Passion
Chapitre 6
Benjamin Gottlieb pouvait à peine croire que Kailey fût vivante, chez lui, à Rome. Risa et lui avaient lu, quelques heures auparavant, le bref article de l’International Herald Tribune : LA FEMME ET LA FILLE D’UN HOMME D’AFFAIRES TUÉES DANS UN ACCIDENT. Il était illustré d'une photo de Kailey qui avait fait sangloter Ben, et le coup de téléphone qu’il avait donné à Cameron, quelques minutes plus tard, lui avait révélé que l'époux de la jeune femme était écrasé de chagrin.
Et puis Kailey était apparue à leur porte, échevelée et manifestement épuisée. Fou de joie, Ben s’était emparé du combiné, prêt à composer le numéro de Cameron. La réaction de la jeune femme l'avait stupéfait : elle lui avait arraché l'appareil des mains, leur disant de ne prévenir personne qu’elle était là, ni l’ambassade américaine ni leurs amis — et surtout pas son mari.
Les Gottlieb avaient été très choqués. Ils tentèrent de la raisonner, mais son obstination finit par les convaincre. Elle se contenta de dire qu’elle était extrêmement fatiguée, et leur demanda si elle pouvait rester chez eux pour la nuit.
Si elle pouvait ? se demanda Ben. Elle était comme une fille, pour lui ! Que s'était-il donc passé en Californie ? Il n'en avait pas la moindre idée, mais il fallait bien faire confiance à Kailey. Quand il était revenu à New York assister aux funérailles de Daniel, elle lui avait paru parfaitement normale, tout comme lors des quatre ou cinq conversations téléphoniques qu'ils avaient eues ensemble après la mort de Sonia. Si la requête de la jeune femme semblait absurde, il se devait de la respecter : quoi qu’il lui arrive, son propre instinct lui disait que c’était quelque chose d’atroce.
Risa, elle aussi, mourait de curiosité, mais un seul regard à Kailey lui avait suffi pour comprendre que toute question serait inutile, et peut-être dangereuse. Dieu merci, la jeune femme était vivante, mais si fragile, si meurtrie !
Que s'est-il donc passé ? se demandèrent Ben et Risa à voix basse après qu'ils eurent conduit Kailey jusqu’à la chambre d’amis. Ils discutèrent longuement de ce qu’il fallait faire. Appeler un médecin de leurs amis ? Essayer de la contraindre à révéler ce qui était arrivé ? À trois heures du matin, ils renoncèrent, décidèrent d’attendre le lendemain, après une bonne nuit de sommeil, pour discuter avec la jeune femme.
De son côté, Kailey restait étendue sur le lit, sans dormir, à regarder dans le vide. Cameron ne s’arrêtera que quand je serai morte. Il m’a prévenue de ne rien faire, et je ne l’ai pas écouté. Ma fille est morte à cause de ma stupidité. Maintenant c’est mon tour.
Jamais la police ne pourrait identifier les hommes de Cameron, pas plus qu’elle n’arrêterait cet Alfred Bankes qu’il avait embauché pour faire son sale boulot dans l’usine de son concurrent. Son mari était trop puissant, trop malin pour se faire prendre.
Et maintenant que Bonnie était morte, cela n’avait plus d’importance.
Elle fut soudain envahie par un complet mépris d’elle-même. Si seulement j’étais allée voir la police tout de suite, pour leur dire ce que je savais! Mais elle devait bien admettre la vérité : quand elle était arrivée sur les lieux de l’accident, elle avait été paralysée par la terreur et avait compris en quelques secondes que, si elle ne s'enfuyait pas aussi loin que possible, il ne lui resterait plus très longtemps à vivre.
Elle avait vécu le vol vers Rome dans la terreur. Elle se souvenait à peine de la façon dont elle avait trouvé le prêteur sur gages qui lui avait donné l’argent du billet en échange du précieux pendentif en diamant, cadeau de ses parents pour son anniversaire, dont elle ne se séparait jamais, même sous la douche. Elle l'avait cédé pour une somme bien inférieure à sa valeur, mais suffisante pour prendre l'avion. Elle n'avait pas osé appeler Ben et Risa depuis les États-Unis, craignant que, d’une façon ou d’une autre, cela ne permettra pas à Cameron de la retrouver. Elle avait sans cesse eu l’impression que quelqu’un la suivait.
C'est absurde. Je suis en sécurité, maintenant, personne ne pourra me trouver. Kailey se frotta les yeux. Ici, à Rome, à des milliers de kilomètres de New York, elle pourrait tout expliquer à Ben et à Risa et, avec leur aide, prévenir quelqu’un aux États-Unis. La police ? Peut-être le FBI ? Ben saurait quoi faire.
Elle se souvint de ce qu'elle avait éprouvé sur les lieux de l’accident. Est-ce que quelqu’un pourrait jamais la croire ? Qu'est-ce que cela changerait maintenant? Personne ne pourrait ramener Bonnie à la vie. Au moins elle savait ce qu’elle avait à faire, et elle était enfin prête.
Soulagée, Kailey se détendit, et finit par fermer les yeux après tant d'heures de veille et de terreur.
Le lendemain matin, à huit heures, Risa prit soin de se retirer, laissant Ben et la jeune femme attablés pour le petit dé jeuner. Après tout ce qui s’était passé, Kailey fut surprise de constater qu'il ne lui fallut que quelques minutes pour tout raconter. Les pots empoisonnés, l'horrible voyage à travers les États-Unis, la fuite de Nina, la vengeance de Cameron. Ben paraissait accablé. Kailey était trop épuisée pour rester assise ; elle marcha de long en large, puis réussit enfin à prononcer les mots qu'elle avait eu si peur de dire la veille :
— Il est temps d'appeler la police à New York et en Californie. Il ne faut pas qu'il s'en tire comme ça, quoi qu’il puisse me faire. Ma fille est morte, et il devra le payer.
Ben se précipita pour la réconforter :
— Mais voyons, bien sûr! Je vais téléphoner immédiatement ! Je crois cependant que mieux vaut s’adresser au FBI. Tu seras en sécurité ici. Rien ne peut t’arriver, il ne peut plus rien contre toi.
Il la fit asseoir dans un fauteuil et se dirigea vers le téléphone tout en réfléchissant à voix haute :
— Voyons, quelle heure peut-il être à Washington ? Est-ce qu’il faut attendre qu’ils soient en service, ou bien est-ce que...
Risa entra et l'interrompit :
Ben, pose le téléphone. Je vous écoutais de la pièce à côté. Je m'excuse, mais j’étais tellement inquiète. Lit j’ai bien fait, Dieu merci, dit-elle en posant devant son mari l’international Herald Tribune. Lis donc l’article en page trois.
MORT BRUTALE D'UN HOMME INTERROGÉ DANS L’AFFAIRE
DES POTS POUR BÉBÉS EMPOISONNÉS
Alfred Bankes, employé de la Jensen Baby Food Corporation, a été retrouvé mort aujourd'hui dans son domicile d’Astoria. Interrogé suite aux mystérieux empoisonnements du mois dernier, qui avaient causé la mort d’un bébé, tandis que huit autres étaient gravement atteints, Banks n’avait rien avoué, mais, selon la police new-yorkaise, était devenu le suspect numéro un.
Ben lut l’article, puis tendit le journal à Kailey.
— C’est l’homme dont tu parlais ? Celui que Cameron a embauché ?
— C’est lui, répondit-elle, de nouveau effrayée rien qu’à la lecture du nom de Bankes, si loin de New York.
— Tu crois que Cameron y est pour quelque chose ?
Elle acquiesça de la tête.
Ben resta silencieux. Il était hors de question que Kailey entende dans sa voix la peur qui commençait à l’envahir. Elle avait raison, Cameron était vraiment aussi dangereux qu’elle le disait.
Il contempla le téléphone, se sentant tout d’un coup beaucoup moins sûr de lui. Pouvait-il vraiment protéger Kailey d’un tel homme ? Après tout, aux termes de la loi américaine, Cameron, avec son argent, pouvait s’offrir les meilleurs avocats, et donc être mis en liberté sous caution pendant des mois, voire des années. En fait, il était si charmeur, si persuasif..., qui sait ce qu’un jury en penserait ? Peut-être la terreur de Kailey n'était-elle que trop fondée.
— Chérie, dit-il en se tournant vers sa femme, je veux que tu oublies tout ce que tu as entendu, tout ce que tu crois connaître. Il serait trop dangereux pour Kailey de faire quoi que ce soit, à part rester chez nous. Nous pourrons dire aux gens que c’est ma nièce.
Il jeta un regard à Kailey. Était-ce vraiment un mensonge ?
Il l'adorait depuis qu'elle était née. Elle était presque sa fille. Pas question qu’il lui permette de risquer sa vie. Kailey le contempla, épouvantée.
— Ben, si tu crois que tu peux m’empêcher de prévenir les autorités américaines, tu te trompes. J’aurais dû dénoncer Cameron immédiatement, et je dirai tout ce que je sais.
Ben aimait trop Kailey pour la laisser faire. Il joua donc la seule carte qu’il savait gagnante, sans ignorer que c’était tricher :
— À l’instant même où tu décrocheras le téléphone, tu nous mettras en danger, Risa et moi. Bonnie est morte, et si lu appelles la police, nous risquons tous d’être tués. Tu ne peux quand même pas laisser faire ça!
— Ben, rétorqua Kailey d’une voix désespérée, tu n’en sais rien ! Comment pourrais-je le laisser s’en tirer ? Et comment pourrait-il me retrouver ici ?
— La seule raison pour laquelle il ne t’a pas retrouvée, c’est qu’il te croit morte. Quand il apprendra que tu es vivante, il saura exactement comment te trouver. Et en te trouvant, il nous trouvera.
Comment peux-tu me demander une chose pareille ? Comment pourrai-je vivre si je t’écoute? Autant de choses que Kailey aurait voulu hurler à Ben. Mais la peur qu’on lisait sur le visage de Risa lui fit comprendre à quel point sa réaction était égoïste.
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