Passion

Cynthia Victor · Chapitre 16 sur 32

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Passion

Chapitre 15

 

 

Susannah acheva de faire son lit, et eut tôt fait de mettre la pièce en ordre. Enfant, le moindre désordre lui avait valu d'être punie, ce qui se traduisait aujourd’hui par des habitudes profondément enracinées. Ouvrant les rideaux, elle regarda par la fenêtre. C’était un samedi matin ensoleillé, bien trop agréable pour passer la journée chez soi à étudier.

Il y avait bien cette épreuve d'économie, mais elle était déjà plus que prête.

S'emparant de son appareil photo et de ses objectifs, elle prit une veste en jean dans la penderie, sortit dans la 110e Rue, ferma les yeux quelques instants pour sentir le soleil sur son visage. Ce serait bientôt son second hiver new-yorkais, et elle savourait les quelques semaines qui précédaient l'arrivée du froid.

C'est un jour parfait pour se rendre à Central Park, décida-t-elle. Elle descendit donc Broadway Avenue, observant les étudiants de Columbia, les gens âgés, les familles qui profitaient du beau temps pour se promener.

Comme elle arrivait au carrefour de la 94 e Rue, les feux passèrent au vert, et elle attendit sur le trottoir. Tout allait bien : pas de doute là-dessus. Elle était inscrite à l'école de gestion de Columbia, où elle venait d'entamer sa seconde année. Elle avait achevé la première en obtenant d'excellents résultats et ses professeurs avaient appris à la connaître. Elle travaillait à mi-temps dans une maison de courtage, ce qui était un excellent endroit pour s’initier aux questions financières. Cela lui prenait du temps — il fallait bien payer les frais de scolarité —, et elle ne serait pas en mesure de sortir de Columbia au bout de deux ans, comme d’habitude, mais comptait bien y arriver en trois. Si elle obtenait toujours d'aussi bonnes notes, et savait faire bonne impression lors des entretiens d’embauche, elle n'aurait ensuite aucun problème pour décrocher un excellent emploi dans une banque ou une firme de consultants. Elle sortait de temps à autre avec des garçons qui suivaient les mêmes cours, ou des hommes rencontrés à son travail. Mais aucun d'entre eux n'avait jamais rien éveillé en elle qui aille au-delà du plaisir banal d’être accompagnée. Tout se déroulait conformément à ses plans. Le seul problème, c'est qu'elle était malheureuse.

Elle s'était montrée si habile, si ferme dans ses décisions, si précise dans ses projets ! Aller en fac, trouver un emploi bien payé, gagner assez d'argent pour être indépendante. Il ne lui était jamais venu à l'idée que tout cela pourrait exiger qu’elle devienne quelqu'un qu'elle ne voulait pas être. La vérité est qu'elle détestait son école de gestion. Travailler ne lui posait aucun problème. Mais elle ne s'intéressait nullement à ce qu'elle étudiait et, ce qui était pire, elle s'était rendu compte, terrorisée, qu'elle pourrait bien finir enfermée dans une existence qu'elle ne souhaitait aucunement mener. Une vie dépourvue de créativité, sans gaieté, sans défis. L'ennui.

Arrivée dans la 86 e Rue, elle obliqua en direction de Central Park West. Il y avait un terrain de jeux non loin de l'entrée, et elle s’arrêta pour observer les enfants, en quête de clichés à prendre.

Qu’elle se soit passionnée pour la photographie était vraiment inattendu. Susannah n’y connaissait rien, et était longtemps restée sans se servir de l’appareil que Ruth Mitchell lui avait offert si généreusement à sa sortie du collège. Et puis, un dimanche après-midi, elle était entrée par hasard dans une galerie où se tenait une exposition de photos en noir et blanc. Elle se mit à les scruter, cherchant à croiser les regards de ces hommes et de ces femmes qui se détachaient sur les murs blancs. Elle se demanda ce qui faisait une bonne photo, comment le photographe savait que c’était le moment d’appuyer sur le déclencheur que la lumière ou la composition étaient parfaites.

Quelques jours plus tard, elle sortit pour la première fois son appareil photo. Elle avait toujours aimé contempler, depuis sa fenêtre de Riverside Drive, le soleil qui jouait sur les eaux de l'Hudson, inondant le ciel de couleurs au crépuscule; c'était un bon endroit pour commencer. Munie de rouleaux de pellicule, elle descendit vers cinq heures du soir et se livra à diverses expériences, changeant de position ou de vitesse de prise de vue. C'était une journée ensoleillée, mais très froide, et elle voulait que ses clichés capturent la lumière, si dure et si nette. Quand ils furent développés, elle fut déçue de constater que les couleurs si vives ne ressortaient pas comme elle aurait aimé. De plus, certaines de ses photos étaient complètement floues. De toute évidence, elle avait encore beaucoup à apprendre.

Ses études lui laissaient assez peu de temps, mais elle emprunta à la bibliothèque universitaire plusieurs livres sur la photo. En janvier, elle s’inscrivit à un cours qui avait lieu le jeudi soir, et peu à peu un monde inconnu — distances focales, profondeurs de champ, solarisations — commença à s’ouvrir devant elle. Chaque fois qu’elle en avait l‘occasion, elle se promenait dans un quartier qu’elle ne connaissait pas, photographiant gens, animaux, architectures. De temps à autre, elle remarquait un visage intéressant — quelqu’un qui entrait dans un restaurant, ou sortait d’une voiture —, et se hâtait de prendre un cliché, savourant le défi de n’avoir que quelques secondes pour cela. Elle se retrouva pourtant, de plus en plus souvent, à photographier des enfants : fillettes en uniforme scolaire, petit garçon solitaire au bord d’un terrain de jeux, suivant avec envie la partie de balle qui se déroulait sans lui, ou gamin endimanché se rendant à l’église en tenant la main de ses parents.

Elle s'inscrivit à un second cours et, pendant l’été, s'offrit un zoom. Chaque fois qu'un lot de clichés lui revenait du laboratoire, elle les analysait avec le plus grand soin, en s'efforçant de voir s'il n’y avait pas un moyen d’en prendre de meilleurs. Ce n'est que vers la fin du mois d'août qu’elle admit, à contrecœur, qu’elle avait fait de légers progrès.

Tout cela est ridicule, se disait-elle. Sa position était des plus enviables : elle suivait les cours d’une université prestigieuse allait entamer une carrière prometteuse et ne songeait qu’à prendre des photos, préférant se promener avec son appareil que s’initier aux joies du marketing et de la macroéconomie. Qui d’ailleurs ne l’intéressaient aucunement. Mais comment renoncer aux efforts qu’elle avait déjà investis, à la promesse d’un avenir ? Le simple fait de l’envisager était absurde. Depuis dix ans, elle luttait pour réaliser ses plans, étudiant, remportant une bourse après l’autre, sans jamais lever le nez. Elle était près du but. Et, pourtant, elle semblait ne plus se rappeler à quoi tout cela servait.

Se promenant aux alentours du terrain de jeux, elle aperçut un homme âgé, assis sur un banc, qui lisait un livre. Il y avait en lui quelque chose qui la poussa à s'arrêter. Elle le dévisagea, se demandant pourquoi il lui paraissait familier. Puis elle s’approcha et comprit. C’était Horace Sheffield, un historien célèbre pour ses ouvrages sur la Première Guerre mondiale. Une légende : elle l’avait entendu une fois, lors d’une conférence donnée à Berkeley — événement d’autant plus rare qu’il vivait pratiquement en reclus.

Elle s’agenouilla dans un coin, espérant qu’il ne la remarquerait pas, et prit à toute allure une quinzaine de clichés de lui, le cœur battant. La plupart du temps, ceux qu’elle prenait en photo ne s’en apercevaient pas, mais là c’était tout à fait différent. Elle n’ignorait pas que Horace Sheffield ne posait jamais pour les photographes, et, s'il s’était rendu compte de quelque chose, jamais il n’aurait accepté.

Quand elle eut terminé, Susannah eut comme toujours le sentiment du devoir accompli. Capturer le temps, peut-être montrer quelque chose ou quelqu’un que jamais on n’avait montré ainsi... Tout cela la ravissait. Comme elle aurait aimé oublier son école de gestion et passer ses journées à déambuler au hasard avec son appareil. Mais prendre des clichés ne lui paierait pas son loyer.

Il était près de quatre heures de l’après-midi quand elle rentra chez elle. S’arrêtant pour prendre son courrier, elle ouvrit la boîte marquée 4A, pleine d'une pile d'enveloppes qu’elle eut tôt fait de trier : publicités, factures. Elle était déjà dans l’ascenseur quand elle se rendit compte que la dernière du lot était adressée à Marlene Fuchs, appartement 3A. En temps normal, elle l’aurait laissée dans le couloir, pour que le facteur la glisse dans la bonne boîte. Mais l'ascenseur s’était déjà mis cil marche. Elle appuya sûr le boulon du troisième étage : la remettre elle-même à sa destinataire ne lui demanderait qu’une minute.

On lisait Frost, et non Fuchs, sur la plaque de l’appartement 3A. Susannah sonna et attendit. Silence. Elle sonna de nouveau, et s’apprêtait à glisser la lettre sous la porte quand celle-ci s’ouvrit toute grande — révélant la plus belle femme qu’elle ait jamais vue. Une vingtaine d’années, grande, sculpturale, avec une flamboyante chevelure rousse et des yeux gris un peu semblables à ceux d’un chat. De toute évidence, elle était pressée : d’une main, elle s’efforçait de boutonner son corsage et de le glisser dans sa jupe de cuir, dans l’autre elle tenait une paire de hauts talons noirs, qu’elle laissa tomber sur le sol à grand fracas. Susannah ne put s'empêcher de la dévisager pendant quelques secondes, et de penser qu’en comparaison, elle-même devait faire piètre figure.

La femme lui sourit.

— Retenez votre fringant coursier, dit-elle d'une voix aimable, je m’habillais et je suis en retard.

Elle fit volte-face et enfila ses chaussures, sans cesser d’ajuster son corsage, apparemment peu pressée de savoir si l’inconnue qui venait de sonner chez elle voulait entrer ou non. Susannah lui tendit la lettre.

— Je m’appelle Susannah Holland, je vis à l’étage au-dessus, et j’ai trouvé cela par erreur dans ma boîte. C’est pour une certaine Marlene Fuchs.

L’autre la prit et examina l’adresse au dos de la lettre.

— Jamie, évidemment ! dit-elle en levant les yeux. Mon fichu cousin de Los Angeles trouve follement amusant de rappeler au monde entier quel est mon véritable nom.

— Alors, je ne me suis pas trompée, répondit Susannah en souriant.

— En effet, je suis Marlene Fuchs, comme mon délicieux cousin Jamie aimerait le faire savoir à tout un chacun. Mon nom de scène, qui est d’ailleurs mon nom légal depuis six mois, est Bibi Frost.

Mon nom de scène. Une actrice. Évidemment, songea Susannah. Avec un tel visage, un tel corps, comment pourrait-il en être autrement ?

Bibi fit de nouveau demi-tour, s'empara d'un tube de rouge à lèvres posé sur une table voisine et commença à se maquil-1er tout en se regardant dans un petit miroir. Il était du même orange vif que sa chevelure. Elle est si belle qu’on ne peut en être jalouse, songea Susannah en la regardant.

— Désolée d’être grossière, dit Bibi en agitant le tube de rouge, mais je suis terriblement en retard. Merci pour la lettre !

— Ce n'est rien, répondit Susannah, qui eut un dernier sourire et sortit dans le couloir, tandis que la porte se refermait derrière elle.

Elle remonta l'escalier en courant et changea de tenue en hâte. Elle devait sortir ce soir-là avec Mack Wilson, lui aussi élève de l’école de gestion, qu’elle avait rencontré à son cours de marketing. Il était agréable, assez beau, mais n’avait pas beaucoup d’humour. Elle espérait malgré tout qu’il serait plus amusant que son cavalier de la semaine précédente, qui avait passé la soirée entière à lui parler de son ex-petite amie.

Le lendemain, elle était chez elle, à lire un livre sur Diane Arbus, quand on sonna à la porte. Bibi Frost était là, vêtue d’un kimono à fleurs et de pantoufles roses à hauts talons. Une parfaite tenue pour une actrice un dimanche matin, songea Susannah, amusée.

— Je ne connaissais pas votre numéro, alors je suis montée, dit Bibi. Je suis désolée d’avoir été si abrupte hier. J’avais une audition à passer, et j’étais en retard ! Je suis toujours en retard ! Descendez donc boire une tasse de café !

Susannah n’aurait pas dit non, mais il fallait vraiment qu’elle se remette à ses révisions :

— Ce n’est pas la peine !

— Allons, allons ! dit Bibi en agitant la main comme pour dissiper les réticences de la jeune fille. J’ai des croissants !

La cuisine de Bibi, comme le reste de l’appartement, était encombrée d’objets disparates : assiettes et plateaux dépareillés, bouteilles, récipients, boîtes à biscuits en métal — elle expliqua à Susannah qu’elle les collectionnait. On se serait cru chez un antiquaire : du bric-à-brac partout, des trésors perchés sur chaque étagère, des scripts et des partitions entassés par terre, des dizaines de photographies encadrées réunies sur une table de cerisier, et des vêtements partout.

Elles allèrent s’asseoir dans la cuisine, et Bibi versa dans des tasses de porcelaine du café qu’elle venait de faire, puis enduisit un croissant de confiture de myrtilles et y mordit avec satisfaction, en faisant signe à Susannah de se servir.

— Alors, qui êtes-vous et que faites-vous ? demanda-t-elle comme sa visiteuse commençait à manger.

La bouche pleine, Susannah fit une pause. Quelques secondes lui avaient suffi pour se dire qu'elle était lasse des réponses toutes faites :

— Voyons... Je suis en seconde année à l'école de gestion de Columbia. Mais je ne sais pas, je...

— Quoi donc ? dit Bibi, qui paraissait intéressée. On dirait que ça ne vous plaît pas.

— Si, si, c'est formidable, répondit Susannah d'un ton hésitant. Mais vous voulez la vérité ? Je préférerais gagner ma vie en prenant des photos. C'est vraiment ce que j'aimerais faire.

Puis elle se tut, surprise d'avoir avoué cela à une parfaite inconnue. Bibi leva un sourcil, mais ne dit rien, et Susannah reprit :

— Je sais, c'est absurde. On ne peut pas gagner sa vie en faisant la photographe, et personne ayant deux sous de bon sens ne plaquerait une école de gestion après avoir fait la moitié des études nécessaires.

Bibi lui versa une nouvelle tasse de café.

— Je n'ai nullement prétendu que c'était absurde ! Et qui vous a dit que les photographes ne gagnaient jamais leur vie ? Je suppose que la moitié ou les deux tiers d'entre eux meurent de faim, mais certains s'en tirent très bien. Et pourquoi continuer vos études si ça ne vous plaît pas ?

— On ne s'en va pas comme ça, dit Susannah d'un ton décidé, comme pour se convaincre elle-même. J'ai des prêts universitaires à rembourser, et je suis à la recherche d'un emploi stable.

— Un emploi stable ! répéta Bibi en fronçant le nez. À vous entendre, c'est fascinant : on dirait que vous allez passer votre vie entière dans une cellule capitonnée, attachée à une chaise. Mais il est vrai que je ne suis pas en mesure de juger : nous autres, acteurs, ignorons ce qu’est un emploi stable.

Mal à l’aise, Susannah préféra changer de sujet, et interrogea Bibi sur sa carrière :

— Ah, dit l’actrice d’un ton théâtral, comme si elle allait révéler un grand secret. La petite Marlene Fuchs avait toujours aimé chanter et danser pour les invités de ses parents dans leur modeste demeure d’Akron, Ohio. Aujourd’hui, elle est seule dans les rues sauvages de New York, jouant la comédie de tout son cœur pour de vieux producteurs obèses dont la seule préoccupation est de tirer leur coup. À l'heure qu'il est, j’ai déjà beaucoup joué, essentiellement au théâtre, et je suis des cours à la Neighborhood Playhouse. Vous savez — Bibi prit un air grave —, je crois que j’ai un certain talent, mais ça ne veut rien dire ; il faut de la chance, il faut être au bon endroit au bon moment.

— Si vous avez vraiment du talent, ne croyez-vous pas que vous réussirez à percer un jour ?

— Le talent ne suffit pas, on a dû vous le dire à votre école de gestion. Bien entendu, il faut croire que ça marchera, sinon on ne va nulle part. Mais il faut sans cesse en vouloir, rencontrer des gens, travailler, s’améliorer. Si vous restez assise à attendre que les choses arrivent, c’est que vous êtes nulle ! Il faut les provoquer ! Et chaque fois que ça se produit, chaque fois que je monte sur scène, c’est merveilleux.

Susannah fut émue de l’enthousiasme de Bibi. C’est bien ce que je croyais faire, songea-t-elle en silence : agir pour que les choses arrivent. Mais peut-être n’étaient-ce pas les bonnes.

Elles discutèrent pendant près d’une heure, et Bibi parla à Susannah d’un acteur prénommé Kurt, avec qui elle était sortie la veille :

— Il a l’air bien plus sympa que tous ceux que j’ai pu rencontrer ces dernières années. J’ai vraiment eu affaire à de sacrés losers !

Elle en donna la liste, qui était fort longue, et Susannah se demanda comment une femme aussi belle pouvait se laisser traiter de cette façon. Quand elle se leva pour partir, elle comprit que l’actrice lui plaisait vraiment. Ce serait agréable d’avoir une amie dans l’immeuble — et même dans tout New York.

Une fois chez elle, elle tenta de se remettre à ses révisions, mais se rendit compte qu’elle ne pensait qu’à leur conversation. Bibi ne paraissait pas avoir beaucoup d’argent, et pourtant elle lui avait clairement fait comprendre que jamais elle ne renoncerait à sa carrière. La photographie était la seule chose qui provoquât autant d’enthousiasme chez Susannah. Jusqu’à présent, elle s’était dit que ce n’était qu’un passe-temps, une distraction. Et si elle prenait la chose plus au sérieux ? Et si elle renonçait à terminer ses études pour essayer de gagner sa vie comme photographe? Elle repensa à ces horribles années au cours desquelles Arthur et Mary Rule avaient régenté sa vie. Elle s’était juré de ne plus jamais être à ce point impuissante. Laisser tomber Columbia pour Dieu sait quoi était inconcevable.

Au cours des deux mois qui suivirent, Susannah et Bibi passèrent beaucoup de temps ensemble. Le soir, elles se préparaient à dîner, ou sortaient manger un hamburger. Bibi était par ailleurs amoureuse : Kurt se révélait être bien plus qu’un garçon sympathique. En octobre, il partit en tournée avec une production de Barnum, et elle eut plus de temps. Si Susannah parvenait à se libérer le samedi, elles allaient au musée, ou voir un film. Le dimanche, elles louaient des patins à roulettes et passaient la journée à évoluer autour du campus de Columbia.

Toutes deux attiraient l’attention : une élégante brune aux magnifiques yeux bleus, une rousse aux longues jambes très sexy... Bibi avait un sens de l’humour très féroce, et Susannah ne l’en admirait que plus, sachant qu'elle-même n'oserait jamais dire des choses aussi scandaleuses que son amie. Et pourtant, en dépit de sa beauté et de sa rapidité d’esprit, Bibi n’était pas sûre d’elle-même. Elle appelait Susannah avant chaque audition, pour lui demander son avis sur sa chevelure ou ses vêtements et, en dépit de tous les éloges de la jeune femme, tenait chaque fois à se coiffer ou à se maquiller différemment, à mettre une autre robe. Pourtant, disait-elle, tout changeait quand elle se retrouvait devant une caméra ou un public : elle se sentait revivre et n’avait plus peur de rien. Susannah finit par lui demander comment elle pouvait paraître toujours si sûre d’elle-même, même quand elle ne jouait pas ?

— Il faut faire comme si, répondit Bibi. C’est une vieille leçon que j’ai apprise aux AA. Peu importe qu’on ait la trouille, on fait comme si on s’en fichait éperdument. Ça marche à un point incroyable.

— AA ? Les Alcooliques Anonymes ? avait demandé Susannah, surprise.

— En effet, ça fait six ans que je n’ai pas bu une goutte d’alcool.

Susannah fut flattée que son amie se fût confiée à elle.

Jamais elle ne s'était sentie aussi à l’aise avec quelqu’un, et il était agréable de voir que c’était réciproque. Elle décida donc d’apprendre à Bibi qu’elle avait été abandonnée dans un orphelinat, et à quel point il lui avait été pénible d’être séparée des Mitchell. Pour la première fois, elle lui parla de son enfance chez des parents adoptifs qui la trouvaient mauvaise et paresseuse, et lui avoua qu’elle souhaitait désespérément retrouver ses vrais parents.

— J’avais l'impression que personne ne voulait de moi, et j’étais à la recherche de quelqu'un qui m'aime. Les Mitchell m’aimaient, et je ne pouvais comprendre pourquoi je devais m’en aller. C’était comme si tout le monde avait le droit d’être aimé, sauf moi. Et, surtout, je voulais mes parents. Je pensais que si je pouvais les retrouver, tout irait bien. J’aurais un foyer, je serais aimée. Rien ne fait plus mal que d’être obligée de reconnaître un jour que ça n’arrivera jamais.

Bibi hocha la tête. Elle savait que rien de ce qu'elle pourrait dire ne saurait vraiment aider Susannah. Mais celle-ci n'avait jamais avoué la vérité à quiconque, et elle fut stupéfaite de constater à quel point cela lui faisait du bien.

Bibi l'encourageait toujours à consacrer plus de temps à la photo, et elle finit par s'enhardir au point de lui montrer quelques-uns de ses clichés. L’actrice lui dit qu’ils étaient excellents. Elle se garda de lui conseiller ouvertement d’en faire son métier; elle avait une façon plus brutale de donner son point de vue. Il lui arrivait parfois de croiser Susannah quand celle-ci partait vers sa maison de courtage, en talons plats et tailleur strict. Bibi lui lançait un grand sourire, puis ajoutait :

— Un emploi stable !

Et de témoigner de son approbation à grands hochements de tête exagérés.

— Va te faire voir! rétorquait Susannah en riant.

En novembre, Jamie, le cousin de Bibi, vint passer une semaine à New York, et tous trois dînèrent ensemble plusieurs fois. Susannah le trouva aussitôt sympathique, comme sa cousine. Âgé de vingt-sept ans, très attirant et ouvertement homosexuel, Jamie était un passionné de cinéma, et disposait d’une réserve inépuisable de ragots hollywoodiens. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il comptait faire et, après plusieurs emplois, était devenu guide aux studios Universal, qu’il faisait visiter aux touristes. Il parlait aussi franchement que Bibi, qu’il s’obstinait à appeler Marlene, et avait la langue aussi acérée qu’elle. Tous deux s’insultaient constamment, mais il était facile de voir qu’en fait ils étaient très proches.

Fin décembre, les deux femmes se retrouvèrent dans la chambre de Bibi, qui fouillait dans ses tiroirs à la recherche de quelque chose à mettre pour sortir avec Kurt, enfin revenu en ville. Elle avait essayé pratiquement tout ce que contenait sa penderie et, contemplant le désordre, soupira :

— Il faut vraiment que je mette un peu d’ordre dans ma vie. Et que je me fasse faire de nouvelles photos. C’est plus important, d’ailleurs : comment passer des auditions, sinon ?

— Qu’est-ce qu’elles ont qui ne va pas ? demanda Susannah, qui feuilletait une revue.

— Oh, elles sont trop vieilles, complètement démodées, et le gros problème, c’est que je n’en ai pas d’autres.

— Et pourquoi ne pas en faire faire d’autres ?

— L’argent, comme toujours !

— Tu sais, Bibi, je pourrais peut-être t’en faire quelques-unes. Si elles te vont, tant mieux, sinon tu pourras toujours aller voir un photographe professionnel.

Bibi but une gorgée du Coca qu’elle s’était versé un peu auparavant, puis posa le verre sur son bureau, à un endroit déjà couvert de dizaines de marques de verres humides.

— C’est vrai ? J’espérais que tu me le proposerais, mais je ne voulais pas te le demander.

— Ne sois pas ridicule ! C’est un vrai défi, pour moi !

Le week-end suivant, Susannah descendit chez Bibi quelques-uns de ses projecteurs, et accrocha au mur une nappe beige qui tiendrait lieu de toile de fond. L’actrice s'assit devant, prit la pose conformément aux instructions de son amie, qui se livra à diverses expérimentations sur les ombres et les lumières et fit un certain nombre de clichés, sans cesser de dire à Bibi qu'ils seraient sans doute mauvais, qu’elle aurait besoin d’un meilleur éclairage et ne savait pas trop se servir de ses projecteurs. Son amie répliqua d’un ton léger qu’elle-même savait déjà qu’ils seraient sensationnels.

Et quand, quelques jours plus tard, les épreuves revinrent du laboratoire, Bibi fut ravie : elles étaient parfaites, comme elle l'avait prévu. Susannah fut surprise de constater à quel point elles étaient bonnes. Sans doute Bibi était-elle un trop bon sujet pour que quiconque puisse le saborder, même un amateur dans son genre. Elle retourna à la bibliothèque universitaire et en sortit divers ouvrages sur les éclairages photo, en essayant de voir comment elle aurait pu faire mieux.

Le lundi matin, Susannah était chez elle, à boire un café en lisant le journal, attendant de partir à son cours de statistiques ; il ne commençait qu'à onze heures et elle avait le temps. Parcourant négligemment les pages de son quotidien, elle s'arrêta brusquement sur la rubrique nécrologique : Horace Sheffield, l'historien qu'elle avait photographié dans le parc quelques mois plus tôt, venait de mourir. Elle nota aussitôt que la photo qui accompagnait l'article était plutôt floue, et manifestement prise des années auparavant. N’avaient-ils donc pu en trouver de plus récentes ? Elle réfléchit quelques instants, puis s'empara de l'annuaire déposé au-dessus de son bureau.

Lors d'un de ses cours de photographie, elle avait eu l'occasion de discuter avec un autre étudiant, qui lui avait expliqué que les agences photo gardaient des clichés, soigneusement archivés et référencés, sur tous les sujets imaginables, à l'intention des agences de publicité, des éditeurs, des producteurs de télévision, de tous ceux qui avaient besoin d'une image précise. Les clients appelaient, expliquaient ce qu'ils voulaient, se voyaient proposer tout ce qui pourrait répondre à leurs exigences, choisissaient le cliché qu'ils préféraient et payaient un droit de reproduction, dont le photographe qui avait pris la photo touchait une partie.

Il lui avait aussi cité des noms dont elle s’efforça de se souvenir. L'un d'entre eux lui revint en mémoire. Paradise. Paradise Photos. Elle feuilleta l'annuaire et trouva le numéro.

— Paradise Photos, bonjour.

— Bonjour, je ne sais pas si cela peut vous intéresser, mais j'ai des photos récentes de Horace Sheffield.

— Qui ?

— L'historien. Il est mort hier. Il y a des articles dans la presse d'aujourd’hui.

— Attendez, un instant, s’il vous plaît.

Susannah patienta. Ce coup de fil avait été une erreur; elle perdait son temps.

Une voix masculine assez sèche se fit entendre à l’autre bout du fil :

— Ici Jack Traldi. En quoi puis-je vous être utile?

— Je m’appelle Susannah Holland. J’ai fait dernièrement quelques clichés de Horace Sheffield, et je me demandais si par hasard cela pourrait vous intéresser.

— Vous êtes photographe, Miss Holland ?

— Oui, répondit-elle, en se demandant s’il se rendrait compte qu’elle mentait. Enfin, si on veut.

Il rit.

— J’ai reçu deux coups de fil aujourd’hui au sujet de ce type, des revues universitaires qui voulaient une photo vieille de moins de quarante ans ! J’ai cru comprendre que ce bon Sheffield ne posait pas souvent pour les photographes. De toute façon, si vous avez quelque chose, apportez-le et on jettera un coup d’œil.

— Tout de suite ? demanda Susannah, surprise.

— Pourquoi pas ? répondit Jack Traldi d’un ton bourru, avant de raccrocher.

Tu ne devrais pas faire ça, se dit-elle en se précipitant vers ses archives. Elle arriverait en retard au cours. Toutes ses épreuves et ses négatifs étaient soigneusement rangés dans des classeurs. Elle sortit celui intitulé Horace Sheffield, Central Park. S'emparant de son manteau, elle sortit et se hâta vers le métro.

Paradise Photos se trouvait dans la 26 e Rue, à quelques pâtés de maisons de la station. Elle courut presque jusqu’au bâtiment, sachant qu’il lui faudrait se dépêcher si elle voulait être à la fac à onze heures. De toute façon, se dit-elle avec agacement, il ne sortira rien de tout ça. Une matinée perdue, alors qu’elle aurait dû préparer son devoir de statistiques.

Elle entra dans les bureaux de l’agence, et vit aussitôt des rangées entières d’énormes classeurs métalliques, apparemment pleins de photos. Il y avait dans la grande salle cinq personnes occupées à téléphoner tout en prenant des notes, ou à pianoter sur un ordinateur. Elle se dirigea vers celui qui était le plus proche de la porte, un jeune homme d’une vingtaine d’années.

— Je suis venue voir Jack Traldi.

Il eut un geste en direction d’un bureau sur la gauche. Elle frappa, puis entra après que la voix grave qu’elle avait entendue au téléphone lui eut dit d'entrer. Derrière le bureau était assis un homme d’une trentaine d’années, aux cheveux noirs, qui portait des lunettes sans monture.

— Oui ?

— Je vous ai appelé à propos des photos de Horace Sheffield. Susannah Holland.

— Ah, oui.

Il se leva et vint lui serrer la main.

— Voyons un peu ce que vous avez à nous offrir.

Il se rassit et examina ses clichés. Certains montraient un vieillard assis sur un banc, dont le costume sombre contrastait avec le ciel si bleu en cette chaude journée de septembre. Pour d’autres, Susannah avait utilisé son zoom, et fixé l’image d’un homme d’allure très digne et studieuse, qui lisait paisiblement. Jack Traldi leva les yeux.

— Très bien, Miss Holland, je pense que nous pouvons en tirer quelque chose.

Susannah était si stupéfaite qu’elle l’entendit à peine énoncer les conditions auxquelles elle pourrait toucher des droits si l’un des clients de l’agence se servait de ses photos. Mais, une fois dans le métro, elle ne put s’empêcher de sourire : elle avait vendu une de ses œuvres ! Et, pourtant, elle se sentait coupable d’être heureuse, de faire de l’argent sur la mort de quelqu’un avec des photos qu’elle n’aurait jamais dû prendre.

Une fois rentrée, elle fila tout droit vers l’appartement de Bibi, qui la serra dans ses bras, tout excitée, en apprenant la nouvelle.

— Je le savais ! Je le savais ! Tu en es parfaitement capable, mais tu es trop sotte pour t’en rendre compte.

— Merci quand même, répliqua Susannah d’un ton sec.

— Ah, laisse tomber ! Ce qu’il faut, maintenant, c’est te préparer un portfolio, quelque chose qui te mette en valeur.

Bibi se couvrit le visage de ses deux mains, perdue dans ses pensées. Susannah sourit devant cette expression aussi théâtrale. Puis l’actrice leva les yeux et sourit.

— Je sais quoi ! Des nus ! Tu vas faire des nus de moi, dit-elle en hochant la tête comme si la question était d’ores et déjà réglée.

— Comment ? s’écria Susannah, stupéfaite : en dépit de ses courbes et de la brièveté de ses jupes, Bibi était en fait quelqu’un de très pudique. C’est absurde!

— Comment ça, absurde ? Et pourquoi donc ? Des épreuves d’artiste, pour ton portfolio ! Je te fais confiance, je suis sûre qu'elles seront de bon goût ! Stieglitz ! Cartier-Bresson ! Art Kane ! Helmut Newton ! Susannah Holland !

Susannah rit, mais elle était émue.

— Et tu poserais pour moi ?

Bibi haussa les épaules et prit une expression pleine d’une arrogance lassée.

— Tu es tout simplement incapable de lancer ta carrière sans moi. Je suis obligée de m’en mêler, voilà tout !

Susannah passa les semaines qui suivirent à se préparer. C’était la première fois que quelque chose passait avant ses études, mais, pour une fois, elle n’en avait cure. Elle lut tout ce qu’elle put trouver à la bibliothèque en fait de photos de nus, acheta du matériel supplémentaire et un fond diffuseur de couleur blanc cassé. Chez elle, elle se livra à toutes sortes d’expériences pour s'entraîner, à l’aide de vêtements de couleur claire, enroulés sur des oreillers censés représenter Bibi, utilisant différents types de pellicule, variant l’éclairage ou les vitesses de prises de vue.

Elle et son amie avaient décidé que la séance aurait lieu un dimanche soir. Il ne fallut pas moins de trois voyages à Susannah pour apporter chez l’actrice tout son équipement, qu’elle installa avec nervosité, s'efforçant de prendre son temps et de faire en sorte que tout soit en ordre, sous le regard de l’actrice, vêtue d’une simple tunique. Puis, quand elle en eut terminé, elle se tourna vers Bibi. Sa chevelure rousse lui tombait sur les épaules comme un incendie, son visage était parfaitement maquillé. Mais elle était nerveuse, presque craintive, et la jeune femme en fut frappée.

Au même moment, elle comprit qu’elle ne pouvait plus se comporter en amateur. Bibi lui faisait une grande faveur, il fallait lui témoigner le professionnalisme qu’elle méritait. Fais comme si, se dit Susannah.

— Très bien, nous sommes prêtes, dit-elle d’un ton calme. Pour le moment, nous ne faisons pas de photos, essaie simplement des poses jusqu’à ce que nous parvenions à quelque chose qui nous plaise à toutes les deux.

Bibi avait dû sentir la fermeté dans sa voix : elle parut se détendre, et laissa glisser sa tunique sur le sol.

Une fois derrière l’objectif, Susannah cessa de voir son amie, et ne perçut plus que des courbes et des plans, des ombres et des lumières. En trois heures, elle prit près de deux cents clichés, et ne s’interrompit qu'en voyant que Bibi était épuisée. Elle ne rentra chez elle qu'à une heure du matin, mais, trop excitée pour dormir, resta étendue sur son lit jusqu'au lever du soleil, désormais certaine que c’était là ce qu’elle aimait le plus.

Le jour où elle rapporta les tirages du labo, elle s’assit à son bureau et respira profondément avant d’ouvrir la grande enveloppe grise, sortant une à une les planches contact pour examiner chaque photo. Nul n’aurait besoin de lui dire qu’elles étaient bonnes. Elle savait qu’elles n’étaient pas parfaites, loin de là, mais elles avaient su capturer la beauté et la préserver dans sa simplicité et sa dignité. Sur certaines, Bibi ressemblait à une superbe statue, sur d’autres elle paraissait vivante, on aurait cru qu’elle allait sortir du papier glacé.

Elle descendit chez son amie et lui tendit les épreuves. S'asseyant, Bibi les examina une par une, tandis que Susannah attendait, fébrile. Le commentaire de l'actrice tint en un seul mot :

— Magnifique !

C’était plus qu’assez pour Susannah. Sortant de chez l’actrice, elle partit marcher un peu, tenant toujours les clichés. C’est à moi, songea-t-elle, heureuse. Je l’ai fait, et je vais continuer. C’était cela, avoir le contrôle de sa propre vie. C’était cela, être quelqu'un. C'était comme si les années où elle avait combattu si fort, mais sans joie disparaissaient enfin.

 

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