Passion
Chapitre 8
Cameron ouvrit les yeux et eut un petit sourire satisfait, puis regarda autour de lui : la pièce lui était encore inconnue. Tish et lui n'avaient jamais passé beaucoup de temps dans la demeure des parents de la jeune femme, à Greenwich, mais la chambre d’amis incarnait tous les fantasmes qu’il avait pu avoir au cours des mois pendant lesquels ils s’ôtaient fréquentés. Les rideaux de dentelle transformaient le soleil de mai en bandes dorées tombant au pied du lit. Par la fenêtre, on apercevait des cornouillers en fleur. Le parquet était nu, exception faite d'un élégant tapis persan d’un bleu fané placé entre deux fauteuils couverts d'un tissu a motifs floraux. Tout trahissait des générations d’aisance et de richesse.
Cameron s’étira. Un bien bel endroit pour un mariage. Une soixantaine de personnes dans le jardin, un quatuor à cordes qui jouerait du Mozart et du Brahms. Il grimaça en pensant à son premier mariage. Une foule énorme, qui avait mangé et dansé jusqu'au petit matin. Pas de classe, pas de style, pas de goût. Mais il était trop impressionné, alors, par le père de Kailey, ses accointances politiques, ses amis étrangers.
Rien de tel ici. Sur près de cinquante hectares, des arbres qui dataient de la Révolution américaine — les Malmquist remontaient presque à l’époque du Mayflower. Et c’est exactement ce qu’il méritait. Son sourire pâlit quand lui revint le souvenir de Kailey au début de leur mariage, du temps où elle ressemblait encore à une princesse de conte de fées. Il se reprit. Kailey était belle, mais Tish aussi, et elle savait toujours comment se comporter. Kailey était toujours perdue, surtout au début. Elle semblait incapable d’apprendre les règles — comment gérer une grande maison, ou parler aux domestiques. Elle était toujours occupée à repasser elle-même un de ses corsages, ou à courir au supermarché pour Dieu savait quoi.
Il songea à la beauté de Tish — blonde, un peu froide, avec un visage d'une beauté si classique que tout maquillage était inutile. Dès le moment où il l’avait rencontrée — c’était l’année dernière, lors d’un dîner chez une de ses relations d’affaires —, il avait été frappé par sa grâce, son aisance, son rire musical, son souci de ne jamais le contredire. Elle était si féminine !
Quelle naïveté que d'avoir choisi Kailey pour épouse, en pensant qu'elle lui permettrait d'accéder à la bonne société.
Il comprenait, maintenant : elle ne l'avait fait entrer que chez les nouveaux riches, les parvenus. Rien de commun avec Tish.
Il se décida à sortir du lit. Si Kailey n’était pas morte, il aurait été contraint de divorcer. Fronçant les sourcils, il se dirigea vers la fenêtre, contemplant les arbres à l’autre bout de l’immense pelouse. Tish était à l’image de cette demeure : charmante, mais discrète. Comme sa propre vie, désormais. Plus question d’activités illégales. Sa compagnie était devenue la Hawkes Corporation, chaque sou gagné était d'origine parfaitement honnête. Et, à partir d'aujourd'hui, sa vie privée serait à la hauteur de sa réussite professionnelle.
Il n'avait aucune intention de précipiter les choses : il fallait savourer chaque minute. Au-delà des arbres, à une centaine de mètres, se trouvait la chapelle à bardeaux où des générations de Malmquist s'étaient retrouvées chaque dimanche. Il y suivrait, aujourd'hui même, le seul service religieux qui l'intéressât : celui grâce auquel il deviendrait l'époux de Tish Malmquist Gardiner. Aboutissement de mois — non, d'années — de calculs minutieux.
La perfection silencieuse de la matinée fut soudain troublée par un bruit de klaxon : celui de la bicyclette qu'Evan Gardiner, onze ans et fils d'un premier mariage de Tish, faisait tourner dans la cour, de pins en plus vite, en klaxonnant à chaque tournant.
Quel mioche exaspérant, pensa Cameron, qui ouvrit la fenêtre et lança :
— Evan, arrête, tu vas réveiller tout le monde!
Le jeune garçon le regarda, sans prendre la peine de ralentir, et s’écria :
- Maman et grand-mère sont déjà en train de déjeuner, et grand-père est parti jouer au golf ! Il n’y a que toi qui dors !
Puis il repartit en direction de la chapelle, non sans lancer par-dessus son épaule :
— J’ai bien fait de te réveiller!
Malgré sa fureur, Cameron eut tôt fait de se contrôler.
Encore quelques mois, se dit-il, et je serai en mesure de résoudre le problème Evan Gardiner.
Evan poursuivit sa bruyante avancée vers la chapelle, puis s’arrêta en voyant des camions de livraison remonter le chemin d’accès. Sur la pelouse, on disposait déjà les arrangements floraux, sur une dizaine de tables installées la veille, et désormais couvertes de nappes blanches. Depuis que sa mère et lui étaient venus vivre chez les grands-parents d'Evan, il avait déjà assisté à une ou deux réceptions du même genre, mais jamais à quelque chose de cette ampleur. D’ordinaire, tout cela l’ennuyait. Aujourd'hui, il était plutôt furieux. Son équipe de baseball aurait pu remonter à la première place dans les séries, c’était sur lui que l’on comptait le plus, et il n’avait même pas le droit de s’absenter un petit moment, tout ça à cause d’une cérémonie débile. Depuis que sa mère avait commencé à fréquenter ce Hawkes, il avait redouté qu'elle finisse par l’épouser. Elle ne voyait donc pas quel filou c’était ? Cameron se comportait très aimablement avec lui, lui avait offert une bicyclette, une radio, une raquette de tennis, mais le jeune garçon n’était pas idiot, et ce type était un imposteur, cela se voyait à des kilomètres. Evan ne comprenait pas sa mère. Elle ne voyait donc pas ce qui se passait ? Lui s’en rendait parfaitement compte, et si Cameron Hawkes le détestait, ce qui ne faisait aucun doute, c’était sans doute pour cela.
Evan se dirigea vers le long chemin en pédalant très doucement. Il ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter. Cameron avait des projets, et le garçonnet était certain de ne pas en l'aire partie. Il savait que sa mère l’aimait, mais avait le sentiment qu’après le mariage, cet après-midi, rien ne serait plus jamais pareil.
Le souvenir de son père lui revint brusquement. C’était lui qui lui avait appris à monter à bicyclette, dans le parc voisin de leur maison d’Alexandria. Bill Gardiner avait été très fier qu’Evan y parvienne presque aussitôt. L’enfant s’était éloigné puis, revenant, avait vu ses parents s’embrasser. Sur le moment, il avait été horriblement gêné; aujourd'hui, cela le remplissait d'un sentiment si doux qu'il était presque douloureux.
Il n’avait que huit ans quand son père était mort, mais il se souvenait parfaitement de lui — de son allure, de sa voix, et même de son odeur. Après son décès, Tish était restée muette. Retourner chez ses parents semblait lui avoir ôté toute gaieté : elle se repliait de plus en plus sur elle-même. Ce qui ne l’empêchait pas de bien s’entendre avec grand-mère et grand-père. Ils s’efforçaient de lui changer les idées, comme Evan lui aussi, mais elle paraissait toujours plus lointaine. En fait, ce n’est qu’après l’entrée en scène de ce Hawkes qu’elle avait commencé à se ranimer un peu.
Au début, le jeune garçon avait été heureux de la voir sourire de nouveau. Il savait qu’elle se sentait mieux, et était tout prêt à aimer Cameron Hawkes. Jusqu’à ce qu'il ait l’occasion de le rencontrer.
Il avait beau n’avoir que onze ans, il était assez grand pour dire que ce type était bidon. Opinion sans aucun doute partagée par ses grands-parents, bien qu’ils se soient gardés de dire quoi que ce soit.
— Donne-lui une chance, répondait sa mère quand il tentait de lui expliquer ce qui lui paraissait si clair. Il a été extrêmement bon et généreux avec toi. Il veut t’adopter, chéri.
Il t’aime.
Tish était si bonne, si pleine d’espoir. Mais quelle arnaque ! Cameron ne l’aimait pas — Evan se demandait même s’il aimait sa mère.
Il se mit à pédaler furieusement, tandis que peu à peu sa colère cédait la place à la peur. Cameron pourrait toujours l’envoyer aussi loin qu’il voulait, il saurait toujours se débrouiller. Mais il n’en allait pas de même pour sa mère. Oui va veiller sur elle ? se demanda-t-il, klaxonnant comme un l'on en repassant devant la fenêtre de la chambre d'amis.
Le klaxon de la bicyclette d’Evan se fit entendre par les fenêtres ouvertes de la salle à manger. Il va réveiller Cameron, songea Tish, déchirée par l’évidente distance qui séparait son fils de son futur époux. Les choses avaient été si faciles du temps de Bill. Les parents de la jeune femme avaient été scandalisés de la voir épouser le fils d’un bûcheron de l’Oregon — à tort. Bill était merveilleux. Ils s’étaient installés en Virginie dans une maison minuscule, Evan était né, Bill avait vu croître, lentement mais sûrement, sa réputation d’avocat. Peu à peu, l’argent avait cessé d’être un problème, ils s’étaient fait de bons amis, Bill était un père merveilleux pour Evan, et au bout de presque dix ans de mariage Tish et son mari étaient toujours aussi épris l’un de l’autre. Et puis, à trente-cinq ans, Bill avait succombé à une crise cardiaque, qui avait transformé l’existence de Tish en cauchemar. Ne trouvant personne pour reprendre son cabinet, devant faire face à des hypothèques, elle n’avait pas pu s’en sortir et, au bout de quelques semaines, était retournée vivre chez ses parents dans le Connecticut, dans une ville où son père avait toujours été traité comme une sorte de monarque honoraire ; et cela continuait, bien qu’il fût presque octogénaire, en raison de la générosité et de l’amabilité — certes de façade, et toujours un peu impersonnelles — qu’il témoignait à tous. Il s’était d’ailleurs montré correct envers sa fille. Simplement, il ne semblait y avoir aucune différence entre ses sentiments pour elle et ceux qu’il manifestait à de parfaits inconnus.
De son côté, Anne Malmquist était toujours occupée : à apprendre l’art de l’arrangement floral aux jeunes épouses, à faire les courses de gens malades, à se rappeler les dates d’anniversaire de personnes à qui elle parlait à peine. Toujours gaie, toujours prête à donner, ne s'arrêtant jamais. Un modèle d’énergie et d’efficacité pour quiconque vivait à moins de cent kilomètres à la ronde. Mais sa fille ne s’en trouvait que plus sotte et plus seule.
En fait, la seule fois où ses parents avaient paru remarquer son existence, c’est quand ils avaient menacé de couper les ponts parce qu’elle voulait épouser Bill Gardiner. Après sa mort, quand elle était revenue vivre chez eux avec Evan, ils avaient eu le bon goût de ne jamais rappeler cet épisode, et Tish leur en était reconnaissante. Mais ils n’avaient pas dit grand-chose de plus. En tout cas, son chagrin de veuve, ses craintes pour l’avenir d'Evan ne semblaient pas les inquiéter outre mesure. Anne Malmquist ne parlait jamais que des fleurs en bouton qu’elle avait remarquées en faisant sa promenade matinale, ou du jardinet sur la partie ouest de la pelouse.
Tish contempla sa mère qui lisait le Times, à l’autre bout de la table. Elle avait déjà pris sa douche, donné ses ordres au traiteur chargé du repas de mariage, et veillé personnellement à la mise en place des bouquets. Pourtant, sa journée ne faisait que commencer.
Tish l’enviait d'être aussi active, mais elle aurait souhaité que sa maîtrise des questions domestiques allât parfois jusqu’à manifester de l'émotion.
— Maman, dit-elle d'une voix hésitante, je sais que toi et papa n’étiez pas heureux de me voir épouser Bill, mais cette fois ? Vous n’avez pas dit grand-chose.
Sa mère eut une expression terrible. Elle qui ne se laissait jamais aller donna libre cours à une hostilité évidente.
— Patricia, la première fois tu ne t'es pas occupée de ce que nous pensions. Pourquoi t'en soucierais-tu cette fois-ci ?
Tish n’espérait guère s'attirer la sympathie d'Anne Malmquist, mais la question était trop importante pour qu'elle renonce.
— Mère, s’il te plaît, quels qu'aient été nos désaccords à propos de Bill, je suis très inquiète à propos d'Evan et de Cameron. J'ai été si seule... Parfois je me demande si je n'ai pas fait un choix trop hâtif.
Anne Malmquist n'avait aucune intention de dorloter sa fille unique. Ils l'avaient accueillie il y avait trois ans avec son fils, et ils allaient la marier de nouveau. Tish avait fait sa plus grosse erreur des années auparavant en épousant un rien du tout. Qu’elle se débrouille. Cette fois, au moins, elle avait choisi quelqu’un qui avait les moyens. Anne jeta à sa fille un regard rempli d'une indifférence polie.
— Chérie, tu es adulte, maintenant, je suis sûre que tout ce que tu décideras sera parfait.
Et, sur ces mots, elle quitta la salle à manger, en dressant mentalement la liste des innombrables choses qu'elle avait à faire avant midi, l'heure de la cérémonie.
Tish contempla sa tasse de café et, perdue dans ses pensées, souhaita à voix haute qu'elle fût remplie de vin.
— Tu bois déjà beaucoup trop comme ça!
La voix de sa mère, venue de l'entrée, la fit sursauter. Elle était bien d'accord avec elle : c'était comme cela depuis la mort de Bill. Mais se voir prise sur le fait lui donna le sentiment d’être une enfant mal élevée.
Cameron entra dans la pièce, vêtu d'un jean et d'un sweater rouge, les cheveux encore humides de la douche: il paraissait plus beau que jamais. Il se pencha pour donner un baiser à Tish.
— Comment as-tu dormi ? lui demanda-t-elle en souriant, espérant qu'il n'avait pas entendu la remarque de sa mère.
— Très bien, dit-il en s’asseyant sur le fauteuil voisin du sien avant de se verser du café. Enfin, jusqu'à ce que ton fils commence sa symphonie.
— Je suis désolée ! Il t'a réveillé ?
— Je crois que j'ai eu de la chance qu’il ne me tue pas pendant mon sommeil.
Cameron vit aussitôt à quel point Tish était soulagée qu’il plaisante là-dessus. Ses relations avec Evan n'avaient jamais été faciles, le jeune garçon l'ayant aussitôt détesté, comme d'ailleurs il fallait s'y attendre. Tish avait espéré que cela s'arrangerait, mais avait manifestement dû constater qu’il n’en était rien. Depuis l’annonce de leur mariage, Evan se montrait même carrément haineux. Cameron sentit que c'était le moment d'aborder le sujet.
— Tu sais, Tish, nous devrions peut-être prendre la question un peu plus au sérieux. C'est mauvais, pour un petit garçon, d'être si proche de sa mère. Peut-être faudrait-il qu'il s’éloigne, qu'il soit entouré de gamins de son âge. C'est à ça que servent les pensions privées.
Tish était indécise, cela se voyait dans ses yeux : elle était déchirée entre les exigences de son fils et celles de son nouvel époux. Il était temps de tirer les dernières cartouches.
— Chérie, je veux qu'Evan soit mon fils, je veux l'adopter, lui redonner le père qu'il a perdu.
Tish fut très émue de ces paroles.
— Oh, Cameron, je voudrais tant que vous vous entendiez tous les deux. Si nous formions une vraie famille, je serais la femme la plus heureuse du monde.
— Je te le promets, chérie, répondit Cameron en souriant. Evan mérite d’avoir ses propres amis, ses propres activités. Il ne le pourra jamais si tu es dans les environs; il se sent trop responsable de toi. Le plus grand service que nous puissions lui rendre, c’est de l’envoyer dans une pension choisie, où il se fera des amis pour la vie. Ce n’est pas juste de l’obliger à vivre avec ses grands-parents, à passer tout son temps avec nous.
Une fois de plus, Tish fut déchirée : quelle était la bonne solution ? Tout était si facile du temps de Bill. Maintenant, chaque décision semblait impossible, elle avait parfois l’impression que l’angoisse lui coupait le souffle.
— J’y penserai plus tard, chéri, dit-elle en se levant pour se rendre à la cuisine.
— Plus tard ? lança Cameron en riant. Tu auras à te soucier de bien d’autres choses ! Dans quatre heures, nous serons devant le révérend McNaught, tous occupés à dire oui.
— En effet, répondit Tish d’une voix douce.
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