Passion

Cynthia Victor · Chapitre 17 sur 32

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Passion

Chapitre 16

 

 

Susannah sortit du métro à la 68e Rue, et descendit Lexington Avenue. La nuit de décembre était très froide, et elle marchait d’un pas vif, en serrant autour d’elle son long manteau noir. Arrivée 65 e Rue, elle tourna en hâte. L'immeuble de Jack et de Claudia Traldi n’était qu’à quelques pas. Elle était déjà venue une fois, à l’occasion d’un dîner, et la soirée l’avait intimidée : la pièce était pleine de grands noms du monde de la photographie ou de l’art, et tous parlaient boutique. À en juger par les vives lumières, la musique et le bruit qui émanaient de l’endroit, ce serait tout aussi fastueux ce soir. Les environs étaient pleins de limousines, dont les chauffeurs discutaient par petits groupes.

Elle s’arrêta quelques instants dans le vestibule avant de sonner à l’Interphone. Susannah n’avait pas choisi de venir : elle était déjà lasse, et la soirée n’avait même pas commencé. Quelques heures plus tôt, elle était descendue d’un bus venu de Harrisburg, où elle avait passé trois jours avec Ruth Mitchell : c’était merveilleux de la revoir. Sam était parti s’installer au Canada, mais la jeune femme avait pu voir Lily, Mal et Timmy. Elle avait pensé à donner un coup de fil à Andy, mais les Mitchell lui dirent qu’il s’était marié avec une fille qui travaillait dans la même usine que lui ; ils avaient déjà un fils, et un autre enfant était en route.

Harrisburg était bien loin, mais elle était ravie d’avoir fait le voyage : Ruth était si prévenante, si pleine d’amour pour elle! Mais le trajet de retour l'avait épuisée, et elle aurait nettement préféré passer la soirée chez elle, avec une pizza et un bon livre. Elle avait d'ailleurs pour principe de ne jamais sortir le soir de la Saint-Sylvestre sans y être obligée. Rien de plus exaspérant que de faire semblant de s’amuser comme une folle, entourée de gens qui veulent à toute force que ce soit la plus belle nuit de l’année. Mais elle ne pouvait refuser cela à Claudia. Les deux femmes s’étaient liées d’amitié depuis quelques mois — depuis que Jack avait embauché Susannah à Paradise Photos et qu’elle avait commencé pour de bon une carrière de photographe.

En ce domaine, percer se révélait encore plus difficile qu’elle ne l’aurait cru. Elle savait qu’il lui faudrait un agent, quelqu’un qui s'occuperait de ses intérêts et lui trouverait du travail, mais il paraissait également impossible d’en dénicher un sans avoir quelque chose à lui montrer, et de travailler sans en avoir un. Jusqu'à présent, sa plus grande chance avait été de croiser, un après-midi, deux chanteuses d’un groupe de rock célèbre sortant ensemble d’un grand magasin. Elle avait pris plusieurs photos dont l'une avait été publiée par Rolling Stone et deux ou trois revues musicales ; elle faisait désormais partie des archives de Paradise Photos. Mais ce n'était pas grand-chose pour sept mois de travail. Susannah se confectionnait lentement un portfolio : à vrai dire, il était prêt, mais elle n'en était pas satisfaite, parce qu’elle voulait que chaque cliché soit parfait.

Il était pourtant enivrant de se sentir libre, d’avoir quitté son école de gestion, de se consacrer à ce qu'elle adorait par-dessus tout. En même temps, elle aurait eu bien des problèmes sans cet emploi dans l'agence. Jack Traldi avait été l'un des premiers qu'elle eût appelés après avoir décidé d'abandonner ses études. Il ne lui avait fait aucune promesse, mais s’était souvenu d’elle quand, trois semaines plus tard, un des membres de son équipe avait quitté Paradise Photos. Il lui avait bien précisé que ce n’était pas très bien payé, qu’elle était en fait beaucoup trop qualifiée, mais, si elle voulait ce job, il était à elle.

Susannah décida d’en tirer le meilleur parti. Elle étudia avec soin les photos des archives, tout en essayant de voir comment fonctionnait l’agence, en écoutant Jack et les autres négocier des contrats, en s'efforçant de comprendre pourquoi les clients choisissaient tel cliché plutôt que tel autre. Son salaire lui permettait à peine de joindre les deux bouts, mais elle ne s’en inquiétait guère : elle avait l’habitude.

Susannah appuya légèrement sur le bouton de l'Interphone. Rien n’aurait pu la convaincre de venir jusqu’ici si elle n’avait pas eu autant d’affection pour Claudia. Elle espéra qu’elle ferait bonne figure, elle avait passé près d’une demi-heure à se préparer : jupe et corsage noirs, avec bas et hauts talons assortis. Son opulente chevelure lui tombait sur les épaules et lui descendait jusqu'aux reins. Elle ne portait, en guise de bijoux, que des boucles d’oreilles — de petites pièces d’or qui oscillaient quand elle se déplaçait. Elle sourit en surprenant son reflet dans le mur couvert de miroirs : un an plus tôt, elle se serait sans doute habillée de façon beaucoup plus conventionnelle : une simple robe noire et peut-être quelques perles. Fréquenter photographes, directeurs artistiques et mannequins l’avait amenée à changer de style.

Chez les Traldi, elle fut accueillie par un maître d’hôtel, à qui elle confia son manteau avant d’avancer de quelques pas. Les murs et les plafonds étaient couverts de centaines de minuscules ampoules blanches, qui dispensaient une lumière tamisée. Une bruyante musique de rock accompagnait le non moins bruyant bavardage des invités qui se donnaient du bon temps, et dont les tenues allaient du jean et du T-shirt à la cravate noire. Il semblait y avoir là près de deux cents personnes : combien pouvaient encore s’entasser aux deux étages supérieurs ? Apercevant Jack et Claudia à l’autre bout de la pièce, elle se dirigea vers eux en fendant la foule.

— Tu es magnifique ! s'écria Claudia avant de la serrer dans ses bras. Encore plus magnifique que d’habitude !

— Merci, répondit Susannah en l’embrassant sur la joue, avant de crier, pour se faire entendre : Rien n’aurait pu m’empêcher de venir ici ! L’endroit est incroyable !

— Tu veux boire quelque chose ? intervint Jack, en levant la main pour faire signe à un serveur. Qu’est-ce qui te plairait ?

— Un vin blanc.

C’est à ce moment qu’un petit homme rondouillard fit son apparition et prit le bras de Jack. Susannah le reconnut : c’était le propriétaire d'une galerie très connue, et elle s’éclipsa pour que les Traldi puissent discuter avec lui. Il lui fallut plusieurs minutes pour parvenir au bar; puis, son verre en main, elle se retourna pour contempler la salle, en refrénant une envie de regarder sa montre. Trois heures à peine, pensa-t-elle, et il sera minuit ; je pourrai m'en aller. Arrête, se dit-elle aussitôt.

Elle monta l’escalier, contournant les gens qui discutaient sur les marches, et parvint au premier étage, lui aussi bondé. Elle poursuivit son chemin, répondant d’un sourire aux hommes qui la saluaient, mais sans s'arrêter.

Elle constata avec soulagement que le second étage n’abritait qu’une dizaine de personnes. Une très jolie jeune femme était assise près d’une fenêtre, et discutait en riant avec un homme en smoking qui tournait le dos à Susannah. Observant la scène, celle-ci fut frappée de constater combien la femme s’efforçait de se montrer très gaie, très insouciante, sans doute pour impressionner son cavalier. Il se pencha vers elle, effleurant presque son visage. Elle sourit, hocha la tête, puis se leva et se dirigea vers l’escalier. Il la suivit des yeux, et c’est ainsi que Susannah put le voir.

Il avait des cheveux noirs, un regard perçant — et un sourire d’une blancheur éblouissante, dont Susannah ne tarda pas à se rendre compte, car il lui était destiné. Elle éprouva une sensation étrange, une sorte de crispation bizarre dans l’estomac. Cela faisait longtemps que cela ne lui était pas arrivé. Incapable de bouger, elle le vit s’avancer vers elle.

— Je m’appelle Peter Manzoni, dit-il d’une voix chaude. Pardonnez-moi de vous avoir dévisagé de cette manière, mais je suis certain que vous en avez l’habitude.

Elle recula d’un pas : être aussi proche de lui la mettait mal à l’aise. Qu’il était séduisant !

— Je m’appelle Susannah Holland, dit-elle, incapable de trouver autre chose à dire. Vous êtes un ami des Traldi ? ajouta-t-elle en maudissant sa propre stupidité : quelle banalité !

Mais il sourit de nouveau.

— Je suis un vieil ami de Jack! Nous nous connaissons depuis l’enfance. Si vous êtes une de ses amies, je me demande comment il se fait que nous ne nous soyons pas déjà rencontrés!

Susannah comprit de qui il s’agissait. Jack faisait toujours allusion à son vieux copain d'enfance, Peter, célibataire endurci et grand séducteur. Autant de termes très au-dessous de la vérité.

— En fait, je travaille pour Jack, à Paradise, répondit-elle : pas question de perdre son calme et de se comporter comme une sotte. Vous et lui voliez aux étalages quand vous étiez enfants, c'est ça ?

Il rit, et ses yeux se plissèrent.

— Jack parle trop ! Ah, c'était il y a un million d'années.

Puis il jeta un regard au verre presque vide que Susannah avait encore en main.

— Puis-je vous apporter quelque chose à boire ?

— Il y a quelqu’un qui vous attend, non ? répondit la jeune femme avec un signe de tête en direction de l’escalier. Pourquoi est-ce que je dis ça ? se demanda-t-elle. Maintenant il va s’en aller.

— Personne ne m’attend, dit Peter en la regardant droit dans les yeux, souriant toujours.

Il mentait et elle le savait aussi bien que lui. Elle lui rendit son sourire, toute fatigue oubliée.

— Il y a un autre bar à l’étage en dessous, dit-il.

Elle le suivit, le cœur battant. Qu’avait-il donc qui lui fasse ressentir cela ?

Peter demanda un autre vin blanc au serveur puis, pendant que tous deux attendaient, se tourna brusquement vers elle.

— Si tout ce cirque vous plaît, c’est parfait, mais je crains d’en avoir assez.

— Vous partez ? répondit-elle en s’efforçant de garder un ton léger et de dissimuler sa déception.

— Seulement si vous m’accompagnez.

L’espace d’un instant, elle songea à Jack et à Claudia : ils seraient choqués s’ils découvraient qu’elle n’était restée qu’une demi-heure. Mais elle s’en irait quand même.

— Mon manteau est en bas.

— Accordez-moi une minute, il faut que je dise au revoir à quelqu'un. Je vous retrouverai à l’entrée.

Susannah le suivit des yeux tandis qu’il s’éloignait : il allait manifestement se débarrasser de la femme avec qui il parlait tout à l’heure. Elle se sentit vaguement coupable, puis haussa les épaules.

Une fois dehors, Peter leva la main. Susannah ne comprit pas pourquoi, jusqu’à ce qu'elle aperçoive, au bord du trottoir, une silhouette qui, se détachant d’un petit groupe, répondait d'un geste. C’était l'un des chauffeurs. Il s’installa dans une limousine qu'il amena à hauteur de Peter et de Susannah.

— Où allons-nous, Mr. Manzoni ? demanda-t-il une fois que tous deux furent confortablement assis à l'arrière.

— Au Corridor, Harry, répondit Peter en se tournant vers la jeune femme, dont il prit la main : Vous connaissez ?

— Non, je ne crois pas, répondit Susannah, qui n'en avait jamais entendu parler.

Le Corridor se révéla être un night-club, apparemment très fréquenté : il y avait foule à l'entrée. Elle vit Peter se diriger vers le portier, qu'il salua d'un ton familier avant de lui glisser deux billets de vingt dollars qui leur permettraient de passer avant les autres. La salle était obscure, enfumée, mais pleine de vie, remplie de fêtards élégants. Un orchestre jouait du jazz swing, de nombreux couples évoluaient sur la piste de danse. Peter conduisit Susannah à une petite table, et tint sa chaise pendant qu'elle s'asseyait.

— C'était autrefois un restaurant, expliqua-t-il pendant qu'elle regardait autour d'elle. Deux types que je connais l'ont racheté récemment, et en ont fait un club. Une franche réussite!

Un serveur s'approcha de leur table avec une bouteille de champagne. Peter leva son verre pour porter un toast :

— D'habitude, je hais la Saint-Sylvestre à New York, mais celle-là ne sera pas comme les autres, je le sens. À une femme superbe, à une nuit superbe !

Susannah fut envahie par une sorte de picotement à mesure qu'elle buvait, mais ce n'était pas à cause du champagne. Il la regardait avec tant d'intensité ! Quelque chose se passait, dont jamais elle n'avait fait l'expérience.

Un homme aux cheveux blond cendré, un des propriétaires du club, s'arrêta à leur table et les salua avant de repartir. Puis Peter et elles se mirent à parler. Il lui apprit qu'il était dans l'immobilier, laissa entendre qu'il avait une maison et un bateau dans le sud de la France. Elle lui confia qu'elle était sans famille, il répondit qu’il était un peu dans celle situation : ses parents étaient morts quelques années plus tôt.

Quand l'orchestre entama un slow, il lui proposa de danser. Susannah eut l’impression de flotter tandis que Peter la serrait contre lui. Son visage, ses lèvres, si proches des siens, la rendaient toute faible. Elle eut envie de l'embrasser follement, de lui dire qu’elle le désirait — mais vit bien que ce n'était pas la peine, qu'il savait ce qu'elle éprouvait, et réagissait de même. Quand la musique s'arrêta, ils demeurèrent immobiles, puis Peter posa ses lèvres sur les siennes. Les yeux de Susannah se fermèrent tandis qu'elle était envahie de chaleur.

Ils allèrent se rasseoir et discutèrent pendant près d'une demi-heure, puis revinrent sur la piste de danse au moment même où minuit sonnait. L’assistance poussa des grands cris, des confettis volèrent en tous sens. Peter se pencha vers elle : « Bonne année. Elle va être merveilleuse, non ? » Il chuchotait, mais elle le comprit sans peine, en dépit du vacarme qui les entourait. Puis il se pencha et l’embrassa avec passion tandis qu’elle le serrait contre elle. La meilleure année que j’aie jamais eue, songea-t-elle.

 

Peter passa chez elle cette nuit-là, puis la suivante. Faire l’amour avec lui fut pour Susannah plus que tout ce qu’elle avait jamais pu espérer. Ses baisers étaient brûlants, son désir immense. Elle se sentait consumée, et ne pouvait penser à rien d’autre qu’à son corps contre le sien.

Ils passèrent le premier de l’an au lit, Peter ne se levant qu’une fois pour enfiler en hâte son habit de soirée afin d’aller acheter des baguels et du jus d’orange. Le lendemain matin, il partit dès sept heures, en disant qu’il devait rentrer se changer en vue d’une réunion d’affaires. Il avait renvoyé sa limousine de location, et prit donc un taxi. Susannah, épuisée, mais plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été, prit une douche et s’habilla en fredonnant. Elle arriverait en retard à l’agence, et ne prit même pas le temps de refaire le lit, mais peu lui importait.

Jack était occupé avec un client, elle n’eut pas l’occasion de discuter avec lui. Il n’était pourtant pas surprenant que Claudia téléphone dès dix heures du matin.

— Bonjour, et bonne année, face d’ange ! dit-elle d'un ton affectueux.

— Bonne année, répondit gaiement Susannah. Et merci de m’avoir invitée à votre soirée, c'était magnifique !

Comme elle s’y attendait, Claudia alla droit au but :

— Magnifique ? Tu n’es même pas restée une heure ! On m’a dit que tu étais partie avec un homme ? Il en valait la peine ?

Susannah faillit éclater de rire.

— Oh que oui ! C’était Peter Manzoni, le vieux copain de Jack.

Il y eut à l’autre bout de la ligne un silence de mauvais augure.

— Tu connais Peter, non ? Il est incroyable !

— J’espère simplement que tu sauras le tenir.

— Comment ça ? Pourquoi ?

— C’est un séducteur, il est sorti avec énormément de filles...

— Claudia, ça ne veut rien dire du tout. Il est superbe — comment aurait-il pu faire pour ne pas sortir avec elles ?

— Il n’y a pas que ça. Je sais bien que c’est l’ami de Jack, mais il y a des choses qui ne me plaisent guère...

— Quoi donc ?

— Je ne pourrais pas dire quoi exactement. Mais j’ai peur qu’il ne te pose des problèmes.

— Allons, Claudia, il n’y a pas de quoi. Tout ira bien.

— D’accord, d'accord, répondit l’autre, manifestement peu convaincue. Du moins tant que tu peux le tenir. Au moins, sois prudente.

Susannah préféra ne pas répondre. Pourquoi Claudia voulait-elle gâcher ce qui lui était arrivé de mieux ? Elle prit un ton plein d'une froideur polie :

— Merci du souci que tu te fais. Je te rappelle bientôt.

Elle raccrocha et se sentit aussitôt coupable. Mais elle était en même temps furieuse que Claudia n'ait pas gardé ses opinions pour elle. Il sera à moi, se dit-elle, même si c'est pour peu de temps.

 

Au cours du mois qui suivit, Susannah se convainquit que Claudia s’était trompée du tout au tout. Peter était un amant parlait, chaleureux, passionné. Ils passaient toutes leurs nuits ensemble, et il ne cessait de la couvrir de fleurs et de menus cadeaux. Elle fut pourtant stupéfaite quand, au bout de trois semaines, il lui dit qu’il l’aimait vraiment et savait qu’ils passeraient ensemble le reste de leur vie.

II ne lui fallut pas longtemps pour déposer ses affaires chez Susannah, expliquant que son appartement sur la 72 e Rue était en réfection, et qu’il ne voulait pas l’y emmener tant que les travaux ne seraient pas achevés. Elle fut un peu déçue, car elle était curieuse de voir dans quel cadre il vivait, mais se dit qu’il lui faudrait attendre. Il ne lui cachait rien, sauf ce qui touchait à ses affaires. Parfois il travaillait tard le soir, et il lui arrivait de partir en voyage plusieurs jours de suite. Mais il lui expliquait qu’il était sous pression, et que l’immobilier était bien la dernière chose dont il eût envie de discuter en arrivant chez elle.

Elle fut bientôt prise dans le tourbillon de la vie mondaine de Peter. Chaque soir, des semaines durant, ils rencontrèrent ses amis, allèrent manger dans les restaurants les plus à la mode, fréquentèrent les clubs les plus courus. Il leur arriva de croiser Jack Traldi, et Susannah s’efforça de s’adapter : il lui fallait traiter son patron sur un pied d’égalité. Elle fut surprise de constater à quel point il était arriviste, ne fréquentant que ceux qui pourraient lui être utiles professionnellement — et ignorant superbement tous les autres. Peter, quant à lui, semblait connaître tout le monde à New York et, d’après ce qu’il lui disait, était impliqué dans de nombreux contrats de développement avec énormément de gens. Il se servit d’ailleurs de certains de ses contacts pour venir en aide à Susannah, la présentant à des propriétaires de galeries, à un critique d’art, ainsi qu’à plusieurs collectionneurs. Une femme acheta ainsi à la jeune femme, pour trois cents dollars, une photo représentant deux jumeaux sur une balançoire.

Le rythme effréné de leur vie mondaine épuisait souvent Susannah, bien que de temps à autre Peter rentrât en annonçant qu’ils ne sortiraient pas, avant de s’effondrer devant la télévision sans autre explication. Elle se hâtait alors de leur préparer à dîner, tout en se demandant pourquoi il ne la prévenait jamais à l'avance. Elle ne lui en voulait d’ailleurs nullement, mais pensait parfois qu'il se montrait un peu égoïste, et partait du principe qu’elle serait prêle à accepter tout ce qu’il pourrait lui annoncer.

Peter avait été intrigué d’apprendre qu’elle connaissait Bibi. Il avait vite remarqué, sur un rayon de la bibliothèque, une photo dans un cadre, où toutes deux souriaient. C’était Jamie qui l’avait prise — un mois avant la sortie du film qui avait rendu Bibi célèbre.

Tout s’était passé si vite que Susannah elle-même n'arrivait toujours pas à comprendre. Bibi avait décroché un petit rôle dans un film à peu près au moment où elle-même quittait son école de gestion. Arrivant à Los Angeles pour cinq jours de tournage, elle avait fait si grosse impression sur le metteur en scène qu’il avait demandé au scénariste de donner plus d’importance à son personnage. Avant même que l’œuvre soit dans les salles, tout le monde avait entendu parler de ses talents d'actrice, comme de sa lumineuse beauté, et les offres avaient commencé à pleuvoir. Au cours de l'année précédente, elle avait tourné trois autres films, dont un seul était déjà sorti : il avait eu droit à des critiques enthousiastes et engrangé des recettes impressionnantes. Les rumeurs entourant le prochain indiquaient qu'il avait toutes les chances d'obtenir le même succès. Comme Bibi l'avait dit à Susannah, elle était désormais vendable — mot magique à Hollywood.

Elle avait loué une villa à Malibu, bien qu'elle eût conservé son appartement en dessous de chez Susannah, et faisait de son mieux pour revenir à New York de temps à autre — visites qui, malheureusement, devenaient de plus en plus rares. Mais les deux amies discutaient au téléphone au moins deux fois par semaine. Bibi ne manquait jamais une occasion de dire à Susannah combien elle était heureuse d'avoir pour amie quelqu’un qui lui dirait toujours la vérité, et ne la traiterait pas en star de cinéma sans cervelle, comme la plupart de ceux qu'elle rencontrait à Hollywood. Un succès aussi rapide lui faisait peur, et c'est Susannah qui l'aidait à garder les pieds sur terre.

Susannah promit à Peter de la lui présenter la prochaine fois qu'elle serait en ville. Elle avait déjà parlé de lui à Bibi, qui était tout excitée et attendait avec impatience de rencontrer l’homme qui avait enfin lait fondre son cœur de glace. Mais en mars, quand l’actrice vint à New York, Peter était en voyage d’affaires. Susannah fut déçue de ne pas pouvoir les présenter l’un à l’autre, mais ce fut un vrai plaisir pour elle que de passer un peu de temps en compagnie de son amie, comme autrefois, avant que leurs vies aient changé du tout au tout.

Bibi était plus belle que jamais. Kurt l’avait accompagnée à Los Angeles, et sa propre carrière semblait également décoller : il était déjà passé plusieurs fois à la télévision. Les choses entre eux allaient mieux que jamais ; l’actrice ne pouvait croire à sa chance.

Elle jeta par ailleurs un coup d’œil au portfolio de son amie, et s’étonna qu’il compte si peu de clichés nouveaux. Susannah se sentit gênée : elle négligeait son travail, consacrait trop d’énergie à Peter, et pas assez à ses photos. Elle se jura d’y remédier.

Elle faillit bien fondre en larmes quand vint le moment de se séparer. Bibi la serra dans ses bras, et lui fit jurer de venir lui rendre visite à Los Angeles.

— Il se peut que ça ne soit pas tout de suite, dit Susannah tandis que le chauffeur du taxi plaçait dans le coffre les bagages de l’actrice. Mais je viendrai, c’est promis. Et nous pourrons toujours discuter au téléphone !

Bibi soupira.

— On se téléphone et on se fait une bouffe !

Elle rit, eut un geste de la main et monta dans la voiture.

Susannah fit un signe et eut un grand sourire — qui disparut toutefois dès que le taxi eut tourné au coin de la rue. La compagnie de Bibi lui manquait, si heureuse qu’elle fût avec Peter. Elle s’en alla se promener, heureuse à la pensée qu’il serait là ce soir, de retour de son voyage. En rentrant dans l’appartement, elle fut surprise de le trouver déjà là.

— Je croyais que tu n’arriverais que ce soir ! dit-elle en l’embrassant.

— Il y a eu un petit changement de plans.

— Je suis si heureuse que tu sois là, soupira-t-elle en se serrant contre lui. Bibi vient juste de partir, et elle me manque déjà.

Il lui caressa la nuque.

— J’ai la réponse à tes problèmes ! dit-il d’un ton apaisant. Nous allons passer une soirée tranquille, et je préparerai à dîner.

— Comment ça ? demanda Susannah, surprise : jamais Peter n'avait fait la cuisine.

— Mais absolument ! Je vois que tu ne connais pas mes œufs sur le plat ! C'est quelque chose, crois-moi !

Il se changea, enfila un pantalon et une chemise à manches courtes, il la fit asseoir dans la cuisine, leur versa un verre de vin. Tous deux bavardèrent, Susannah parla longuement de la visite de Bibi. Ils dînèrent aux chandelles, puis firent l’amour. Se blottissant contre lui, à demi endormie, elle se félicita, une fois de plus, de sa bonne fortune.

 

On était au milieu du mois de mai quand, un soir, Peter suggéra qu'ils profitent de la fraîcheur du soir pour aller faire un tour en fiacre autour de Central Park.

— Je sais bien que c’est un peu ringard, mais il faut avoir connu ça au moins une fois dans sa vie.

— Pas du tout ! J’en ai toujours eu envie ! C'est une idée superbe ! s’écria Susannah, enthousiaste.

Ils se rendirent donc en taxi au parc, dans la partie sud, où les fiacres attendaient la clientèle. Ils en choisirent un, Peter l’aida à monter et s'installa d’un bond à côté d'elle, en disant au cocher de prendre tout son temps. Ils avançaient lentement dans le parc, bercés par le cliquetis des sabots, quand il prit la main de la jeune femme :

— J'avais besoin d'un tel décor pour ce que je vais te dire !

Il resta silencieux quelques instants. Susannah le regarda, sentant que cela devait être important.

— Susannah, veux-tu m'épouser ?

— Comment ?

— Je veux que nous nous mariions. Qu'en dis-tu ?

— J’en dis... oui ! s’écria-t-elle en se jetant à son cou.

Le lendemain matin, Bibi fut la première à être prévenue : elle se déclara ravie. Susannah avait l’impression qu’enfin sa vie prenait forme. Peter et elle se mirent aussitôt en quête d’argenterie et de porcelaine. Elle se disait parfois que c’était un peu bête, mais elle était enthousiasmée à l'idée d'avoir un foyer, une famille, et voulait que tout soit comme il faut.

Ils ouvrirent un compte en banque commun, sur lequel chacun versa cinq mille dollars. Susannah fut ravie de constater qu'elle avait réussi à économiser autant depuis son arrivée à New York — tout en sachant bien que c’était en partie parce qu’elle consacrait beaucoup trop de temps à Peter aux dépens de son travail : elle aurait dû acheter du matériel, suivre des cours de photo, s'efforcer de trouver du travail, lin fin, tout cet argent serait désormais au service d’une bonne cause, celle de leur vie commune. Quand elle reçut les chéquiers, elle y lit avec étonnement « Peter et Susannah Manzoni », et put à peine y croire. Dans quelques mois, cela deviendrait réel : ils seraient mariés pour de bon.

Elle aurait enfin une famille, une vraie. Ils auraient beaucoup d’enfants, la maison serait pleine de l’amour et de la sécurité qu’elle avait crus si longtemps impossibles.

Peter n’avait pu rencontrer Bibi, mais Susannah fut heureuse d’avoir l’occasion de lui présenter Jamie. Le cousin de l’actrice occupait souvent son ancien appartement — elle était ravie que quelqu’un puisse s’y installer pour veiller au grain —, et fin mai il appela la jeune femme pour lui dire qu’il séjournerait à New York pendant tout le mois de juin. Il avait démissionné de chez Universal et réfléchissait à ce qu’il allait faire. Susannah entreprit aussitôt de fixer une date pour que tous trois dînent ensemble.

Quelques jours après l’arrivée de Jamie ils se retrouvèrent dans un restaurant italien des environs. Peter se montra charmant, mais Susannah crut discerner que le cousin de Bibi ne l’aimait pas autant qu'elle-même l’aurait voulu. Elle fut, de surcroît, désagréablement surprise d’apprendre, en fin de repas, que Peter avait un rendez-vous et devait s’excuser. Bien qu’un peu mécontente, elle ne dit rien. En tout cas, elle préféra ne pas demander à Jamie ce qu’il pensait de Peter. La prochaine fois, peut-être...

— Dis-moi ce que tu deviens ! lui demanda-t-elle. Cela fait longtemps que nous n’avons pas vraiment parlé.

— En fait, ça va à peu près, répondit-il. Je ne sais pas encore ce que je ferai quand je serai grand, mais ça n’est pas nouveau. Et je sors d’une histoire d’amour particulièrement pourrie, mais je t’épargnerai les détails. Jamais vu une histoire aussi abjecte.

— Je suis désolée.

— Pas la peine. C’était l’ancien amant de Don Edmund, si ça peut t’intéresser.

— Le sénateur ? Celui qui passe pour un homme à lemmes ?

— Tout juste !

— Tu es vraiment quelqu’un de dangereux. Tu couvres tout le monde de boue !

— Et tu retiens tout ! rétorqua Jamie, qui parut brusquement se rappeler quelque chose : Au fait, je voulais te signaler un truc sur la photo dont tu as sans doute déjà entendu parler, mais ça devrait t’intéresser.

Jamie savait que Susannah faisait des efforts pour percer. Il semblait vraiment aimer ses œuvres, et tentait toujours de lui procurer des contacts, ou du travail, grâce aux informations remarquablement précises qu’il recueillait par le téléphone arabe. Mais il ne cessait également de lui conseiller de tout faire sans reculer devant les moyens — ce qu’elle n’était pas disposée à accepter.

Il fit signe à la serveuse de leur apporter deux cappuccinos.

— J’ai déjeuné hier avec un ami qui travaille dans la compagnie qui sponsorise l’événement. Il m’en a parlé, j'ai immédiatement pensé à toi, et je lui ai extorqué tous les tuyaux. C'est un très gros truc, qui doit s'appeler le Forum international des enfants. Arrête-moi si tu en as déjà entendu parler.

Susannah pensa à contrecœur aux magazines de photo qui s'entassaient dans sa chambre sans qu'elle les ait lus; en avait-il été question ? Elle prenait vraiment du retard.

— C'est un concours. Ils vont choisir trois lauréats qui feront le tour du monde pour photographier des enfants, ce genre de truc. Un éditeur a déjà signé pour faire paraître les photos. Ils seront aussi rassemblés dans le cadre d'une exposition itinérante qui fera le tour du pays.

— Jamie ! Comment veux-tu que j’y prenne part ! C'est à peine si j'ai un portfolio à montrer !

— Susannah, il faut que tu cesses de raisonner de cette façon.

— Tu as raison, je le sais bien, soupira-t-elle.

— Écoute, ce n’est pas fini. Mon copain m'a dit que les photographes pourront passer autant de temps qu'ils veulent à chaque endroit, du moment qu'ils bouclent leur voyage en un an. Sympa, non ? Et mieux encore : chaque vainqueur touchera soixante-quinze mille dollars.

— Le rêve !

— Écoute, redescends sur terre ! Rien ne se réalise jamais si on reste assis là à rêver. Je veux que demain tu téléphones pour te renseigner. Prends-tu toujours ces photos d’adorables petits sagouins faisant des choses adorables?

— Oui.

— Promets-moi d’appeler.

— D’accord, d’accord ! Mais il n’en sortira rien et tu le sais aussi bien que moi. Imagine quels sont les gens qui doivent concourir !

— T’es vraiment une femme d’action !

Susannah sourit. Ils se levèrent pour partir, tendirent tous deux la main vers l'addition, mais elle fut la plus rapide.

— Non, non, Jamie, j’y tiens. C’est moi qui paie. Comment s'appelle cette compagnie que je suis censée appeler demain ?

— La Little Angel Baby Food. Leurs bureaux sont sur la 5 e Avenue, du côté de la 50 e Rue.

— Little Angel. Très bien.

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