour elle, en tout cas, c’était terminé, Dieu merci.
Elle donnait encore quand, à sept heures et demie du matin, Ben et Risa l’appelèrent, parlant chacun depuis un téléphone différent, si excités qu’ils s'interrompaient mutuellement, comme des gamins. Risa, qui n’était pas italienne pour rien, finit par l’emporter.
— Kailey, ma chérie, nous avons de merveilleuses nouvelles pour toi.
Ben reprit l’avantage.
— Devine qui va partir en tournée ?
— Qui donc ? demanda Kailey en se redressant — peut-être cela convaincrait-il son cerveau de se mettre en route.
— Toi ! s'exclama-t-il triomphalement.
— Comment ?
Risa lança :
— Preston Slater a besoin d’une interprète, et quand il a appris que tu étais la meilleure de Rome, il a tenu à ce que tu viennes.
Kailey ne put en croire ses oreilles.
— Risa, s'il te plaît, il y a des centaines d’interprètes en ville. Je suis trop occupée pour envisager de passer autant de temps en voyage. Qui va se charger de la conférence économique à l'ambassade, la semaine prochaine, ou de celle d'IBM dans quinze jours ?
— Quelqu’un d’autre ! dit Ben. Il y a des centaines d’interprètes à Rome, tu viens de le dire toi-même. N’importe qui peut te remplacer. Mais Preston Slater ne veut que toi.
— Ben, tu n'as pas l’air de comprendre. J’ai peur de trouver Mr. Slater parfaitement dépourvu de charme.
— En tout cas, lui te trouve éblouissante, et de toute façon tu as bien droit à des vacances.
Ben faisait cela pour elle, certes, mais ne comprenait-il pas qu’une tournée dans cinq villes, aux ordres de Preston Slater, serait parfaitement épuisante ? De nouveau elle fit valoir ses objections, mais son oncle d’adoption avait un argument supplémentaire :
— Chérie, si tu refuses de l’accompagner, j’ai peur qu'il n’annule la tournée. Je suis désolé de recourir au chantage, mais tant de choses sont en jeu ! Si tu peux t'en convaincre, accepte, je t’en prie. Preston Slater a l'habitude d’être traité en idole, je le sais bien, mais tu pourras t’en sortir facilement. Et quelques semaines loin d’ici te feront vraiment le plus grand bien.
Kailey réfléchit, elle voulait refuser, mais ne tarda pas à comprendre que c’était impossible. Elle pensa aux Cambodgiens pris au piège le long de la frontière thaïlandaise, alors qu'elle-même ne faisait que se plaindre.
— D’accord, Ben, tu as gagné. Je suis déjà en train de faire mes bagages.
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