Passion
Chapitre 20
Tish Hawkes était assise sur le sofa du séjour et buvait un verre de vodka tout en feuilletant distraitement Town & Country. Le déjeuner prendrait une heure, puis elle pourrait se retirer dans sa chambre pour faire la sieste, avant de s'habiller pour la soirée. Ces derniers temps, elle n'avait plus guère envie que de rester au lit, valium et vodka à portée de la main sur la table de nuit. Mais elle tenait ses engagements : personne ne pourrait nier que, chaque fois que Cameron lui disait que quelque chose était prévu dehors, elle était sobre, présentable et prête à partir dès sept heures du soir.
Elle soupira. Dieu sait encore ce que son mari avait en tête. Tish ne comprenait même pas de quoi il était question. Voilà qu’une jeune femme était sortie de nulle part, affirmant être la fille de Cameron. Ce qui était sans doute exact. Il avait dû séduire et mettre enceintes bien des femmes, autrefois. Peut-être continuait-il. Du moment qu’il ne l’ennuyait plus, cela ne l’intéressait nullement. Elle se demanda cependant pour quelle raison Cameron avait invité à Bedford quelqu'un prétendant être sa fille — ce qu’en temps normal il n’aurait guère apprécié. En tout cas, si jamais c’était une menteuse, il le lui ferait payer très cher.
Mais ce n’était pas le problème de Tish. Elle avait depuis longtemps cessé de s'intéresser à ceux qui l’entouraient, exception faite de ses enfants. Malheureusement, ils étaient adultes et elle ne pouvait plus grand-chose pour eux. Olivia était trop occupée par son travail chez Hawkes Corporation, Evan était toujours en déplacement avec son équipe de baseball. Ce serait merveilleux de l'avoir ici cet été. Au moins, elle avait fait le bon choix — pour eux. Elle leur avait assuré la sécurité financière, Olivia était allée dans un lycée chic, Evan avait fait des études à Yale.
Cameron entra dans la pièce, vêtu d’une chemise blanche, d’un blazer bleu marine et d'un pantalon kaki fraîchement repassé. Tiré à quatre épingles, comme toujours.
— Où est mon attaché-case ? demanda-t-il, agacé. Je l'ai déposé dans mon bureau hier soir.
Elle ne répondit pas. Il regarda entre le sofa et un fauteuil juste à côté :
— Qui a bien pu le déplacer ?
Elle ignora la question.
— Cette Susannah Holland ne va pas tarder à arriver, non ? Tu avais dit une heure.
— En effet. Ne t'inquiète pas, tu n'auras à te montrer présentable que pour un court moment. Ensuite, tu pourras retourner au lit et boire jusqu’à perdre conscience.
— C’est bien, dit-elle d’une voix neutre.
Olivia apparut à l’entrée du séjour, un dossier à la main, un grand morceau de carton sous le bras. Tish fronça les sourcils, déplorant, une fois de plus, que la jeune fille se soit coupé les cheveux le mois dernier. On aurait dit un garçon. Elle avait dû penser que cela lui donnerait l’air plus professionnel.
— Papa, je te cherchais, dit la jeune fille en lui tendant le dossier. J’ai les derniers chiffres d'activité pour les crèches.
— Je suis occupé, répondit Cameron en se tournant pour partir.
— S'il te plaît ! Ils sont vraiment excellents ! Et j’ai ça aussi à te montrer.
Elle déposa le carton sur le sofa, juste à côté de Tish. C’était une illustration en couleurs représentant un groupe d’enfants jouant dans une pièce ensoleillée, pleine de jouets. On lisait en dessous : « Nous prenons soin de vos petits anges. Les crèches Hawkes. »
— Formidable, non ? C’est un des types du service de la publicité qui a dessiné ça. C’est pour encourager ceux de nos employés qui n'ont pas encore recours aux déclics.
— Très bien, dit Cameron après y avoir jeté un vague coup d’œil.
Il prit le dossier et le parcourut rapidement. Le cœur brisé, Tish regarda sa fille, qui attendait avec impatience le jugement de son père. À dix-neuf ans, Olivia était encore un vrai chiot, prête à tout pour un sourire de son père. Elle s'était beaucoup disputée avec sa mère quand, au sortir du lycée, elle avait décidé d’entrer à Hawkes Corporation au lieu d’aller en fac. Cameron l’avait nommée coordinatrice du marketing de Little Angel, ce qui ne voulait rien dire, et ne s’était plus préoccupé le moins du monde de ce qu’elle pourrait y faire. Olivia s’était pourtant attaquée à la tâche, ouvrant deux crèches pour le personnel. Elle avait dit à sa mère que l’année précédente cela avait permis de réduire l'absentéisme et d’accroître la productivité.
Tish avait été scandalisée par l'attitude de Cameron à son égard. Il avait donné le feu vert à sa fille, mais ne s'intéressait guère aux crèches et ne lui témoignait jamais la moindre satisfaction, en public comme en privé. Pourtant, Tish savait que, souvent, Olivia restait au travail jusqu’à une ou deux heures du matin. Elle aurait voulu dire qu’elle perdait son temps à attendre de son père quelque chose que jamais il ne lui donnerait. Mais cela ne servirait à rien. Il faudrait que sa fille apprenne par elle-même quel genre d’homme était Cameron.
— Ça n’a pas l’air mal, dit celui-ci distraitement en rendant le dossier à Olivia.
Il se dirigea vers la porte, puis s'arrêta et se tourna vers les deux femmes.
— Lors du déjeuner, je compte sur vous pour être aimables et polies.
— Oui, papa, répondit sa fille avec un grand sourire.
Tish prit un autre magazine. Elle n’avait nul besoin qu’on
lui explique ce qu’on attendait d’elle. Elle ne le savait que trop.
Susannah se dirigea vers la demeure des Hawkes, nerveuse, tentée de faire demi-tour, de sauter dans le taxi qui l’avait laissée à l'entrée, et de reprendre le train pour rentrer chez elle. Si seulement elle pouvait tout arrêter! Le voyage depuis Grand Central avait été un cauchemar. Deux jours auparavant, elle avait été stupéfaite de recevoir un coup de fil l’invitant à un déjeuner dans la résidence secondaire de Cameron Hawkes. Une semaine seulement s’était écoulée depuis leur première rencontre ; sans doute n'avait-il pas encore pris de décision à son sujet; de toute façon, il n’avait pas eu suffisamment de temps pour vérifier son histoire. Jamais elle n’aurait pensé être invitée chez lui. Pourvu qu’il n'ait pas l'intention de la démasquer devant les autres.
La demeure était imposante. Si tu renonces, se répéta-t-elle, tu n’auras plus qu’à rentrer chez toi et à chercher un autre moyen pour aider Ruth. C’est ta seule chance de trouver de l’argent pour elle.
Indécise, hésitant à sonner, elle fut stupéfaite quand, brusquement, un grand jeune homme blond ouvrit la porte de l’intérieur. Il avait un trousseau de clés de voiture dans une main, une balle de tennis dans l’autre, et mâchait du chewing-gum. Susannah recula d'un pas, pour échapper à l’intensité de ses yeux verts. Ça devait être Evan Gardiner, le fils que Tish Hawkes avait eu d'un premier mariage, dont Jamie avait découvert l'existence en faisant des recherches sur la famille pour le compte de Susannah. Il lui avait dit que c'était le fameux joueur de baseball, première base des Pirates de Pittsburgh. Il avait également ajouté qu'il plaisait beaucoup aux femmes — et Susannah comprit sans peine pourquoi.
— Vous devez être cette fille depuis longtemps perdue, finit par dire Evan, sans dissimuler son scepticisme.
Susannah ne trouva rien à répondre, et resta immobile.
— Vous feriez mieux de soigner votre présentation si vous voulez réussir le gros coup, ajouta-t-il en s'écartant pour la laisser passer, non sans s'incliner avec cérémonie. Je pensais sortir, mais je crois que finalement je vais rester. Ça risque d'être intéressant.
Sa brutalité poussa Susannah à lui répondre sur le même ton :
— Si vous voulez assister à un spectacle, je vous conseille Broadway. C'est à moins d'une heure en voiture.
— Ah, ah, on a retrouvé sa langue ? On va bien .s'amuser, on dirait.
— Je vous souhaite une bonne journée, répliqua-t-elle, bien décidée à ne pas se laisser marcher sur les pieds par quelqu’un d’aussi arrogant. Elle fut toutefois soulagée de voir arriver une domestique :
— Miss Holland ? Veuillez me suivre, s’il vous plaît.
— Charmée de vous avoir rencontré, lança Susannah à Evan d’un ton sec.
— Nous sommes appelés à nous revoir! Je reste à déjeuner !
Evan la suivit des yeux, surpris de la vivacité de sa réaction. De toute évidence, c’était une menteuse, qu’il était toujours amusant de provoquer, mais il la plaignait quand même un peu. L’inconnue ignorait manifestement à quel point son beau-père était sans pitié quand quelque chose le menaçait. Puis Evan haussa les épaules. Peut-être était-elle plus coriace qu’elle n’en avait l’air. Pourquoi perdre son temps à lui témoigner de la sympathie, alors qu’elle s'apprêtait à faire les poches de la famille ? Pour autant, l’argent de Cameron n’avait aucune importance pour lui : il avait refusé le plus petit centime depuis sa sortie de fac, et n’avait eu de cesse de lui rembourser les frais de scolarité de Yale. Cela dit, la jeune femme était indéniablement attirante... En tout cas, se jura Evan, qui se sentait un peu sot, pas question de lever le petit doigt pour venir en aide à Susannah Holland, au cours de ce qui allait être pour elle un après-midi singulièrement long.
Il rangea ses clés de voiture. Que ferait Cameron, une fois qu’il aurait les preuves de son imposture ? Peut-être le savait-il déjà. Cameron cachait toujours ses cartes. En fait, il prenait un plaisir pervers à jouer avec les gens, à leur donner assez de corde pour se pendre. Il devait tenir à voir la fille s’empêtrer, juste histoire de s'amuser. Ce serait bien de lui.
Dans ce domaine-là, il ne décevait jamais personne : on pouvait toujours compter sur lui pour se comporter comme le dernier des salopards. Evan s’était méfié de lui dès le premier instant — et à juste titre, comme la suite des événements l’avait prouvé. Et Cameron s’était empressé de l’envoyer en pension tout de suite après son mariage.
Il avait été enchanté de voir sa mère le quitter, et plus furieux encore contre son beau-père quand Tish était revenue vers lui en rampant. Evan était persuadé que, si elle buvait, c’était la faute de Cameron. Cela l'exaspérait d'entendre celui-ci vanter constamment sa première femme, KaiIey, comme l’exemple même de l’épouse parfaite.
Peut-être cette Susannah Holland avait-elle, elle aussi, des cartes à jouer aujourd’hui ? Si Cameron n'était pas encore certain qu’elle mente, ce serait intéressant à voir. Evan se dirigea vers l’arrière de la demeure, sentant à chaque pas la douleur dans son genou. S’étendre le soulagerait sans doute un peu; et c’était déjà moins pénible que la semaine précédente.
Il s’efforça de ne plus y penser. Être contraint au repos pendant la plus grosse part de la saison sportive avait toujours été son pire cauchemar. La carrière d’un joueur de baseball professionnel était déjà suffisamment courte — et, à trente ans, il pouvait difficilement se permettre de perdre du temps. Sa mère l’avait supplié de venir passer sa convalescence à Bedford, où elle pourrait veiller sur lui. Sachant qu’elle était rarement sobre, il se doutait qu’elle ne lui serait pas d’un très grand secours. Mais il ne voulait pas lui faire de peine, et surtout il comptait essayer, une dernière fois, de l’arracher à Cameron et de la convaincre de suivre une cure de désintoxication. Il avait déjà essayé bien des fois, en vain. Peut-être aurait-il plus de chances en passant deux mois entiers auprès d'elle.
Il ouvrit les portes-fenêtres donnant sur le jardin, et vit la cuisinière installer la table à l’ombre d’un grand arbre. C’était une belle journée de juin, de rares nuages passaient très haut dans le ciel bleu. L’argenterie et les verres étincelaient, il y avait des fleurs entre les couverts. Quel décor pour notre petit drame, pensa Evan. Cameron Hawkes, le célèbre metteur en scène. Il s'avança vers le grand hamac fixé entre deux énormes saules pleureurs.
Susannah demanda à la bonne où elle pourrait se rafraîchir, et se vit indiquer une grande salle de bains au bout d'un couloir. Sa rencontre inopinée avec Evan l'avait complètement retournée. Elle s'aspergea le visage, s'efforçant de refouler ses peurs et son sentiment de culpabilité. Je ne m'en tirerai jamais comme ça, et d’ailleurs je ne le mérite pas. Je vais m’en aller.
Tendant la main, elle prit une serviette et s'essuya les joues. Le linge avait un agréable parfum de lavande, et l'odeur abjecte de l’hôpital de Ruth lui revint brutalement en mémoire. Susannah pensa à ce que ce devait être, pour sa mère adoptive, de devoir vivre dans un tel endroit.
Elle reposa lentement la serviette, puis sortit et eut un signe de tête à l’adresse de la bonne.
On la fit entrer dans le séjour. Deux femmes étaient déjà assises, côte à côte, sur un grand sofa. Tish Hawkes devait avoir la cinquantaine, mais il était difficile de lui donner un âge précis : son visage était mou et las, sa peau très pâle. Elle avait dû être belle et gardait beaucoup d’allure dans son pantalon blanc et son sweater à rayures, simples d’aspect, mais manifestement coûteux. L’autre devait être sa fille, Olivia Hawkes, songea Susannah. Elle avait la chevelure blonde — mais coupée très court — de sa mère, et un visage délicat. Toutes deux se levèrent pour lui serrer la main et se présenter, et elle fut agréablement surprise de constater qu’elles se montraient très amicales.
Tish lui demanda si elle voulait boire quelque chose, mais Susannah déclina son offre, trop occupée qu’elle était à chercher quelque chose d’intéressant à dire. Son regard tomba sur le projet d’affiche posé sur le sofa.
— Les crèches Hawkes ? Je connais la Little Angel, comme tout le monde, mais je ne savais pas que la compagnie s'intéressait à ça aussi.
— En fait, non, dit Olivia. Elles sont réservées aux enfants du personnel.
Soulagée d'avoir trouvé un sujet de conversation, Susannah se dit que Cameron Hawkes pensait à tout, et qu’il se préoccupait du sort de ses employés.
— Vous travaillez dans la société, non ? demanda-t-elle. (Fort heureusement, Jamie lui avait fourni quelques renseignements.)
— Oui, en effet, répondit Olivia, un peu surprise. C’est d’ailleurs moi qui m'occupe des crèches.
À ce moment la bonne entra, pour annoncer que le repas était servi. Tandis que Mrs. Hawkes les conduisait dehors, Susannah se félicita de s'être si bien tirée de la première épreuve.
Cameron Hawkes était déjà dans le jardin, et vint au-devant d'elle.
-- Comment vous sentez-vous ? demanda-t-il gaiement, la menant vers la table de fer forgé et lui offrant un fauteuil.
— Très bien, merci. C’est très gentil de votre part de m'avoir invitée.
— J’ai pensé que ma famille devait vous rencontrer, répondit-il en souriant. Vous dites être des nôtres, il faut donc que nous ayons l'occasion de vous connaître, non ?
Susannah lui rendit son sourire, tout en sachant qu’elle avait déjà perdu le contrôle de la situation. Elle nota avec angoisse l’apparition d’Evan Gardiner, qui boitait légèrement, puis respira profondément. Du calme, se répéta-t-elle une fois de plus, tu peux t’en sortir.
— Rebonjour ! lança-t-il avant de se diriger vers sa mère, qu’il embrassa sur la joue : Je ne t’ai pas vue, ce matin. Comment te sens-tu ?
— Très bien, chéri, c’est gentil de t’inquiéter de moi, répondit Tish Hawkes en s'animant : son amour pour son fils était évident. Tu déjeunes avec nous ? Je croyais que tu sortais, cet après-midi.
— Un changement de programme me paraissait s’imposer, dit Evan en regardant Susannah, une lueur amusée dans les yeux.
La jeune femme fut horrifiée de constater qu’une fois de plus elle trouvait le fils de Tish extrêmement séduisant. Continue comme ça, se dit-elle, et tu te trahiras avant même d'y avoir pensé. Il faudrait se souvenir de rester à distance.
— Merveilleux ! dit Tish. As-tu déjà rencontré Miss Holland ? ajouta-t-elle avec un signe de la main.
— J’ai déjà eu ce plaisir, répondit Evan en s’asseyant.
— Je suis heureux que tu sois parmi nous, intervint Cameron d’un ton aimable, avant de faire signe à la bonne de les servir. Olivia, si je réussis à me libérer un peu, il faudra que nous passions un peu de temps ensemble après le repas. Il serait peut-être possible de créer une autre crèche à l'usine.
— Merveilleux ! dit la jeune fille, dont les yeux brillaient. J'ai des idées là-dessus ; les deux premières nous ont appris des tas de choses.
Une bonne vint remplir leurs verres d'eau glacée, tandis qu’une seconde apportait sur un plateau cinq assiettes de truite fumée. Cameron se tourna vers son épouse.
— Tish, pendant que j’y pense, ce soir il faudra apporter à Marge le livre qu’elle nous avait demandé.
— Bien sûr, répondit sa femme d’une voix douce. C’est bien de ta part de t'en souvenir.
Cameron lui sourit, sachant que les autres ne percevraient pas le sarcasme caché sous les paroles de Tish. Il en avait fait juste assez pour montrer à cette fille que sa famille était unie, qu’il était un père attentif et aimant. Il le fallait bien : s'en débarrasser prendrait plus de temps qu’il n'aurait cru. Deux jours auparavant, à sa grande surprise, Jack Milford avait confirmé les dires de Susannah — du moins jusqu’à l'orphelinat.
— Je suis sûre que c’est une usurpatrice, Mr. Hawkes, avait dit le détective, mais il va me falloir du temps pour le prouver, et pour remonter plus loin encore.
Cameron allait devoir se montrer prudent. C’était une situation qui pouvait durer des semaines, voire des mois, et il était plus convaincu que jamais que cela pouvait menacer sa prise de contrôle d’Awareness Industries. Il n’entendait pas laisser qui que ce soit se mettre en travers, mais il était certain que Lionel Shea accepterait très mal qu’il ne se montre pas plein d’affection pour sa fille si longtemps perdue. Cameron était persuadé qu'il fallait veiller de près sur ses amis, et encore plus sur ses ennemis.
— Alors, Susannah, finit-il par dire, parlez-nous un peu de vous. Pas du passé, du moins pas pour le moment. Du présent !
— C’est très simple, en fait, répondit-elle en souriant. Je suis venue à New York après avoir obtenu mon diplôme à Berkeley, et j’y suis restée !
— Vous êtes mariée ? demanda Evan, d'un air impassible.
— Non, pas du tout.
— Et que faites-vous ? intervint Cameron.
— Je suis photographe.
Susannah et Jamie étaient tombés d'accord : mieux valait dire la vérité là-dessus dès que l’occasion s’en présenterait.
— Et vous ne saviez pas que ma compagnie parrainait un concours photo ? dit Cameron, sans pouvoir dissimuler son ton moqueur.
Susannah posa sa fourchette. Elle avait déjà répété cela bien des fois, mais mieux valait prendre garde.
— Bien sûr que si. J’ai même pensé à y prendre part. Mais j’ai dépassé les délais, et ce pour quoi je suis là n’a rien à voir.
Cameron se rencogna dans son fauteuil, amusé. Si elle n'en voulait pas à son argent, c’est qu’elle s’intéressait au concours du Forum. Cette fille lui était sympathique, pas de doute là-dessus. Combien de gens oseraient recourir à de tels trucs pour faire avancer leur carrière ?
Tish fit signe à la bonne de leur servir le plat suivant et, tandis que la femme se penchait pour débarrasser son assiette, lui murmura quelque chose à l'oreille.
— Ainsi, vous êtes photographe, dit Cameron, qui s'amusait beaucoup. Et quelle est votre spécialité ?
— Les enfants, c'est pourquoi j'avais pensé à participer au concours du Forum.
La bonne revint avec une grande carafe.
— Quelqu'un veut un Bloody Mary ? demanda Tish gaiement.
La bonne remplit son verre puis, les autres ayant décliné l’offre, laissa le récipient sur la table.
— Oui, reprit Susannah, je suis très intéressée par les crèches Hawkes, et j’espère qu’Olivia m’en dira plus à ce sujet.
Olivia leva les yeux. Cameron lui avait demandé d’être aimable, et elle s’y efforçait, mais il lui était difficile de dissimuler ses sentiments. Une fille retrouvée vingt ans plus tard ! Ridicule ! Si jamais elle tentait quoi que ce soit contre son père, Olivia serait là pour s’opposer à elle. En attendant, elle serait aussi douce que possible.
— Je serai heureuse de répondre à vos questions.
Susannah eut une idée — qui permettrait à Cameron de la voir à l’œuvre.
— Peut-être pourrais-je suivre Olivia dans les crèches, dit-elle à Cameron avant de se tourner vers sa fille : juste vous photographier au cours de vos activités habituelles avec les gens qui travaillent là. Cela pourrait être intéressant pour la compagnie.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, répondit Olivia.
Mais Cameron fut amusé par l’audace de Susannah. Ce n’était pas quelque chose dont il se serait occupé lui-même, mais à y réfléchir... Ce serait bon pour sa propre image à Olivia sa petite heure de gloire, le père aimant aidant sa fille à se bâtir une carrière... Ça ne présentait aucun risque, et il pourrait faire en sorte que Lionel Shea rencontre Susannah à cette occasion. Tous poseraient ensemble... L'idée lui plaisait de plus en plus.
— Et pourquoi pas ? intervint-il. Olivia, demande à ma secrétaire de te donner deux ou trois moments où je suis libre, et je passerai pour que nous soyons ensemble sur les clichés.
— Très bien, papa, répondit Olivia, sans pouvoir dissimuler son mécontentement.
Cameron changea de sujet, et le reste du déjeuner se réduisit à un échange de banalités polies. Susannah et lui parlèrent d’une prochaine exposition au Metropolitan Muséum; il lui proposa de l’emmener au vernissage, bien qu’il n’eût aucune intention de tenir parole. Mais l’aisance de la jeune femme l’impressionnait toujours autant : elle complimenta Tish sur son jardin, parla des crèches avec Olivia, puis se mêla à une conversation entre Evan et sa mère, qui discutaient baseball. Elle écoutait avec la plus grande attention, le regard vif, sans rien perdre de ce qu’on lui disait. Peut-être Dorrie Gordon avait-elle vraiment été enceinte, se dit Cameron; cela n’avait rien d’impossible. Elle avait plus d’ardeur que de cervelle : ils avaient passé la plupart du temps au lit. Il se pourrait donc bien que Susannah fût vraiment sa fille... En tout cas, sincère ou pas, elle ne manquait pas de sang-froid.
Le déjeuner terminé, il accompagna la jeune femme jusqu’à la limousine qui devait la ramener à la gare.
— Merci encore, dit Susannah.
— Nous aurons à discuter bientôt, répondit Cameron en lui serrant la main.
En rentrant dans la maison, il croisa Evan dans le couloir.
— Retrouver ta fille a dû te réchauffer le cœur, lança celui-ci.
Cameron tiqua, mais il n’avait aucune intention de répondre à cette provocation.
— Tu ne pourras jamais t’empêcher de parler de choses auxquelles tu ne connais rien.
— Elle te rend nerveux, on dirait.
Cameron s’arrêta net, jeta à Evan un regard furieux, puis s’éloigna brusquement.
Evan fut satisfait d'avoir exaspéré son beau-père. Il l’avait toujours vu faire ramper les gens; peut-être cette fille avait-elle réussi à inverser les rôles, même si c'était pour peu de temps. Il sortit en sifflotant et se dirigea vers sa voilure. Il avait prévu de faire quelques courses avant de retrouver Dennis Coe, son vieux copain de Yale, mais comme il était resté à déjeuner il n'en avait plus le temps. Revoir Dennis serait un vrai plaisir; au moins sa blessure au genou lui donnait-elle le temps de renouer avec ses amis. Peut-être pourrait-il ensuite appeler cette femme rencontrée lors d’une soirée en début de saison. Il monta dans sa voiture en se demandant où diable il avait pu mettre la serviette en papier sur laquelle il avait noté son numéro de téléphone.
Après sa brève rencontre avec Evan, Cameron avait poursuivi son chemin ; mais au lieu de se rendre dans son bureau, comme prévu, il ressortit dans le jardin, où Tish, toujours assise, achevait un Bloody Mary.
— Quel spectacle ! dit-elle en le voyant approcher. Ton enfant disparue ! Quel accueil émouvant ! Je ne crois pas pour autant que nous la reverrons, hein ? Tu as toujours eu l’art de te débarrasser des petits problèmes.
— Bien au contraire, ma chérie, répondit Cameron, suave. Je veux que tu demandes à Evan d'être son cavalier lors de notre grande soirée de samedi.
Tish le regarda avec surprise. Chaque année, au mois de juin, les Hawkes donnaient une grande réception destinée aux relations d’affaires de Cameron. C’était épuisant pour sa femme, qui attendait avec impatience que tout cela soit terminé. Mais c’était crucial pour lui : il dépensait une petite fortune pour en faire un événement dont on parlerait des semaines durant.
— Tu veux l’inviter à la soirée ? Pourquoi donc ? demanda Tish. De toute façon, Evan n'acceptera jamais.
— Pas si tu le lui demandes : il ne refuse jamais rien à sa mère chérie.
— Mais je ne le lui demanderai pas.
— Oh que si ! En fait, tu lui en donneras l'ordre, comme je suis en train de le faire.
Tish détourna les yeux. Quand Cameron lui disait quelque chose sur ce ton, il était entendu qu’elle devait obéir — et elle avait appris à ses dépens ce qu'il en coûtait de refuser. Enfin, qu'Evan soit le cavalier de Susannah n’avait aucune importance. Il sortait avec beaucoup de femmes, ce ne serait jamais pour lui qu’une soirée de plus. D’ailleurs cette Susannah paraissait tout à fait sympathique. Tish ferma les yeux, accablée de sa propre faiblesse.
Evan revint à la maison à dix-neuf heures : il avait promis à sa mère de l’emmener à Manhattan. Elle devait assister à un gala de charité avec Cameron, mais celui-ci était parti avec la limousine, le temps de faire un saut au bureau. Tish se contraignit à aborder la question de la soirée de samedi. Comme Cameron l’avait prédit, Evan se montra réticent, mais prêt à lui faire plaisir, et accepta donc d’être le cavalier de Susannah Holland.
— Tout ça est très bizarre, dit-il comme ils débouchaient dans la 5 e Avenue.
— Je le sais bien, soupira sa mère. Mais il nous faut savoir où elle veut en venir. Ce sera toujours utile de l’avoir à l’œil.
Evan lui jeta un regard en biais, mais ne répondit pas. Il fit entrer sa voiture dans l’un des garages de la compagnie, puis tous deux prirent l’ascenseur et parcoururent les couloirs vides, jusqu'au bureau de Cameron. Armé d’un Dictaphone, il enregistrait des lettres que les secrétaires taperaient le lundi matin.
Tish se souvint brusquement qu’elle voulait vérifier le numéro de téléphone d’un fleuriste sur le Rolodex de Marianne, en vue d’un prochain cocktail, et demanda à Evan de l’attendre quelques instants. Dès qu’elle fut sortie, Cameron arrêta le Dictaphone, et vint vers Evan.
— Je ne trahis aucun secret en disant que nous ne nous entendons guère, commença-t-il en souriant.
Evan eut un petit rire.
— Toutefois, poursuivit Cameron, cela ne signifie pas que nous ne puissions faire affaire ensemble. Hawkes Corporation va lancer une ligne de vêtements de sport pour enfants, tu es un joueur de baseball très connu, et tu serais parfait pour nous représenter.
— Comment ? s'exclama Evan, incrédule.
— Tu serais le porte-parole de la compagnie. Nous te ferions passer à la télé, dans les publicités, et ainsi de suite. Penses-y. Ce serait bon pour toi, pour moi, pour ta mère, pour notre famille.
— Et depuis quand penses-tu à notre famille?
— Je ne vois pas de quoi tu parles, répondit Cameron d’un ton placide.
— Tu ne manques pas d'audace!
— N'oublie pas que je t’ai élevé, que j’ai payé pour que lu ailles dans des écoles chic. Tout a été facile pour toi, grâce à moi.
— En effet, c'était un vrai plaisir. Mais que tu te sois servi de ma mère ne signifie pas que tu puisses faire la même chose avec moi.
— Écoute, c’est quand même une offre intéressante ! lança Cameron, qui s’énervait. N’oublie pas que tu as déjà trente ans. Il ne te reste plus beaucoup d’années devant toi pour jouer — ou pour monnayer ta célébrité. Bon Dieu, tu ne fais rien, en ce moment ! À dire vrai, vu ta blessure au genou, nous sommes même en train de prendre des risques.
— Et tu crois que je vais dire oui ? s'écria Evan, contenant sa fureur à grand-peine. Que je suis ravi de signer un contrat avec toi ? Tu es complètement cinglé !
Gardant tout son calme, Cameron s'assit sur le sofa et croisa les jambes.
— Les affaires sont les affaires.
Evan se dirigea vers la porte.
— Je préfère crever de faim plutôt que de travailler pour toi. C’est assez clair ?
Cameron s’était emparé d’un presse-papiers de verre qu’il examinait avec attention, et parut ne pas s’en formaliser.
— Très bien. Tu le regretteras, mais ce sera trop tard.
— Dis à ma mère que je n’ai pas pu l’attendre.
Maudit Cameron, songea-t-il en claquant la porte. Non seulement il connaissait toutes vos faiblesses, mais de surcroît il ne manquait pas une occasion de les exploiter. Pas étonnant que sa mère soit tombée dans le panneau. Il fallait vraiment qu’il trouve un moyen de la sortir de là, de la tirer des griffes de ce fils de pute.
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