Passion
Chapitre 5
Depuis l’entrée de la cuisine, Kailey suivait des yeux Nina, qui donnait à manger au bébé. Que Cameron, deux mois avant la naissance de Bonnie, ait engagé une jeune fille au pair lui avait paru, sur le moment, parfaitement absurde : nous pourrons embaucher une gouvernante pour une semaine ou deux et ensuite je m’occuperai de tout, avait-elle dit. Finalement, elle était heureuse que Nina soit là, et se demanda comment elle aurait pu se débrouiller seule : Kailey aurait été perdue, sans elle, vu les terribles événements des derniers mois
Elle garda le silence. Si jamais la petite fille se rendait compte de sa présence, elle repousserait la cuillère et se mettrait à hurler pour appeler sa mère. En temps normal, celle-ci adorait lui donner à manger. Mais elle avait besoin de se préparer pour le déjeuner avec Frederick Wolf, l’avocat de son père. Si seulement je pouvais rester avec elle, pensa Kailey, tandis que Bonnie gloussait de plaisir. Âgée de quatre mois, elle avait de petits cheveux bruns et des yeux clairs qui la rendaient particulièrement jolie.
Il aurait été merveilleux de la mettre dans son landau et de l’emmener au parc. On était au milieu du mois de mai, il y avait du soleil, et Central Park était si tentant, avec ses arbres en bourgeon. Pas aujourd’hui, songea Kailey. C’est Nina qui s’en chargera.
Je me demande ce qu’il y a de si urgent, se dit-elle en jetant un coup d’œil sur la pendule avant de se précipiter vers sa chambre pour se changer. Frederick avait tenu ù ce qu'ils se retrouvent au Cornell Club, « un endroit tranquille pour mettre les choses au clair». La phrase était bizarre. Qu’y avait-il donc à tirer au clair ? Tous les problèmes juridiques avaient été résolus. Il ne restait que le chagrin — mais, en ce domaine, Frederick ne pouvait rien pour elle.
Kailey sentit des larmes lui monter aux yeux. Vais-je donc pleurer toute ma vie ? se demanda-t-elle. Puis soudain, elle se mit à sangloter si fort qu’il lui fallut s’asseoir quelques minutes, bien qu’elle commençât à être en retard. Elle ne pouvait s’empêcher de penser à Sonia et à Daniel. Pourquoi ne pouvaient-ils pas venir déjeuner avec Frederick, comme ils l’avaient fait si souvent au fil des années ?
Elle se rendit à la salle de bains, et humecta d’eau froide un mouchoir qu’elle tint contre ses yeux rougis. De la cuisine venaient les cris de plaisir de Bonnie. Nina, ayant fini de la faire manger, devait lui avoir donné un de ses jouets en peluche, ou l’habillait pour sortir : quitter l’appartement remplissait toujours le bébé d’allégresse. Comme elle se serait amusée avec ses grands-parents, songea Kailey, dont les yeux se mouillèrent de nouveau.
C’est un samedi soir au Radost, quelques semaines après la naissance de Bonnie, que Daniel avait eu l’attaque qui l’avait tué : bien qu’on l’eût immédiatement transporté au Mount Sinaï Hospital, il était mort quelques heures plus tard. Kailey avait bien cru que son propre cœur allait se briser quand le médecin leur avait appris la nouvelle à elle et à sa mère, qui attendaient toutes deux à l’entrée du service de réanimation. Mais la douleur de la jeune femme, qui pleurait à chaudes larmes, n’était rien à côté de celle de Sonia, qui ne disait mot, et qu’on aurait crue changée en pierre. Elle garda le silence pendant les funérailles, pendant la période de deuil. Quand, deux mois plus tard, elle mourut d’une crise cardiaque, Kailey fut accablée de chagrin — mais pas de surprise. Daniel et Sonia avaient passé leur vie ensemble, ils s’étaient aimés depuis l’enfance, à Auschwitz, puis en Amérique, pendant ces années où ils avaient connu le succès. La jeune femme fut persuadée que sa mère ne voulait pas vivre sans son mari, et elle en était presque heureuse pour elle. Mais c’était pour Kailey elle-même une perte si terrible que les mots ne pouvaient l’exprimer.
Y avait-il donc une loi qui décrétait que les gens heu-freux (levaient souffrir ? Elle commençait à penser que oui. En janvier, la naissance de Bonnie avait été le plus grand bonheur de sa vie. Quand les infirmières lui avaient amené le bébé, elle s’était sentie comme inondée d'amour. Sa passion pour Cameron, sa tendresse pour ses parents lui avaient fait croire qu’elle savait ce qu’était l’amour. Avec Bonnie, c'était tout à fait différent. C’était un lien intime, comme si le bébé faisait encore partie d’elle-même. Elle ne pouvait détacher ses yeux de la peau si douce, des doigts parfaitement formés, de la bouche en bouton de rose, et ne rendit sa fille aux infirmières qu’à contrecœur.
Quatre mois plus tard, Kailey éprouvait toujours le même sentiment chaque fois qu'elle regardait Bonnie. Elle l’entendait gazouiller chaque matin dans son berceau ; elle s’était mise à proférer des sons qui étaient presque des mots : « Pa, pa, pa, pa. » Est-ce qu’elle veut dire « papa » ? se demandait Kailey. Ce qui ne manque pas d’ironie, songeait-elle, presque malgré elle, car Cameron passait si peu de temps avec sa fille — presque aussi peu qu’avec elle, en fait.
Elle se dit qu’il avait bien changé depuis sa grossesse. Au début de leur mariage, il était aimant, passionné. Il avait affirmé être heureux qu’elle soit enceinte, mais ne rentrait pratiquement jamais plus avant minuit. Quand elle avait trouvé le courage de lui demander ce qui n’allait pas, il l’avait rabrouée brutalement : « Tu ne vois pas que je suis occupé ? Comment peux-tu venir m’ennuyer avec de telles sottises ? » Elle n’avait plus rien demandé et, chaque soir, pleurait en attendant son retour, sans jamais se plaindre de ses absences, de peur qu’il ne s'éloigne d’elle encore davantage. Quand le bébé sera né, s’était-elle dit, les choses reviendront à la normale.
Mais la naissance de Bonnie n’avait pas changé grand-chose, du moins au début. Cameron lui avait rendu brièvement visite chaque jour à la maternité, et n’avait pu se libérer lors de l’accouchement, bien que ce soir-là il soit arrivé avec un énorme bouquet de roses. Sonia et Daniel trouvaient bizarre ce manque d’attentions, mais Kailey avait refusé de répondre à leurs questions ou d'écouter leurs griefs contre Cameron, et affirmé qu'il était submergé de travail, qu’il se montrait merveilleusement aimant envers elle et Bonnie. Il était atroce de devoir mentir à ses parents, mais l’idée d'admettre qu’elle-même était déçue la terrifiait.
Kailey souffrit tout au long de cette période, torturée qu’elle était par l’idée que Cameron pourrait ne plus l’aimer. C’était lui qui l’avait éveillée à la vie, et elle mourrait s'il n’avait plus de tendresse pour elle.
Puis Bonnie était née, et tout avait changé. Au cours des deux premières semaines, Kailey connut une telle extase qu’elle oublia l’indifférence de son mari. Puis, à sa grande surprise, l’amour de Cameron parut renaître quand Daniel mourut.
Il resta à ses côtés pendant tout le service funèbre, puis pendant les cinq jours de shiva, s'occupa de l’inhumation à Long Island, de la notice nécrologique dans le New York Times. Il alla jusqu’à jeter une pelletée de terre sur le cercueil, comme le font d’ordinaire ceux qui sont les plus proches du défunt. Le surlendemain de la mort de son père, Kailey s'éveilla en sursaut, réveillée par un cauchemar; Cameron la réconforta, et ils firent l'amour avec passion, comme si rien ne les avait jamais séparés.
C'est avec un profond soulagement que Kailey confia à son mari la gestion des biens de ses parents. Même avant la mort de Sonia, il lui avait été suffisamment pénible de faire face à son chagrin; maintenant que tous deux n’étaient plus, elle n'avait pas la moindre idée de la façon de s’occuper de leur appartement sur la 5e Avenue, de la gestion du Radost, des détails de leurs testaments. Et Cameron s’en était brillamment sorti, se chargeant de tout. Il prêtait moins d'attention à Bonnie qu'elle ne l'aurait aimé, mais Kailey était certaine que cela changerait quand la petite fille grandirait. Elle ne cessait de se répéter que beaucoup d'hommes n'étaient guère à l'aise avec les bébés, qu'elle avait foi en son mari.
Kailey posa le linge humide sur le porte-serviette, puis sortit en courant. Frederick l'attendait, et elle savait que c'était pour quelque chose d'important.
Elle jeta un coup d'œil à sa montre quand le taxi s’arrêta devant le Cornell Club. L’endroit était encore presque vide. Frederick Wolf attendait, tout près de l’entrée. Il accueillit avec raideur son baiser sur la joue, ce que la jeune femme trouva bizarre. Elle excusa d’avoir vingt minutes de retard.
— Je suis navrée, Frederick, répéta-t-elle une fois de plus tandis que le maître d’hôtel les faisait asseoir près d’une fenêtre.
Frederick parut rester indifférent à ses excuses, et ne se départit pas de la distance qu’il lui témoignait depuis son arrivée. Tout en commandant les apéritifs, il ne cessait de la regarder, sans sourire, comme s’il attendait qu’elle dise quelque chose. Kailey commença à se sentir mal à l’aise :
— Frederick, il y a quelque chose qui ne va pas ?
Il prit l’air mécontent.
— Quelque chose qui ne va pas ? répéta-t-il d’un ton sec. Franchement ! J’ai vraiment le sentiment que tu aurais pu me prévenir avant. Je te connais depuis que tu es née, et ce n’était pas à moi d’aborder la question, ajouta-t-il d’une voix froide.
— Frederick ! s'exclama Kailey, stupéfaite. Je n'ai pas la moindre idée de ce que tu veux dire ! C'est à propos du testament ? Qu'y a-t-il donc ?
L'avocat fut incapable de se contenir davantage : il donna un coup de poing sur la table et, d’une voix chargée de fureur, lança :
— Kailey, ne m'insulte pas davantage ! Tu sais fichtrement bien que cela ne me concerne plus. J'y survivrai, bien que tes parents auraient sans doute été horrifiés de te voir renvoyer un de leurs meilleurs amis.
Pour se calmer un peu, il but une gorgée de son Martini, et poursuivit :
— Ce que je ne peux admettre, c’est que tu aies entièrement saccagé leur rêve. Comment as-tu pu ? Comment as-tu pu vendre le Radost ?
Kailey tentait de comprendre.
— Calme-toi, je t'en prie. Je ne vois pas de quoi tu parles.
Frederick la regarda avec attention et comprit d'un seul coup qu'elle était sincèrement surprise.
— Kailey, tu ne savais donc pas que Cameron a recours à un autre cabinet d'avocats pour gérer les biens de tes parents ?
Elle secoua la tête pour dire que non.
— Dans ce cas, ma chère, tu ignores peut-être qu'il a vendu le Radost hier. Aux frères Noone, des promoteurs, qui vont construire un gratte-ciel à la place dès que le bâtiment aura été rasé, c’est-à-dire dans un mois.
Kailey eut envie de vomir. Elle songea aux soirées passées au Radost quand elle était petite fille, quand ses parents vivaient encore, quand la vie semblait pleine de chaleur et de joie. Comment Cameron avait-il pu faire cela sans la consulter ? J'aurais dû prendre garde, se dit-elle. Cela ne se serait jamais produit : j'y aurais mis le holà.
Quels étaient donc les motifs de Cameron ? Kailey tenta d'imaginer ce qui avait bien pu l'amener à faire quelque chose d'aussi brutal et qu'elle subirait avec tant de peine. Le Radost était irremplaçable. Et Frederick, quel coup pour lui ! À quoi donc pensait Cameron ?
Elle se rappela confusément que, quelques mois auparavant, alors qu'elle était perdue dans son chagrin, il lui avait présenté des papiers qu'elle avait signés sans réfléchir. Elle savait, maintenant. Elle avait renoncé à tout contrôle sur les biens de ses parents, et Cameron vendait tout, morceau par morceau. Il avait dû se douter que Frederick Wolf s'y opposerait, et l'avait donc renvoyé sans cérémonie.
Kailey se sentit gênée que sa surprise soit à ce point évidente devant l'avocat. Mais ce n'était rien, comparé à ce qu'elle ressentait désormais pour Cameron. Accablée, elle se souvint des mises en garde de ses parents. Auraient-ils eu raison depuis le début ?
Il fallait bien qu'elle dise quelque chose à Frederick, mais les mots ne lui vinrent pas facilement :
— Je suis navrée... Je ne savais rien de tout cela, tu t'en doutes. En ce qui me concerne, tu es toujours mon avocat, et d'ici la fin de la journée je vais examiner tout cela. Pardonne-moi de te quitter, ajouta-t-elle en se levant, mais il faut que je voie Cameron sur-le-champ.
Elle embrassa l'avocat sur la joue, et vit bien qu'il restait dubitatif. Quand elle arriva, sans s'être annoncée, dans les bureaux de Little Angel, Kailey comprit vite que Frederick avait eu raison d'être sceptique.
Il lui fallut attendre un quart d'heure que Cameron en ait terminé avec une réunion. Et il n'était pas porté à s'excuser. Elle passait très rarement à son bureau, il aurait dû savoir à quel point tout cela avait de l'importance pour elle. Pourtant, il lit comme si tout cela n’en avait aucune.
— Je l’ai vendu des millions, dit-il négligemment, en parlant du Radost comme si c’était un tableau ou un fauteuil.
— C’était toute la vie de mes parents ! s'écria Kailey, rouge de fureur.
— Chérie, poursuivit Cameron d’un ton sans chaleur, si tu ne me faisais pas confiance pour prendre les meilleures décisions dans ce domaine, il ne fallait pas me le confier. Après tout, ajouta-t-il d’un ton condescendant, puisque tu ne voulais pas t’en occuper, tu n’es pas en droit de critiquer celui qui s’en charge.
— Arrête de me traiter comme une gamine de cinq ans ! Tu savais parfaitement que je me serais opposée à ce que tu vendes le Radost ! J’insiste pour que tu annules la vente immédiatement, avant qu’on le détruise, et que tu reprennes Frederick, qui a toujours été l’avocat de mes parents !
— Wolf n’est pas le seul avocat de New York, répondit Cameron, toujours aussi froid. Pour moi, il est dépassé. Mike Harris, qui lui a succédé, fait du bien meilleur travail. Si tes parents avaient vraiment tenu à Wolf, ils en auraient fait leur exécuteur testamentaire. Comme ce n'est pas le cas, je suis porté à croire qu’en fait cela n’avait pas grande importance.
Il se leva et vint mettre un bras autour de la taille de Kailey.
— Pour ce qui est du Radost, je suis navré, chérie. J’aurais peut-être dû t'en parler, mais il n'y a plus rien à faire. Cesse de te préoccuper de tout ça. Nous en reparlerons plus tard. Pour le moment, il faut que j’appelle le bureau de Los Angeles.
Kailey ne pouvait y croire. Il l’avait humiliée, il avait vendu le seul lien qui la rattachât encore à ses parents, et voilà qu'il la congédiait. Autant parler à un mur. Des larmes se mirent à couler sur le visage de la jeune femme : ce fut tout ce qu’elle put faire pour s’empêcher de hurler.
Feignant de ne rien remarquer, il la conduisit jusqu’à la porte, en faisant un signe à sa secrétaire pour qu’elle accompagne son épouse vers l’ascenseur. Kailey fut prise au dépourvu : elle était furieuse, mais il était impensable de faire une scène à Cameron en présence de Marianne.
— Tu rentres à six heures ? demanda-t-elle d'une voix aussi normale qu'elle pût. Nous avons encore à parler, Cameron. La discussion n’est pas terminée.
— J’essaierai, Kailey. Si ce n'est pas six heures, ce sera sept. Ne t’inquiète pas.
Kailey se sentit effondrée quand Marianne referma la porte derrière elle. Elle avait vu son expression tandis que Cameron parlait, et il était évident qu’il n’avait aucune intention d’être là à six heures. Comment vais-je faire ? se demanda-t-elle, impuissante. Elle sortit du bâtiment et appela un taxi. Sans doute parviendrait-elle à trouver un moyen, mais pour le moment il fallait qu’elle rentre retrouver Bonnie. Elle se sentirait mieux si elle pouvait serrer le bébé contre elle.
La fureur de Kailey dura des semaines, mais il lui fallut bien reconnaître que Cameron essayait de se faire pardonner, même s'il s'abstint de reconnaître qu'il avait eu tort. S'il ne s’excusa jamais vraiment, il prit l’habitude de téléphoner en fin d’après-midi, joua avec Bonnie, et parut se soucier davantage de ses responsabilités de chef de famille.
Mais c’est lorsqu’elle le vit en pleine crise qu’elle commença à lui pardonner. C’est au cours d’un de ses appels qu’il fit mention de la Jensen Baby Food Company et de ses problèmes : on avait trouvé du LSD dans un de leurs pots de purée de carottes, un bébé en était mort. Kailey apprit plus tard, par le journal télévisé, que la police ignorait tout à fait comment cela avait pu se produire, et ne savait pas si on avait ainsi empoisonné un lot entier, ou seulement un pot.
Cameron et ses employés furent obligés de travailler quasiment vingt-quatre heures sur vingt-quatre pour fournir en produits Little Angel les rayons des épiceries, d’où les produits Jensen avaient disparu. Il passait la journée à courir entre son bureau de Manhattan et l’usine de production de White Plains. Il réussit même à passer plusieurs fois à la télévision pour rassurer les parents, se montrant très convaincant.
Deux jours durant, il n'eut même pas le temps de rentrer se changer. Puis, le troisième jour, il revint vers deux heures du matin et s’endormit aussitôt. Le matin, Kailey, encore à demi endormie, se réveilla dans ses bras, et il lui fit l’amour avec passion. Elle se rendit compte que, pour la première fois depuis son entretien avec Frederick, elle avait cessé d’être furieuse contre Cameron — et même qu'elle était fière de lui. Certes, vendre le Radost avait été une énorme bourde, mais, quelles que soient ses erreurs de jugement, il savait comment sortir vainqueur d'une crise, qui semblait même lui avoir redonné de l'énergie.
— Est-ce que tu ne pourrais pas rester un peu à la maison, pour te reposer ? lui demanda-t-elle doucement.
— Non, répondit-il en l’embrassant sur les lèvres avant de sortir du lit. Je dois aller à White Plains ce matin, et j’ai des réunions tout l'après-midi avec les gens de chez Kroger.
Puis Kailey se souvint brusquement que ce jour-là le maire organisait une réunion en faveur des Juifs soviétiques, à dix-neuf heures à la Tavern on the Green. L'événement était préparé depuis des mois, et c'était la cause la plus chère au cœur de Daniel et de Sonia. Tous les plus hauts responsables de la municipalité et de l'État seraient là, le vice-président des États-Unis avait même promis de venir. On avait demandé à Kailey de prononcer quelques mots au nom de ses parents. Cameron était censé l'accompagner, mais elle se dit que ce qu’il avait à faire était autrement important.
Se levant à son tour, elle se mit à ramasser les vêtements qu’il avait négligemment jetés sur le sol la veille, et lui dit :
— Chéri, tu pourras toujours t’éclipser après. Je me débrouillerai toute seule.
Cameron, étonné, se tourna vers elle. Il avait évidemment oublié la réunion.
— La soirée en faveur des Juifs soviétiques, tu te souviens ? Mais ne t'en occupe pas.
Elle ne pouvait se douter qu’il attendait avec impatience de rencontrer les hauts fonctionnaires et les hommes d’affaires qui seraient présents, aussi fut-elle surprise de l’entendre répondre :
— Non, Kailey, je ne manquerais ça pour rien au monde. En revanche, il se peut que j’aie quelques minutes de retard, alors pourquoi ne pas nous retrouver là-bas ?
Plus tard, Kailey commença à se sentir nerveuse à l’idée de prendre la parole devant tant de gens. Peut-être un peu d’exercice me fera-t-il du bien, songea-t-elle en se coiffant et en se maquillant. Il était six heures du soir, et le restaurant, situé à Central Park, n'était qu’à dix minutes à pied de chez elle. Elle avait tout le temps.
Kailey connaissait chaque centimètre du parc, qui avait été l’un des lieux de promenade favoris de son père. Jetant un coup d’œil à sa montre, elle se rendit compte qu’elle avait le temps de flâner un peu, de regarder passer les couples qui se tenaient par la main, ou les cadres en costume trois-pièces qui avançaient d’un pas pressé, attaché-case à la main. Comme elle traversait une pelouse, la jeune femme fut surprise d’apercevoir son mari en compagnie de quelqu’un qu’elle n'avait jamais vu. L’homme était de taille moyenne, on lui aurait donné la quarantaine. Ses cheveux paraissaient trop noirs, comme s’il les avait teints, et sa peau était extrêmement blanche. Il portait des lunettes à monture d'écaille. C'était un de ces visages qu'on n'oublie pas.
Elle marcha vers eux et prit la main de Cameron. Surpris, il coupa court aussitôt à la conversation, et s'éloigna avec elle.
— Qui était-ce ? demanda-t-elle négligemment.
— Un type qui cherchait son chemin, répondit son mari avant de changer de sujet : Tu es prête pour ton petit discours ? Pourquoi ne pas le répéter avec moi ? Ça te détendra, tu verras.
Kailey était certaine que Cameron et l'homme avaient dû discuter d’autre chose de plus important : ils étaient près l’un de l’autre, et parlaient à voix si basse... Mais elle n’avait aucune intention de chercher à en savoir plus. Entre eux deux, les choses revenaient enfin à la normale, et il n’était pas question de faire des vagues. Si Cameron ne voulait pas dire qui était son ami, qu’il en soit ainsi.
Kailey fut fière d'entrer à la Tavern on the Green au bras de Cameron, pour le présenter aux vieux amis de ses parents. On aurait dit qu’ils étaient tous là. Les hommes d’affaires n’étaient pas les seuls à être venus ; la salle était pleine de danseurs, d’écrivains, d’artistes, de gens parlant russe. En milieu de soirée, elle eut l’impression que chacun d'eux l'avait prise à part pour lui rappeler les premières années du Radost, quand il leur avait servi de lieu de réunion et de foyer. Sa nervosité l'avait quittée quand elle s'avança enfin vers l’estrade. « Si seulement mon père et ma mère étaient là ce soir... », commença-t-elle, avant d’être immédiatement interrompue par des applaudissements.
Ce n'est que bien plus tard, alors qu'elle attendait que Cameron ait fini de discuter avec un membre du Congrès cl plusieurs organisateurs de la soirée, que Kailey aperçut Frederick Wolf. Elle se précipita vers lui pour le saluer : elle ne comptait nullement couper les ponts, mais elle n'avait jamais trouvé le temps de l'appeler. Ce n’est pas la vraie raison, se dit-elle. La vérité est qu’elle se sentait gênée. Elle avait fait une promesse qu'elle avait été incapable de tenir. Le Radost avait disparu sans qu'elle en empêche la vente, le bâtiment avait été rasé et à sa place se dressait un chantier de construction, comme l'avocat l'avait prédit.
— Frederick, dit-elle d'une voix douce, en l’embrassant sur la joue d'un air hésitant.
— Bonjour, chérie, répondit-il avec chaleur.
— Je suis navrée pour tout : le Radost est vendu, je ne t'ai pas appelé... J'ai dû te décevoir.
Frederick l'interrompit d'un sourire :
— Kailey, tu n'aurais rien pu faire.
Puis, jetant un regard en direction de Cameron, toujours perdu dans les conversations, il posa la main sur l'épaule de la jeune femme, et se mit à lui parler à l'oreille, en prenant bien soin qu'aucun de ceux qui les entouraient ne puisse l'entendre :
— Kailey, je m’inquiète terriblement à ton sujet. Je crains que tu ignores qui est l’homme que tu as épousé.
Kailey recula légèrement. Il lui était impossible de supporter le mépris de Frederick pour son mari, alors que tout allait si bien. L’avocat s’en rendit bien compte, mais ne voulut pas en rester là ; c’était trop important.
— Je vois bien que tu ne veux pas entendre parler de tout ça, mais il faut que tu m’écoutes. C’est à propos de ce bébé qui est mort la semaine dernière. J’en sais assez sur la compagnie de ton mari pour savoir qu’elle en a profité.
— Cameron travaille jour et nuit depuis que cela s'est produit, il est épuisé, répondit Kailey, sur la défensive — et sans comprendre où Frederick voulait en venir.
— Quelque chose me dit que Cameron y est pour quelque chose, chuchota-t-il.
Kailey en fut scandalisée.
— Comment peux-tu affirmer une chose pareille ! Qu'est-ce qui te le fait croire ?
— Kailey, dit-il avec douceur, je ne suis pas le seul à le penser. La police fait toujours une enquête sur quiconque profile d’un crime, et la Little Angel a tiré profit des événements de ces derniers jours.
Elle eut envie de le gifler : ce qu'il insinuait était monstrueux. Mais elle se contrôla. Frederick était un vieil ami, il éprouvait une rancœur compréhensible. La prochaine fois qu'ils se reverraient, il aurait repris ses esprits. Qu'il porte des accusations aussi grotesques s'expliquait autant par sa haine envers Cameron que par le manque d'attention qu’elle lui avait témoigné. Elle voulut prendre congé, mais l’avocat la retint :
— Kailey, il faut que tu prennes tout cela au sérieux. Ton époux est un homme qui sait ce qu’il veut et ne recule devant rien pour l'avoir.
— Frederick, je refuse d'en entendre davantage.
Vieil ami ou pas, il n’avait pas le droit de dire des choses pareilles ! Comme elle s'éloignait, elle l’entendit ajouter :
— Mona et moi partons en croisière, mais nous serons de retour dans deux semaines. Si tu as besoin de moi, je serai là.
Quand Kailey revint vers Cameron, elle était furieuse, mais au bout de quelques minutes elle se calma. Frederick était un homme âgé, et il avait la rancune tenace. Quand elle fut de retour dans l’appartement, elle ne ressentait plus pour lui qu’une profonde tristesse. Pour le reste, elle était soulagée : son discours s’était parfaitement bien passé, et Cameron était d’excellente humeur. Quand il annonça qu’il devait retourner au bureau, elle fut profondément déçue.
— Je comprends bien que ça te paraisse nécessaire, mais au moins ne pourrais-tu pas dormir quelques heures avant d’y aller ?
— Je serai à tes côtés quand tu te réveilleras. J’en ai pour deux ou trois heures, et il se peut même que je rentre avant.
Après son départ, Kailey comprit qu’elle ne pourrait fermer l’œil, mais elle était trop épuisée, après cette soirée, pour se mettre à lire. Désœuvrée, elle alluma la télévision et passa d’une chaîne à l’autre jusqu’à ce qu’elle tombe sur l’édition de nuit du journal. On parlait toujours de l’affaire Jensen : un journaliste s’était rendu dans l’usine de la compagnie, dans le New Jersey, et parlait depuis l’atelier de conditionnement. Elle suivit le reportage avec un certain intérêt. La caméra s’attarda sur quatre ou cinq employés puis sur l’un d'entre eux, qui plaçait des pots de verre vides sur un lapis roulant. Kailey se redressa d’un bond : elle le connaissait. Ce n’est pas possible, se dit-elle, je suis folle. Mais c’était bien l'homme qu'elle avait vu avec Cameron en début de soirée, elle en était sûre. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? S'il travaillait pour Jensen, que diable faisait-il avec son mari?
Le lendemain, elle y pensa toute la journée. Puis, en fin d’après-midi, elle prit le téléphone, composa le numéro de la Jensen Corporation et demanda l'atelier de conditionnement. Une femme lui répondit, à qui elle demanda de lui passer l'homme à lunettes aux cheveux noirs qu'on avait vu à la télévision la veille.
— Oh, dit la voix, moi aussi j’ai regardé NBC. C’était Alfred Bankes, ajouta-t-elle gaiement. Attendez un instant, il sera ravi qu’on l’ait remarqué.
L’homme prit la communication presque aussitôt :
— Bankes, dit-il abruptement.
Kailey, incapable de penser à ce qu’elle devait lui dire, décida de s'en tenir à la vérité d'aussi près que possible.
— Je crois que vous êtes un ami de mon mari, Cameron Hawkes.
L'autre raccrocha si sèchement qu'elle eut l'impression d'une explosion. Pourquoi donc ? Y avait-il un lien quelconque entre l'homme et son mari ? Celui-ci avait-il quelque chose à voir avec l'affaire Jensen ? Comme Frederick l’avait laissé entendre ?
Kailey se mit à trembler. Un bébé était mort. Ç’aurait pu être Bonnie. L’idée était insupportable. Impossible. C’était impensable.
Quand, ce soir-là, Cameron revint du travail, elle feignit de dormir. Elle était incapable de trouver les mots pour lui demander des explications sur ce qu’elle avait vu. Le lendemain, elle l’entendit se réveiller, prendre une douche puis discuter un moment avec Nina.
Comme il rentrait dans la chambre prendre sa mallette, elle comprit qu’il allait quitter l’appartement. La porte d’entrée se referma. Il se dirigeait vers l’ascenseur et serait parti dans quelques secondes. Il fallait qu’elle sache, quel qu’en fût le prix. En hâte, sans même passer une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit, elle courut derrière lui et saisit sa main au moment où il allait appuyer sur le boulon.
— Ce n'était pas la peine de te réveiller si tôt, dit Cameron d’une voix aussi affectueuse que la veille.
— Il faut que je te parle, répondit-elle en essayant de contenir sa peur. Hier soir, j'ai vu cet homme au journal télévisé... celui avec qui tu parlais dans le parc. Il travaille chez Jensen... Tu as quelque chose à voir avec toute cette histoire ?
Elle s’arrêta : les mots semblaient ne plus lui venir.
Cameron la saisit par le bras, la ramena jusqu’à leur appartement, et s’assura que la porte de la chambre de Nina était fermée avant de lui répondre, en chuchotant d’un ton féroce :
— Où as-tu pris une idée pareille ?
Il lui serra le bras encore plus fort.
— Écoute-moi bien. Si jamais tu te mêles de mes affaires, tu le regretteras, c’est moi qui te le dis.
La lâchant, il se dirigea de nouveau vers la porte, puis s’arrêta pour la regarder, comme s'il réfléchissait.
— Et tu ne seras pas la seule. Bonnie le regrettera aussi.
Kailey se sentit envahie par un frisson glacé, espérant, contre toute attente, qu’elle avait mal compris. Sa raison lui avait bien dit que Cameron était coupable, mais elle n’avait pas voulu y croire. Et pourtant c’était vrai. Son mari était un assassin.
Bonnie le regrettera aussi. Kailey frémit tandis que ces mots résonnaient dans sa tête. Cameron ne se contentait pas de la menacer. Il pouvait aussi s’en prendre à leur fille. Si ce que Frederick avait dit était vrai, il pourrait même la tuer sans hésiter un instant. Cette pensée finit par pousser la jeune femme à agir. Quoi qu’elle fît, où qu'elle aille, il fallait qu’elle sorte le bébé d’ici, et sur-le-champ. Elle appellerait Frederick, il serait à son bureau... puis elle se souvint. Il était parti en croisière. Combien de temps ? Deux semaines ? Trois ? Quelle importance ? Il fallait qu’elle fasse quelque chose. Sans tarder. À l’instant même.
— Nina, lança-t-elle en se précipitant vers la chambre de la jeune Norvégienne, nous allons partir un moment, rendre visite à des parents, et il va falloir que nous prenions la route tout de suite. Pourriez-vous préparer vos affaires pendant que je m'occupe de Bonnie ?
Nina acquiesça d'un signe de tôle. Kailey courut vers la chambre de la petite fille, jeta diverses choses — des couches, des vêtements — dans un sac de toile rouge. Elle savait qu’il lui fallait faire vite, mais elle ne voulait rien oublier d’indispensable. Elle prit la couverture rose et blanc de l’enfant, quelques-uns de ses jouets en peluche. Bonnie eut un grand sourire quand sa mère la prit dans son berceau. Kailey réfléchit à ce dont elle avait encore besoin, courut vers la cuisine et ajouta dans le sac un biberon et quelques pots pour bébé.
Elle était terrifiée à l’idée que Cameron puisse revenir, et ne voulut pas perdre davantage de temps. Elle appela le garage pour qu’on amène la voiture devant le bâtiment, s'empara de quelques vêtements et descendit avec Nina et Bonnie. Moins de dix minutes après le départ de son mari, toutes trois s'éloignaient dans la Jaguar rouge vif.
Je ne sais même pas où je vais, songea avec effroi Kailey en remontant Madison Avenue. Sans réfléchir, elle se dirigea vers le George Washington Bridge et prit l'autoroute vers l’ouest. Oui pourrais-je appeler? se demanda-t-elle. Elle aurait eu besoin de Sonia et de Daniel; eux partis, il ne lui restait plus que des connaissances. Même si quelqu’un acceptait de l’aider, Cameron la retrouverait facilement. Non, il fallait qu’elle aille le plus loin possible, si loin qu’il ne pourrait lever la main sur le bébé.
Elle lutta pour se concentrer. Si elle allait voir la police, son mari trouverait le moyen de s’en sortir; il était devenu si puissant depuis son mariage... Grâce aux parents de la jeune femme, il s'était lié d'amitié à trop de gens influents pour que Kailey puisse croire que la police les protégerait, elle et le bébé.
Kailey ne cessa de retourner le problème en tous sens tandis qu'elles traversaient le New Jersey. Elle n'avait que deux cents dollars sur elle, et se servir de ses cartes de crédit permettrait à Cameron de la retrouver. Elle aurait bientôt des problèmes d'argent, et il lui faudrait trouver un moyen de s’occuper de Bonnie.
Puis elle se souvint de Michael Warner, à San Francisco. II avait paru très impressionné par ses compétences linguistiques, et lui avait dit qu'on avait toujours besoin de gens comme elle dans l'import-export. Pourvu qu'il ait parlé sérieusement : il semblait bien être son seul espoir.
Si se dirigeait tout droit vers la Californie en empruntant des petites routes et sans perdre de temps, Cameron ne la retrouverait jamais. Jamais il ne lui viendrait à l’idée qu'elle ait pu aller si loin. Cinq mille kilomètres la sépareraient de son mari. Et peut-être Michael Warner la tirerait-il d’affaire. Pas question de s’inquiéter là-dessus. Peut-être avait-il tout oublié de leur rencontre chez ses parents, pendant sa grossesse. Aucune importance. La seule chose qui comptât était d’avoir une destination.
Kailey avait si peur d’être suivie qu’elle ne s’arrêta pas avant d’être en Pennsylvanie pour acheter une carte routière, sinon pour prendre de l’essence. Lorsque Nina se plaignit d’avoir faim, elles se contentèrent de sandwiches qu’elles mangèrent en roulant, sans s’attarder dans un restaurant. La jeune Norvégienne prenant le volant quand Kailey s’occupait du bébé, ou dormait un peu, elles furent en Californie en quatre jours. La chaleur et l’humidité les avaient accompagnées tout au long du trajet, et les deux femmes se sentaient sales et épuisées. Quand Nina la supplia de passer une seule nuit dans un motel, Kailey comprit qu’elle ne pouvait refuser et se décida finalement pour un endroit perdu, à quelques heures seulement de leur destination. Je leur dois bien ça, se dit-elle en laissant la jeune fille et Bonnie dans la voiture tandis qu’elle se dirigeait vers l’entrée du motel.
Kailey se mordit les lèvres en contemplant le registre du motel. Nom et adresse. Elle n’arrivait pas à se concentrer. Calme-toi. Calme-toi, se dit-elle sèchement.
Derrière le bureau, l’homme agita des papiers.
— Ça nous fera vingt dollars. Argent liquide ou carte de crédit ?
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