Passion
Chapitre 3
La voix de Sonia Davids parvint jusqu’à la chambre de Kailey :
— C'est encore Cameron Hawkes.
Kailey cessa d'écrire.
— Je ne peux pas lui parler en ce moment, maman. Dis-lui que je suis occupée ou quelque chose de ce genre, d’accord ?
La brochure de Wellesley lui tomba des mains. Le choix des cours devrait attendre que ses mains aient cessé de trembler. Elle pouvait à peine croire que cela lui fît tant d’effet chaque fois qu’il appelait. Et il avait téléphoné chaque soir depuis la soirée au Radost, quelques semaines auparavant. D’ordinaire, c’était Mrs. Alvarez, leur intendante, qui décrochait, parfois Sonia ou Daniel. La veille, Kailey avait répondu elle-même, mais avait préféré faire croire qu’elle n'était qu'une employée de maison. Miss Kailey est en voyage. Elle ne rentrera pas avant un mois ou deux. De toute évidence, il ne s’était pas laissé duper.
Sonia entra dans la chambre de sa fille, l’air interrogateur :
— Chérie, qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ne veux-tu pas lui parler ?
— Je ne sais pas... Je... Il me rend nerveuse, c'est tout.
Kailey balbutiait, mais la vraie raison n'était que trop claire. Il était si incroyablement attirant qu'elle en était terrifiée. Jamais je n’ai eu de petit ami, ni même d’amis. Que pourrais je lui dire ? Comment me comporter ? Je me couvrirais de honte en munis de cinq minutes. Elle savait exactement quel était le problème, mais jamais elle ne pourrait expliquer cela à sa mère.
— Chérie, ton père et moi connaissons vaguement Cameron, qui fréquente le club, et il est bien trop âgé pour toi. Pourquoi ne pas le lui dire ? Il cessera d’appeler. D’ailleurs, tu t’en vas à Wellesley à l’automne. Dis-lui ça aussi !
Peut-être que je ne veux pas qu’il cesse d’appeler, songea Kailey. Toutefois, elle n’en dit rien à sa mère, qui retournait dans le bureau. La jeune fille se mit à tourner en rond dans sa chambre. C’est complètement fou, se dit-elle. Maman a parfaitement raison. Je devrais lui dire de ne plus appeler. Mais la pensée de prendre le téléphone, de lui parler la pétrifiait.
Cameron Hawkes était devenu obsédé de Kailey Davids. La nuit, il restait allongé sur son lit, rêvant de sa peau, au plaisir qu’il ferait naître dans ses yeux. Il imaginait des scénarios dans lesquels la jeune fille et lui étaient dans le séjour de Daniel et de Sonia, entourés de quelques-uns de leurs amis, aussi célèbres que puissants.
Cameron savait que c’était Kailey qui, la veille, avait répondu au téléphone : il avait reconnu sa voix, son bégaiement crispé. Partie pour un mois ou deux ! Le prenait-elle pour un imbécile ?
Si agacé qu’il fût, il dut bien reconnaître que tout cela l’excitait. Il ne pouvait se souvenir qu’une femme lui eût dit non. Et la douceur de cette voix... Danser avec elle lui avait vraiment plu, et il pouvait jurer qu’il l’avait émue.
Il regarda sa montre. Six heures. Il se décida. Kailey, ma belle, tu ne le sais pas encore, mais ce soir, c’est ton jour de chance.
Kailey avait écrit une lettre à Ben et à Risa, et lisait quand, à huit heures trente, la sonnerie de l’entrée retentit. Ses parents étaient partis au Radost à sept heures, et Mrs. Alvarez avait fait de même quelques instants plus tard. Ce doit être quelqu'un des services d’entretien de l’immeuble, songea-t-elle : les portiers, très méfiants, téléphonaient toujours pour vérifier l'identité des inconnus qui se présentaient.
Elle se hâta jusqu'à la porte qu'elle ouvrit de quelques centimètres, juste assez pour voir qui était là.
Cameron Hawkes la bloqua du pied avant même qu’elle ait compris que c’était lui.
— Honey, je crois qu’il est temps que nous parlions, dit-il doucement en ouvrant la porte et en s’avançant dans l’appartement.
Kailey était trop stupéfaite pour répondre. Elle finit pourtant par chuchoter :
— Comment êtes-vous entré ?
Cameron passa doucement un doigt contre sa joue et ne répondit pas, il prit sa main et la conduisit dans le séjour.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il. Pourquoi ne répondez-vous pas à mes appels ?
De nouveau la tendresse. De nouveau la voix caressante, qui donnait à Kailey l'impression d'une explosion de chaleur. Elle ne savait que répondre. Son énergie lui faisait peur, tout en la captivant. C'était comme si elle eût été seule sur la planète avec cet homme impossiblement beau, et elle n'avait pas la moindre idée de ce qu'elle devait dire.
Cameron ne lui laissa pas le temps d'y penser.
— Kailey, allez dans votre chambre vous habiller, puis nous sortirons. Dès que vous voudrez rentrer, vous me le direz, et je vous ramènerai, je le promets. Dépêchez-vous ! Et rien de trop solennel !
Il rit, lui-même était en jean et en chemise de coton jaune.
Kailey se rendit dans sa chambre, comme perdue dans un rêve. Elle enfila un pantalon de lin noir, un sweater blanc, se brossa rapidement les cheveux, mit un peu de rouge à lèvres en se regardant à peine dans le miroir, et revint près de Cameron.
— C'est bien ! Vous avez l’air d’un ange !
Kailey rougit — et davantage encore quand il prit sa main.
— Avez-vous dîné ? Je meurs de faim, dit-il en l’entraînant.
— Non.
— Alors, allons chez Phebe.
Kailey n’avait pas la moindre idée de ce qu’il voulait dire, mais, craignant trop de révéler son ignorance, se contenta de hocher la tête.
Cameron avait laissé sa MG devant l’immeuble, sous la surveillance de Martin, le concierge. Plus tard, Kailey comprit qu’il avait dû recevoir un bon pourboire pour laisser entrer le visiteur. Pour le moment, elle se laissait emmener par Cameron, où qu’il voulût.
Ce fut vers un café sur la 4e Rue, non loin du Bowery. Kailey connaissait le Lower East Side, qu’elle avait traversé du temps où elle explorait la ville avec son père, mais elle ignorait tout de sa vie nocturne. Le soir, c’était en effet le centre des théâtres d’avant-garde. Des hippies traînaient sur les trottoirs en fumant des joints dans la bonne humeur, tandis que des escaliers d’incendie, au-dessus de la rue, venait le son bruyant de radios qui passaient l’album Rubber Soûl.
C’est chez Phebe que se retrouvaient les comédiens de théâtre. L’arrivée de Cameron fit naître bien des saluts venus de différents coins de la salle, mais il fit à peine signe aux acteurs qu’il connaissait, ne paraissant accorder d’importance qu’à Kailey, qu’il ne quittait pas des yeux.
— Bien ! dit-il, une fois que la serveuse eut pris leur commande. Il est temps. Pourquoi refusiez-vous donc de me parler ?
Kailey croisa son regard. Impossible de lui mentir.
— Parce que vous me faites peur.
Il eut une expression attendrie, un peu amusée, qui la libéra de toute gêne : elle finit même par sourire, et sa terreur se dissipa peu à peu.
— Si vous voulez savoir la vérité, vous me terrorisez.
— Très bien, répondit Cameron d’un air grave, bien qu’il sourît. Voilà ce que nous allons faire. Je vais vous parler de moi, puis vous rencontrerez tous mes amis, et ils vous parleront de moi. Alors vous n’aurez plus peur.
Il cessa de sourire d’un seul coup, et ajouta :
— Et alors nous nous marierons.
De nouveau, Kailey fut envahie par la peur, mais Cameron ne s’arrêta pas. Il avait répété si souvent cette version de son enfance, depuis qu’il avait rencontré Kailey, qu’il avait presque l’impression de dire la vérité.
— Je suis né à Laramie, dans le Wyoming, il y a vingt-huit ans. Ma mère était serveuse ; mon père est mort, j’étais trop jeune pour me souvenir de lui. Je suis allé au lycée, j’étais très bon au basket, mais franchement mauvais en football. Ça m’a valu quatre agrafes ! poursuivit-il eu soulevant une mèche de ses cheveux bruns juste au-dessus de l'oreille droite.
La serveuse revint et déposa sur leur table deux cheese-burgers et deux Heineken.
— Mon plat favori ! J'aime aussi rouler à bicyclette dans Central Park, me promener dans Brooklyn Heights, les billards électriques, les Who, les Stones et Jefferson Airplane.
Il se tut un instant, jeta un coup d’œil à Kailey, puis reprit :
— Quand j'avais cinq ans, je voulais être pilote de chasse ou garde forestier, mais à dix j'ai changé d'avis. J'avais un professeur de sciences, Mr. Foster, qui faisait toutes sortes d'expériences en classe, et j'ai décidé de devenir un scientifique.
Cameron était désormais lancé. De toute évidence, il n'était pas prévu que Kailey interrompe son monologue, qui dura un bon quart d'heure, et parut couvrir tous les instants de sa vie.
Il en faisait trop, et Kailey adorait cela. Elle cessa d’avoir peur quelque part entre sa décision de devenir un grand écrivain lorsqu’il avait découvert Jack London en sixième, et son entrée en première année à l'université du Wyoming. Le temps qu'il parvienne au seul épisode vaguement véridique de son récit, la fondation de la Little Angel Baby Food Company, elle était sous le charme.
Ce premier soir, Cameron ne lui posa pas de questions, et se contenta, en la ramenant, de l'embrasser très légèrement sur les lèvres.
— Je passe vous prendre à sept heures demain soir, dit-il, comme s’ils l’avaient déjà décidé.
Le lendemain soir, ils allèrent voir une comédie musicale à Greenwich Village, avant de dîner chez O’Henry. Le surlendemain, il l’emmena dans un énorme restaurant italien de City Island. Jour après jour, semaine après semaine, il fit sa cour. Certains après-midi, ils se promenaient dans Central Park en discutant. Jamais Kailey n’avait rencontré quelqu’un qui sût écouter avec autant d'intensité, comme si chaque mot qu'elle prononçait eût été vital. Le soir, il la guidait dans un monde dont elle n'avait jamais fait l'expérience. Kailey vit ainsi tous les spectacles de Broadway, fréquenta des théâtres d'avant-garde dont jamais elle n'avait entendu parler. Jazz au Birdland, verres au Twenty-One, brunches au Clarlyle. Son père lui avait fait connaître New York pas à pas, quartier par quartier; Cameron lui donna la même impression d'être la maîtresse de la ville.
Elle voyait bien que l’attention extraordinaire qu’il lui témoignait préoccupait ses parents. Un soir, comme elle s’habillait pour aller au Village Vanguard, sa mère entra dans sa chambre et parut vouloir l’interroger sur Cameron. Mais, après des questions très générales — Est-ce que tu t'amuses bien, chérie ? Est-ce que c’est quelqu’un d’intéressant ? —, elle sembla se raviser. Au cours des premières semaines, la jeune fille surprit suffisamment de chuchotements entre son père et sa mère pour savoir ce qui se passait. Cameron Hawkes les mettait mal à l’aise. Outre son âge, c’était un inconnu — et chrétien, de surcroît. Ils étaient toutefois si émus de voir Kailey heureuse, de la voir s'amuser pour la première fois depuis des années, qu’ils n’osaient pas faire part de leurs réserves.
Il se passa deux bonnes semaines avant que Cameron fasse plus qu’embrasser Kailey en la déposant chez elle, et même alors, il n’insistait jamais pour qu’elle accorde plus qu’elle ne le désirait. Il n’avait aucune intention de l’effrayer par des exigences excessives. Au bout d’un mois, le désir de la jeune fille était devenu aussi fort que le sien. Pourtant, il ne voulait toujours pas lui faire l’amour.
— Pas encore, chérie, murmurait-il tandis qu’ils étaient dans sa voiture, devant l’immeuble, au retour d’une soirée en ville. Je veux que tu sois complètement à l’aise quand nous ferons l’amour. Je veux que la première fois soit la plus merveilleuse de ta vie.
En fait, Kailey était déjà plus à l’aise avec Cameron qu’elle ne l’avait jamais été avec quiconque. Ses parents eux-mêmes n’avaient jamais soupçonné l’étendue de ses terreurs, la profondeur de sa solitude. Son terrible secret était la seule chose qu’elle ne lui ait pas confiée. Jamais elle ne lui avait dit qu’elle avait eu la polio, jamais elle ne lui avait parlé de la malformation qui la mortifiait. Elle prenait toujours soin de porter des jupes tombant à mi-mollet, en expliquant que la minijupe n’était pas à son goût. Mais, fin août, il lui devint impossible de se dissimuler derrière sa garde-robe.
Un vendredi soir, en la ramenant chez elle, Cameron lui apprit gaiement :
— Nous allons à East Hampton demain ! Un de mes amis donne un dîner; nous passerons la journée ù la plage el nous nous changerons chez lui.
Kailey resta sans voix. Toute la nuit, elle s’efforça de trouver un moyen de cacher ses jambes, et souhaita ardemment qu’il plût. Mais le petit matin fut lumineux et chaud. Cameron vint la prendre à dix heures, et à midi et demi ils étaient sur la plage. Kailey portait, par-dessus son maillot de bain, un long peignoir de plage. Il plongea aussitôt, la pressant de le rejoindre, mais en vain :
— Je suis mauvaise nageuse, surtout dans d’aussi grosses vagues, dit-elle, feignant de se perdre dans son exemplaire de Life.
Quand Cameron revint, elle feignit le sommeil. Il se sécha, s’étendit sur le dos au soleil. Au bout de quelques minutes, remarquant les gouttes de sueur qui se formaient sur le front de Kailey, il se redressa, la regarda avec attention, la secoua un peu et dit :
— Chérie, tu dois rôtir ! Pourquoi ne pas enlever ça pour faire quelques pas dans l’eau ? Pas besoin de te jeter dans les vagues, te rafraîchir suffira.
Kailey était malheureuse comme les pierres. Elle savait qu’elle ne pouvait faire semblant de dormir jusqu'au coucher du soleil. Il était temps d’accepter ce qui l’attendait. Dieu sait combien cela avait été merveilleux, tant que cela avait duré. Elle s’assit et reprit son souffle :
— Cameron, écoute... Il y a quelque chose qu’il vaut mieux que tu saches.
Elle se leva lentement et ôta son peignoir puis, immobile, désigna du doigt sa jambe gauche.
Il eut un sifflement admiratif :
— Ces jambes méritent une vraie campagne publicitaire ! dit-il en se levant pour lui donner un long baiser.
— Pas la peine de faire semblant, répondit-elle, accablée.
Cameron se rendit compte brusquement qu’il se passait quelque chose :
— Qu’y a-t-il ? Je ne te suis pas.
— Pas la peine d’être gentil là-dessus, dit-elle d’une voix douce. J’ai eu la polio quand j’étais petite, et c’est ce qui en reste. C’est pourquoi j’ai cette allure-là, c'est pour ça que je boite.
Cameron fut stupéfait :
— Kailey, je ne vois pas de quoi tu parles. Tu ne boites pas, et les jambes sont superbes.
Il prit son visage entre ses mains et la contraignit à le regarder bien en face :
— Tu marches comme une danseuse.
Puis il baissa la main et, centimètre par centimètre, explora sa cuisse, son genou, sa cheville, son pied.
— Ta jambe n’a rien. Rien ! Quel âge avais-tu quand tu as eu la polio ? Tu es restée à l’hôpital longtemps?
Il l’accabla de questions, la forçant à tout lui raconter sur ces deux années. Kailey finit par lui dire à quel point cela avait été affreux. La douleur de ses parents avait été si grande que jamais elle ne s'était sentie libre d'exprimer sa propre angoisse. Le vaccin avait été testé avec succès si peu de temps après qu’elle eut contracté la maladie...
— Je n’avais jamais compris pourquoi tu paraissais si seule, s’exclama-t-il quand elle en eut terminé. Maintenant, je sais.
Il s'étendit sur la serviette de bain, la prit dans ses bras et la serra très fort. Derrière cette coûteuse perfection, il y avait une petite fille apeurée. Cameron fut surpris de se sentir aussi protecteur. Ainsi, il n’était pas le seul à se dissimuler derrière des secrets. Cela paraissait la rendre encore plus désirable, encore plus réelle. Pour une fois, ses paroles furent sincères :
— Tu es la femme la plus belle, la plus adorable, la plus parfaite que j’aie jamais rencontrée.
Kailey eut l'impression d'entendre ses parents lui dire qu’elle ne boitait plus. Ils le lui avaient répété pendant des années, mais jamais elle ne les avait crus. Elle venait de mettre à nu ses craintes les plus vives, et elles avaient disparu. Elle fut envahie par le soulagement.
Avant de sortir avec Kailey, Cameron avait croisé ses parents plusieurs fois au Radost. Depuis lors, il les avait rarement vus. En règle générale, il passait la prendre après qu’ils étaient partis au club. Une ou deux fois, il avait eu l'occasion de leur dire bonsoir, mais rien de plus. Puis, deux jours après leur randonnée à East Hampton, Kailey lui demanda s’il accepterait de venir dîner chez eux.
— Mes parents veulent te connaître, expliqua-t-elle, près que timidement. Tu es tellement téméraire, et eux sont si... si russes !
Cameron éclata de rire.
— Qu'est-ce qu’ils vont faire ? Danser le kazatzke dans le séjour, puis m’inscrire au parti communiste ?
Kailey rit à son tour, mais elle n’était pas persuadée que tout se passerait bien. Il la rassura :
— Ne t’inquiète pas, chérie. Ils t’aiment et je t’aime. Nous nous entendrons bien, je te le promets.
En fait, Cameron n’en était pas vraiment sûr. Il savait que les Davids avaient peu de chances d’être enthousiasmés par leur relation. Il était à peu près certain que Daniel et Sonia ne savaient rien de son trafic de drogue. Désormais, la Little Angel était une société florissante, et sa réputation d’homme d’affaires avisé leur plairait peut-être. Mais Kailey était leur petite princesse, et il avait dix ans de plus qu'elle. Et il y avait la question de la religion. Officiellement, il était protestant, bien qu’il ne fût jamais entré dans une église. Ce n’est qu’une fois arrivé à New York qu’il avait vraiment eu l'occasion de rencontrer des Juifs, et, d’après ce qu’il avait entendu dire, ils se montraient volontiers pointilleux sur les gens que leurs filles épousaient. Et il comptait bien épouser Kailey. C’était la femme dont il avait besoin : jeune, attirante, malléable. Elle serait parfaite à son côté tandis qu’il se ferait une place au soleil.
Il voulait aussi avoir Daniel Davids comme beau-père. Épouser Kailey serait comme l’apposition d’un sceau de respectabilité permanent, indélébile, avec en prime une femme magnifique et passionnée. Mais Cameron n'était pas sûr de l’approbation des Davids. Il savait qu'il lui faudrait s’assurer définitivement des sentiments de la jeune fille, juste histoire d’être sûr. Il y réfléchit et en trouva le moyen. Un seul coup de téléphone bien placé suffit.
Le jour même du dîner chez les Davids, Cameron vint prendre Kailey chez elle à trois heures de l’après-midi.
— Aujourd'hui, nous ferons quelque chose de très spécial, dit-il en lui chatouillant le cou tandis qu’il prenait place derrière le volant de la MG. Est-ce que je t'ai déjà parlé de mon ami Bernard Holder ?
— Le couturier ? dit Kailey, très impressionnée.
— Celui-là même.
Il savait qu'elle ne pourrait pas résister. Holder était l’un des stylistes les plus célèbres de l'époque; ses minijupes en daim, ses vestes à franges et ses caftans de soie multicolore avaient bouleversé la mode des Sixties. Sur les campus, les filles portaient des répliques à bon marché de ses modèles, dont chacun coûtait des milliers de dollars.
— Et si tu veux choisir quelque chose, je suis sûr que Bernie te fera une faveur. On se connaît depuis longtemps.
En fait, leur relation reposait sur l'affection excessive de Holder pour le hachisch, qu'il avait presque, mais pas tout à fait, surmontée, sans que Cameron y soit pour rien.
— C'est au quatrième étage, dit celui-ci comme ils pénétraient dans un immeuble de la 7e Avenue.
Dès qu'ils entrèrent dans le show-room, Kailey eut le souffle coupé. Où qu’elle regardât, elle voyait des choses superbes : somptueuses maxijupes de daim noir, corsages de satin aux couleurs chatoyantes. Le tout beaucoup trop stylisé pour qu'elle imagine les porter elle-même, mais c'était étourdissant de les admirer.
Cameron se présenta au réceptionniste, et ils furent conduits presque aussitôt dans le bureau de Bernard Holder. Au début, celui-ci s’adressa surtout au jeune homme, mais il suivait des yeux Kailey, qui, comme il l'y avait invitée, allait et venait dans la pièce en examinant les vêtements dispersés partout. Cameron lui avait demandé une faveur, mais c’est lui qui lui en faisait une. Kailey Davids était un mannequin-né. Ce corps, ce visage... Elle doit mesurer environ un mètre soixante-quinze, se dit-il. Ce serait parfait.
Au bout d’un moment, Holder ne put se contenir :
— Miss Davids, j’ai une proposition à vous faire. Mon premier mannequin vient de m’informer qu’elle est enceinte. Elle sera bientôt incapable d’entrer dans mes vêtements, et j’ai un défilé très important à Paris lors de la deuxième semaine d’octobre. Est-ce que ça vous intéresserait ?
Kailey en resta stupéfaite.
— Qu'est-ce qui m’intéresserait ?
— Participer au défilé. Nous en avons un autre à New York le mois d’après, et un troisième à Houston quinze jours après.
Il parle sérieusement ! songea Kailey, abasourdie.
— Moi ? Mannequin. Je ne sais que' vous répondre. Je n’y ai jamais pensé. Peul être devriez-vous me voir marcher, ajouta-t-elle d’une petite voix. J’ai été malade étant enfant, et...
Holder eut un geste de la main :
— Allons, allons! Je vous observe depuis cinq minutes, vous avez une démarche admirable. Vous avez dû faire de la danse étant petite ; cela se voit dans votre allure.
Le tout d’un ton insouciant qui la laissa sans voix. Ainsi donc, Cameron n'avait pas menti et, toutes ces années, ses parents non plus. Et Bernard Holder avait lancé ses remarques sans y réfléchir. Après tout, peut-être était-elle... jolie...
— Tu avais raison ! dit le couturier à Cameron. Elle est magnifique !
Kailey fut stupéfaite. Cameron avait tout manigancé ! Il pensait vraiment qu’elle pourrait être mannequin, qu’elle était belle !
— Alors, Kailey ?
Holder se fit plus insistant, mais tout allait un peu trop vite pour elle.
— Est-ce que je peux y réfléchir un jour ou deux ? C’est si... je ne sais que dire... si inattendu.
— Bien sûr, appelez-moi avant jeudi.
Kailey ne pouvait contenir son excitation. Après leur visite à Holder, Cameron et elle rentrèrent chez les Davids, où Daniel et Sonia les attendaient, après avoir mis une bouteille au frais.
— Maman, papa, vous ne devinerez jamais ce qui s’est passé cet après-midi !
Elle leur parla avec enthousiasme de la stupéfiante proposition de Bernard Holder. Daniel parut perplexe.
— Mais chérie, tu dois bientôt partir pour Wellesley. Quatre années merveilleuses t’attendent !
Sonia n’était guère convaincue que sa fille dût renoncer à ses études pour devenir mannequin. Mais elle était fière de la beauté de Kailey ; désormais celle-ci pourrait en prendre conscience elle-même. Au cours des deux derniers mois, sa fille s’était épanouie. Cameron Hawkes ne correspondait pas à l’idée qu'elle se faisait du petit ami idéal, ni mannequin à celle d'une carrière comme il faut, mais il y avait tant de joie sur le visage de Kailey qu'elle préféra modérer ses paroles :
— Chérie, peut-être pourrais-tu travailler pour Mr. Holder pendant les vacances d’été, ou môme à Noël et lors des congés de printemps?
Daniel vit s’éteindre la lueur dans les yeux de sa fille. L’idée de la décevoir lui répugnait. Ce genre de conversation pourrait attendre. Peut-être, plus tard, y aurait-il un compromis possible ? Il se tourna vers Cameron et, changeant de sujet, lui demanda si le vin lui plaisait. Sonia suivit son exemple et suggéra qu’ils passent à table. Tous deux bavardèrent avec leur invité pendant tout le repas, glissant doucement, de temps à autre, une question sur ses origines, ses activités professionnelles. Daniel fut bien obligé de constater que les réponses de Cameron étaient pleines d’intelligence, et très drôles. Quant à l’amour qu'il portait à Kailey, il était évident.
À la fin du dîner, Cameron demanda à Kailey de lui montrer sa chambre, en lui disant, pour la taquiner : « Voyons un peu si tu es aussi désordonnée que tu le dis ! » Il était curieux de voir l’endroit où elle était restée quasiment prisonnière pendant deux ans ; il avait aussi le sentiment que c’était là où il aurait le plus de chances de se voir accorder ce qu’il voulait.
Il la prit par la main et la fit asseoir sur le lit.
— Tu sais, chérie, tes parents n'ont pas tout à fait tort, à propos de l’offre de Holder. En fait, j’ai une idée encore meilleure. Ferme les yeux.
S'installant à côté d’elle, il sortit d’une poche de sa veste une petite boîte de velours qu'il passa sur le cou, les bras, les seins de la jeune fille. Pour finir, il se pencha et l'embrassa. Kailey se sentit insupportablement excitée, à la fois terriblement malheureuse et follement heureuse. Le bon sens finit par l’emporter et elle recula.
— Cameron, dit-elle d'une voix haletante, pas ici.
— Nous le pourrons lorsque nous serons mariés, chuchota-t-il.
Sidérée, Kailey le vit prendre sa main et y placer le coffret de velours, qu’il ouvrit pour en sortir une bague ornée d’un diamant.
— De cette façon, tu pourras aller en fac, ou être mannequin, comme tu préfères, dit-il d’une voix douce, mais pressante.
Kailey se sentit confondue, comme dans ces cauchemars où l’on est pris au piège. Elle ne savait que répondre, et ne parvenait même pas à croire que tout cela lui arrivait bel et bien, qu'elle ne rêvait pas. Et pourtant, il y avait la bague, brillante, étincelante. Et il y avait Cameron. L’homme qu'elle aimait. Non, comprit-elle brusquement. L'homme qu'elle allait épouser.
Ils apprirent la nouvelle presque aussitôt aux parents de Kailey. Sonia fut choquée, et en eut le cœur serré. Daniel songea aux rumeurs qui couraient sur Cameron, sur ses activités douteuses. Rien de précis, simplement l'expression de certaines personnes quand son nom venait dans la conversation. Il était bien élevé, et devait être à l'aise, à en juger par les endroits où il emmenait leur fille, mais quelque chose n'allait pas. Et puis les Davids avaient toujours pensé que Kailey épouserait un Juif. Ni l'un ni l'autre n’étaient très religieux, mais la guerre, les camps leur avaient laissé un désir d'avoir un gendre juif, des petits-enfants juifs.
Tous deux tentèrent d'expliquer tout cela avec autant de tact qu'ils purent. Cameron comprit que ses activités leur inspiraient des doutes, mais Kailey ne voulut rien entendre, même pas leurs remarques sur l'âge et la religion de son futur époux.
— J'aimerais que vous veniez visiter les bureaux et l'usine de Little Angel, suggéra Cameron aux Davids. Vous en sauriez davantage sur mes affaires.
Il ne releva pas leurs vagues allusions à des rumeurs incertaines, et se contenta de garder une attitude polie et respectueuse : celle, un peu servile, d’un homme qui voulait leur précieuse petite fille.
Kailey était restée silencieuse lors de la discussion. Elle n'avait aucune envie de s'inscrire à Wellesley. En fait, elle ne pouvait même pas imaginer travailler avec Bernard Holder. Plus rien de tout cela n'avait d'importance. La seule chose qui comptât, dans cette pièce, c'était Cameron, l'amour qu’elle avait pour lui, son désir de vivre avec lui. Il était le seul au monde à pouvoir la rendre heureuse, à pouvoir lui faire oublier les années de souffrance et de gêne. Il était l'autre moitié d’elle-même, le seul qui l’écoutât avec attention. Pour la première fois de sa vie, elle se sentit entière.
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