Passion

Cynthia Victor · Chapitre 25 sur 32

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Passion

Chapitre 24

 

Forrest Taylor s’étira dans son fauteuil, et remit un lot de photographies dans une enveloppe qu’il jeta au centre de la table.

— Je les aime, un point c’est tout. Je voterai pour ce type.

Calvin Giles le contempla en fronçant les sourcils.

— Allons, Forrest ! Elles sont trop prétentieuses ! Donnez-lui cinq ans pour qu’il renonce à faire du style, et il arrivera peut-être à quelque chose. Pour le moment, je vote non.

— Je suis de l’avis de Cal, intervint Judith Lacy. C’est très prometteur, mais ce n’est pas au point.

Tous trois levèrent les yeux en entendant s’ouvrir la porte de la salle de conférences. Cameron Hawkes entra dans la pièce en souriant. Il remarqua avec satisfaction les plateaux de sandwiches, de fruits frais, de pâtisseries, les bouteilles de jus d’orange et d’eau minérale. Il avait insisté auprès de sa secrétaire pour que le jury travaille dans les meilleures conditions possibles. Il tenait à ce qu’on sache que faire partie du comité de sélection lors de la compétition du Forum international des enfants de la Hawkes Corporation était non seulement une chose prestigieuse, mais de surcroît aussi agréable que lucrative. Outre une généreuse enveloppe, chacun des trois critiques se voyait octroyer une limousine, ainsi que des repas somptueux dans les plus grands restaurants de la ville.

— Je vois que vous êtes en plein travail, dit-il en s'asseyant à côté de Judith Lacy. J’espère que je ne vous dérange pas trop. Je voulais simplement suivre vos délibérations pendant quelques minutes — si cela ne vous ennuie pas, bien entendu. Et quand bien même cela vous ennuierait, se dit-il, c’est moi qui paie.

— Pas du tout. Continuons, dit Cal Giles, qui paraissait à peine avoir remarqué sa présence.

Il prit une autre enveloppe et en sortit les clichés, tout en consultant quelques notes sur le bloc posé devant lui.

Ces cultureux sont fichtrement arrogants, songea Cameron. À peine prenaient-ils quelques secondes de leur précieux temps pour saluer celui qui parrainait l’événement. Giles était le pire du lot : parce qu’il était critique, il se comportait en souverain béni par la grâce divine, et de ce fait autorisé à donner son jugement sur tout. Cameron ne pouvait le supporter, mais c’était quelqu’un de puissant qui donnait un prestige supplémentaire à la compétition. Taylor était moins pénible : ce propriétaire de galerie songeait avant tout à faire de l’argent, bien que lui aussi soit tout disposé à exhiber son ego quand l’occasion s’en présentait. Judith Lacy n’était pas non plus une franche bénédiction. Doyenne de la meilleure école de photo de la ville, elle avait l’habitude de n’en faire qu’à son idée, et d’être obéie au doigt et à l’œil. S’il fallait en juger par ces trois spécimens, le monde de l’art était semblable à celui des affaires : un réseau d’influences, d’argent et de pouvoir.

Giles parlait du photographe dont il examinait les œuvres :

— J’ai un peu de mal à me décider, mais je serais tenté de l’éliminer. Tout cela a quelque chose d’un peu statique. La composition est bonne, tous les éléments y sont, mais le manque de vie me gêne.

Cette fois, Judith Lacy n’était pas d’accord.

— Pas du tout ! Elles sont plus magnifiques les unes que les autres ! La spontanéité y est, il a choisi juste le bon moment ! Je ne vois pas ce que vous leur reprochez, Cal !

Forrest Taylor intervint :

— Je ne sais trop qu’en penser, mais je serais tenté de me montrer favorable.

Ils discutèrent pendant quelques minutes avant de décider de placer l’enveloppe dans la pile de celles qui seraient examinées plus en détail. Ils avaient d’abord sélectionné dix finalistes parmi plus de deux cents candidats. Les œuvres de chacun avaient été placées dans une enveloppe portant en rouge le nom de l'expéditeur. Les membres du jury avaient amplement eu le temps de tout analyser. Deux semaines auparavant, ils avaient déjeuné ensemble au Russian Tea Room pour discuter de la qualité d'ensemble, avant de faire leur choix final.

Cameron avait été ravi d’apprendre qu'hormis une dizaine d'envois qui ne dépassaient pas le stade de l’amateurisme, la qualité des concurrents paraissait très élevée.

Cameron constata que la pile des candidats sélectionnés comprenait six enveloppes.

Nom d’un chien ! se dit-il en saisissant la troisième : Susannah Holland était parmi les heureux élus. Il y avait les clichés qu’elle avait pris d’Olivia, plus ceux qu’elle avait déposés à son bureau après la soirée. Ils lui parurent très bons, mais il n’avait pas la moindre idée de leurs chances face aux autres candidats.

Il les examina de nouveau, d’un œil plus attentif. Tous étaient en noir et blanc. Un enfant agenouillé au bord du trottoir, occupé à jouer avec une vieille boîte de Budweiser. Deux infirmières d’allure sévère, aux uniformes blancs soigneusement amidonnés, poussant des landaus dans un parc, sur un chemin bordé d’arbres. Un gamin aux cheveux bruns et une fillette blonde se disputant une paire de patins à roulettes au beau milieu d’un terrain de jeux. Une petite fille, debout dans l’herbe, serrant contre elle sa poupée et fermant très fort les yeux, tandis qu’au-dessus d’elle s'amoncelaient des nuages orageux. C'est vraiment bien, se dit-il avant de jeter un coup d'œil sur le reste, puis de tout remettre en place.

L'espace d’un instant, il se dit qu’il pourrait être intéressant d’avoir une fille dotée d’un tel talent. Il ne serait pas si mauvais de découvrir qui était vraiment Susannah Holland. Elle était intelligente, douée, attirante — il serait ravi de la présenter comme étant sa fille. Bien entendu, il en avait déjà une, mais Olivia était si peu sûre d’elle, si avide d’affection ! Qu’elle cherche sans cesse à retenir son attention l'irritait considérablement. Peut-être Susannah disait-elle la vérité ? Ça donnait à réfléchir.

— De vraies cartes de vœux! S’écria Forrest Taylor, dégoûté, en parlant des photos qu’il avait en main.

— Vous ne savez même pas de quoi vous parlez! lança Giles.

— Cal, voyons, intervint Judith Lacy, ça ne vaut pas un clou. Comment avez-vous pu retenir ce type ?

Cameron jugea inutile d’en entendre davantage ; il se leva et fit un geste de la main. Les trois autres remarquèrent à peine son départ. Ainsi, Susannah était arrivée dans les dix premiers, et seule. Les choses commençaient à devenir intéressantes.

 

— Bonsoir, mademoiselle.

— Bonsoir, dit Susannah en entrant.

La bonne referma la porte derrière elle, puis alla s’occuper d'un autre invité. Susannah resta immobile, ne sachant trop que faire. Son cœur battait avec violence. L'appartement new-yorkais des Hawkes n’était pas aussi vaste que leur demeure de Bedford, mais il avait quelque chose d’impressionnant. C’était la première fois qu'elle y était reçue et elle regretta désespérément qu'Evan ne fût pas là : il avait dû se rendre à Pittsburgh pour assurer les commentaires techniques d'un match. Bien sûr, elle était ravie pour lui, mais elle aurait vraiment eu besoin de lui ce soir.

Puis elle se redressa. Ce n'était pas le moment de penser à Evan. Le dîner réunissait les dix finalistes : c'était sa grande chance. Après le repas, chacun aurait un entretien en tête à tête avec les membres du jury ; il lui faudrait se montrer sous son meilleur jour. Calme-toi, se dit-elle. Tu peux y arriver. Et quand tu auras terminé, tu pourras toujours tuer Jamie. Sans lui, elle ne serait pas dans ce guêpier. Susannah avait été stupéfaite d'apprendre qu'elle faisait partie des dix élus. Elle avait eu beau relire la lettre plusieurs fois, il lui avait fallu plusieurs heures pour en être vraiment persuadée. C'était merveilleux, incroyable : exactement ce qu'elle espérait. Peut-être serait-elle parmi les trois vainqueurs, et toucherait-elle l'argent dont elle avait besoin pour Ruth ? Mais cela voulait dire également qu'elle devrait continuer à feindre d’être la fille de Cameron. La tension l’épuisait. Combien de temps encore pourrait-elle tenir?

Elle se dirigea vers le bar, installé dans un coin de la pièce, et demanda un vin blanc. Comme Bedford, l’endroit avait l'odeur de l’argent : tout y était cossu, sans excès, mais coûteux. Cela lui parut froid, apprêté : le travail impersonnel d’un décorateur. La vérité est que la pièce n’avait rien de chaleureux : ce n’était qu’un bric-à-brac qui faisait illusion. À bien y réfléchir, d’ailleurs, Bedford était semblable. Une demeure agréable, de bon goût, mais qui aurait pu appartenir à n’importe qui — à condition, bien entendu, d’avoir suffisamment d’argent.

Il n’y avait qu’une seule femme dans la pièce : sans doute Judith Lacy, l’un des trois membres du jury, qui sirotait son cocktail d’un air ennuyé, sans écouter le jeune homme qui, à côté d’elle, lui parlait avec animation. Les deux autres étaient faciles à repérer : les noms de Calvin Giles et Forrest Taylor ne lui étaient pas inconnus, et elle avait vu leurs photos dans des revues d’art ou de photographie. Elle aperçut également Lionel Shea, non loin de la fenêtre, et Cameron, en costume bleu marine, bronzé, avenant. Les autres formaient un ensemble très diversifié : certains étaient en habit, quelques-uns en veste de sport, et un en jean.

— Vous aimeriez être ailleurs ?

Surprise, Susannah fit volte-face. Cal Giles s’était approché sans qu’elle s’en rende compte.

— Pas du tout ! Ce soir, c’est l’endroit le plus important pour tous les photographes du pays !

Elle regretta aussitôt le ton obséquieux de ses paroles. Cependant, Giles parut ravi.

— En effet ! Mais quelques-uns seulement ont eu la chance d’être invités. J’aime beaucoup votre travail, Miss Holland.

— Merci. C’est très gentil de votre part.

— Et vous êtes charmante, poursuivit-il, ce qui renforce ma confiance en mon propre jugement. J’ai repéré vos photos sans même savoir à quel point vous étiez belle.

Elle tenta de refréner son agacement, et eut envie de lui répondre sèchement que cela n’avait rien à voir avec ses photos, mais, avant qu’elle ait eu le temps de réagir, un maître d’hôtel fit son apparition et annonça que le dîner était servi. Cameron qui s’était rapproché d’elle prit son bras et lui dit à voix basse :

— Je dois vous féliciter : les membres du jury ont été très impressionnés par vos clichés.

— Merci de m’avoir permis de prendre part au concours. Je vous en suis reconnaissante — et ravie du résultat!

— Vous n'avez pas encore gagné. N’est-ce pas ce qui compte avant tout ?

— Bien sûr, dit-elle sincèrement, mais c'est déjà très important pour moi de faire partie des dix finalistes.

Il lui jeta un regard approbateur.

— Susannah, laissez-moi vous donner un conseil. Ne vous fixez jamais d’autre objectif que la première place. Rien d'autre n’a d'importance.

Une voix les interrompit :

— Cameron, voudriez-vous vous joindre à nous un instant ?

L'intéressé leva les yeux pour voir qui l'appelait, puis dit à Susannah :

— C'est Lionel; il voulait rencontrer tous les photographes présents ici ce soir. Excusez-moi.

Elle le suivit des yeux tandis qu'il s’éloignait, en se demandant pourquoi il lui avait donné ce conseil. Elle pensa à quel point il aurait été merveilleux d’avoir eu un père comme lui ; qui l'aurait conseillée et guidée. Elle aurait tant voulu être vraiment une Hawkes ! Peut-être aurait-elle pu aider Tish à arrêter de boire si elles avaient été mère et fille. Et il aurait été merveilleux qu'Olivia soit sa sœur cadette. Mais songer à tout cela ne servait à rien.

Quand elle entra dans l'immense salle à manger, les autres étaient déjà installés. Elle s’assit à la place qui lui était réservée.

— Excusez-moi, dit Lionel Shea en tendant la main avant de chuchoter : Je me suis montré abominable et j'ai fait ce qui est strictement interdit; j'ai changé les cartons de place de façon à être à côté de vous. J'espère que vous ne m'en voudrez pas.

— Pas du tout, répondit-elle en riant.

Tandis que les serveurs évoluaient avec aisance autour de la table, Lionel se mit à interroger la jeune femme sur la photo, écoutant avec attention, posant question sur question.

— On dirait vraiment que ça vous passionne, dit Susannah. Qu’est-ce que vous préférez photographier ?

— Rien du tout. J'arrive à peine à me servir d'un Instamatic ! Ça m’intéresse, c’est tout. Je répugne à l’idée d'utiliser un équipement perfectionné ! Il me faudrait assimiler des tas de choses beaucoup trop techniques, et, de toute façon, je ne suis pas doué pour ça.

— D'après ce que je sais de vous, ça ne vous ressemble guère. Au demeurant, vous n’avez pas besoin de devenir un expert, c’est juste pour vous amuser.

— Je crois que ça m’intimide. C’est si sophistiqué !

— Mais vous concevez et vous vendez des jouets ! s'écria Susannah, surprise. Ce n’est pas moins compliqué.

— Ça n’est pas pareil ; c’est facile, pour moi.

— La photo aussi. Je pourrais vous apprendre à vous servir d’un appareil. II y en a qui sont complètement automatiques.

— Vous n’allez quand même pas perdre votre temps avec un vieux rat dans mon genre ! Vous devez avoir d’autres choses à faire.

— Ce serait un plaisir, dit Susannah sincèrement, et si vous en trouvez le temps, considérez que c’est un engagement ferme.

Il ne répondit pas, mais elle vit bien qu’il était ravi.

C’est vraiment quelqu’un d’agréable, songea-t-elle. Si Cameron et lui restaient amis une fois leur marché conclu, il serait comme un oncle pour elle. Puis la réalité s’imposa brutalement. Qu’est-ce qui me prend ? Je ne suis pas la fille de Cameron et je ne fais pas partie de la famille.

Après le dîner, les candidats s'installèrent dans le séjour pour déguster les digestifs, en attendant leur entretien. Susannah sentit son estomac se nouer, et nota que tous les autres semblaient aussi mal à l’aise qu’elle. Cameron avait disparu, Lionel s’était éclipsé avant le dessert en expliquant qu’il devait assister à une soirée de bienfaisance. Il avait noté le numéro de téléphone de la jeune femme, non sans lui rappeler sa promesse de l’initier à la photographie.

— Miss Holland ?

C'était son tour. Ouvrant la porte, elle vit les trois membres du jury assis derrière une table. C'est d'un air impassible qu'ils la regardèrent s'asseoir et croiser les mains sur ses genoux.

Cal Giles prit la parole et alla droit au but :

— Pourquoi devrions-nous nous fier à vous pour faire le tour du monde au nom du Forum ? Qu'est-ce qui nous garantit que vous nous livrerez les clichés que nous recherchons ?

Ainsi, c’est sur ce ton que se déroulerait l’interview. Susannah respira profondément.

 

— ... jusqu'à ce que la mort vous sépare ?

— Oui.

Susannah jeta un regard à la foule des gens qui suivaient la cérémonie : ils paraissaient pétrifiés par le spectacle

— Kurt si beau dans son habit, Bibi dans sa robe de mousseline blanche. Jamais elle n'avait semblé si belle, si parfaitement sereine. Vêtue de soie gris perle, Susannah, qui faisait office de demoiselle d'honneur, était juste à côté d'elle. Les yeux de Bibi étaient pleins d'amour quand elle glissa une alliance au doigt de son nouvel époux.

Il y eut des éclairs de flash : les rares photographes admis à assister au mariage se hâtaient d'immortaliser cet instant. Bibi avait redouté que la cérémonie tourne à l'événement médiatique, vu sa récente célébrité — et celle de Kurt, qui était déjà la vedette d'une série télévisée. Mais ses agents avaient fait du bon travail, et la date comme le lieu du mariage étaient restés secrets, sauf pour leurs invités et une poignée de journalistes. Cela dit, les autres étaient sûrement informés maintenant, et le trajet entre l'église et la salle de réception serait sans aucun doute une véritable aventure.

Susannah reconnut parmi les invités des acteurs et des actrices célèbres, qu'elle avait vus au cinéma et au théâtre. Jamie était au premier rang, à côté des parents de Bibi. Elle ne l'avait pas revu depuis le début de leur grande opération. Quelques semaines auparavant, quand elle lui avait téléphoné pour annoncer qu'elle était dans les dix finalistes, il avait exulté : pour un peu, on aurait dit que cette victoire était la sienne. Elle espérait seulement qu'il se montrerait discret devant Evan.

Celui-ci, assis quelques rangs en arrière, sourit quand elle croisa son regard. Peut-être avait-elle été folle de lui demander d'être son cavalier, malgré la présence de Jamie. Mais elle ne voulait pas perdre une seule occasion d'être en sa compagnie, car cela ne durerait pas. Les membres du jury annonceraient bientôt le nom du vainqueur, il lui faudrait dire aux Hawkes que tout cela était une méprise, qu'elle n’était pas vraiment la fille de Cameron. Elle contempla le bouquet de roses blanches qu'elle tenait en main. Tout serait terminé. Plus jamais elle n’aurait de famille. Evan serait furieux contre elle. Il lui sciait impossible de le regarder en face et de lui mentir une fois de plus en essayant de lui faire croire que c’était, de sa part, un innocent malentendu.

Il y eut des cris et des applaudissements. Susannah se rendit compte que la cérémonie était terminée et que les mariés s’embrassaient. Elle sourit et se joignit à l'enthousiasme général, tandis que Bibi et Kurt, descendant les marches de l’autel, se préparaient à remonter l’allée centrale. Jonathan, le frère cadet de Kurt, était son témoin ; il tendit le bras à Susannah et tous deux suivirent les époux. Avant de sortir, il félicita son aîné en lui tapant dans le dos, tandis que Bibi se tournait vers son amie et la serrait très fort dans ses bras.

— Je suis si heureuse pour vous ! s'exclama Susannah. Vous méritez de vivre une vie merveilleuse ensemble.

— Merci, chérie. Mais il serait temps que toi aussi tu aies tout le bonheur que tu mérites.

Les portes de la chapelle s’ouvrirent, libérant une foule d'invités qui tentaient tous d’approcher Bibi et Kurt. Susannah vit qu’on les conduisait, par une porte latérale, jusqu’à la limousine qui les attendait, afin d’échapper aux photographes massés à l’entrée. Puis Evan s’approcha.

— Tu étais superbe en demoiselle d’honneur, dit-il en passant un bras autour de sa taille.

— Oh, merci, répondit-elle en battant ostensiblement des cils. J’ai pris des leçons.

Il rit.

— C’était vraiment sympa, comme cérémonie. Mais le plus drôle est à venir : prête à braver les journalistes ?

— Je n’en sais rien. Je suppose que tu sais comment faire, tu as toujours affaire à eux.

— Tu me flattes ! Pas tout le temps !

Il prit sa main.

— Suivez-moi, mon enfant.

Ils émergèrent dans la vive lumière de cette journée d’août. Susannah fut stupéfaite de voir que plus de cinquante photographes étaient massés dehors. Il y eut des cliquetis d’obturateurs tandis qu’Evan, qui la serrait très fort, avançait à travers la cohue.

— Mais c’est Evan Gardiner ! lança une voix. Evan, qu’est-ce que vous faites ici ?

— Je suis un grand admirateur de la mariée.

— Avec qui êtes-vous, Evan ?

— Susannah Holland, dit-il en la regardant, avant d’ajouter : avec deux L !

Les journalistes se mirent à accabler Susannah de questions tandis que les photographes opéraient de plus belle :

— C'est vous qui prétendez être la fille de Cameron Hawkes ?

— Pourquoi avez-vous attendu jusqu’à maintenant ?

— Vous pouvez prouver qui vous êtes ?

Tous deux se réfugièrent en toute hâte vers l’une des limousines destinées aux invités. Evan vit bien que Susannah était bouleversée.

— Je suis navré, dit-il pendant qu’ils s'installaient.

— Non, non, tout va bien, répondit-elle d’un ton léger.

Mais elle évita de le regarder pendant tout le temps que dura le trajet.

 

Susannah jeta un coup d’œil vers la rue obscure, et reprit une gorgée de café. Il était près de trois heures du matin, mais elle était incapable de dormir. La cérémonie avait été magnifique, comme la soirée qui avait suivi. Evan et elle avaient dansé, bu du champagne, porté des toasts aux mariés, savourant chaque seconde. Au moins avait-elle pu chasser de son esprit son mensonge et ses conséquences. Mais, une fois le jeune homme parti après l’avoir raccompagnée, tout était revenu la hanter.

Les journalistes devant l’église lui avaient vraiment fait peur. Jusqu’à ce moment, elle ne s’était pas rendu compte à quel point son histoire intéressait les médias. Son portrait serait dans les journaux, on devait s'efforcer de rassembler des informations sur elle. Si Cameron n’avait pas découvert la vérité, peut-être un reporter déterrerait-il quelque chose qui la confondrait.

Cela ne change rien, se dit-elle. J'ai juré que je mettrais un terme à tout ça une fois le concours terminé et ça ne saurait tarder. Mais elle ne pouvait supporter l’idée de perdre Evan. Elle était si amoureuse de lui désormais qu’elle savait que jamais elle ne pourrait s'en remettre. Mais, apparemment, il n’y avait aucun moyen de s’en sortir, d’échapper au bourbier dans lequel elle s’était enlisée.

Il fallait pourtant qu’elle fasse quelque chose, qu’elle s’éloigne de lui d’une manière ou d’une autre, et se prépare au terrible moment de vérité qui approchait, au terrible moment où Evan la mépriserait.

 

La journée avait été longue. Evan entra dans sa chambre, épuisé, décidé à prendre une bonne douche. Il était las de ces séances avec son kinésithérapeute, mais savait qu’il n’avait guère le choix, s'il voulait que son genou aille mieux. Rentrer en voiture à Bedford aux heures de pointe avait été vraiment pénible. Il ne s’en serait pas préoccupé s’il avait eu l’espoir de faire quelque chose pour sa mère. Mais elle ne tenait aucun compte de ses conseils et se mettait en colère quand par malheur il abordait franchement le problème de son alcoolisme. Il n’arrivait à rien. Mais la pire des choses, c'est qu’il semblait bien que les Pirates aient des chances de parvenir en finale. Sans lui.

Mécontent, il jeta ses clés de voiture sur la table à jeu, vit que la lumière du répondeur clignotait et, ôtant son T-shirt, appuya sur le bouton. Une voix hésitante se fit entendre :

« Evan, c’est Susannah. Je m'en vais pour un petit moment. J’ai besoin d'être seule. S’il te plaît, ne m'appelle pas. Je te contacterai quand je serai de retour. »

Que se passait-il ? Il réécouta le message. Ils avaient assisté ensemble au mariage de Bibi, et à aucun moment Susannah n'avait laissé entendre qu'elle partait, qu'elle voulait rester seule. Il n'avait pas la moindre idée de ce qui avait pu provoquer un tel changement d'attitude, et se creusa la cervelle pour voir s’il avait pu dire ou faire quelque chose qui l'eût froissée.

Puis il composa son numéro. Pas de réponse. Il s’assit au bord du lit. Elle avait dit de ne pas l'appeler. Ce qui, selon sa propre expérience, signifiait généralement : adieu pour de bon.

J'aurais dû lui dire que je l'aimais, pensa-t-il. Peut-être qu’elle doute de moi, qu'elle pense que je ne suis pas sérieux, peut-être que si elle comprenait que... Il se passa la main dans les cheveux. Susannah était si mystérieuse ! Il ne savait toujours pas si elle était ou non la fille de Cameron, et se refusait à aborder le sujet avec elle. À dire vrai, il avait des doutes, mais cela faisait longtemps qu’il avait cessé de se poser la question. Il savait simplement qu'il l'aimait, et le reste n’avait aucune importance. Mais il semblait qu’elle eût des réserves à son sujet. Il songea à Bibi. Peut-être Susannah était-elle allée la voir à L.A., ou du moins peut-être l'actrice aurait-elle une idée de l'endroit où elle se trouvait. Il tendit la main vers le téléphone. Non, Bibi et Kurt étaient partis en Europe pour leur lune de miel.

— Bon Dieu ! Bon Dieu !

Il s’allongea sur le lit et croisa les mains derrière la tête. Bien des femmes s’étaient succédé au fil des années. Mais c’était celle-là qu'il attendait, celle-là qu’il voulait. Et voilà qu'il se rendait compte qu’elle ne voulait pas de lui.

 

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