Passion
Chapitre 12
— Allez, Susannah, dis-moi que c’est d'accord pour Andy. Je sais que tu le trouveras sympathique.
Sam Mitchell repoussa sa chaise et, se levant, prit son assiette et l'emporta dans la cuisine. Susannah sourit et entreprit de lui donner un coup de main.
— Je ne sais pas trop, Sam. Je suis venue ici pour vous voir tous, pas pour sortir avec un type.
— Je ne vois pas pourquoi tu ne pourrais pas faire les deux à la fois ! intervint Ruth Mitchell.
Elle voulut se lever, mais la jeune femme lui posa une main sur l'épaule et, doucement, mais fermement, lui dit :
— Ruth, s’il te plaît, assieds-toi donc. On va nettoyer. Tu as passé toute la journée à faire la cuisine et à nous servir. Je ne veux pas que tu te donnes tant de mal.
— Mais ce n’est rien, chérie. Tu ne peux pas savoir à quel point ça me fait plaisir. C’est un vrai bonheur que de t’avoir pour une semaine !
Lily fit son apparition.
— Qui veut du café ? Toi, Mal, je sais que oui !
— Comme toujours ! répondit son mari en souriant.
— Sam ? Timmy ?
Les deux frères acquiescèrent.
— Laisse-moi t’aider, dit Susannah.
Elle suivit Lily dans la cuisine, s’étonnant, une fois de plus, qu’à vingt-quatre ans son amie ait déjà deux enfants. Arrivée la veille, Susannah n’avait pas encore eu l’occasion de les voir, mais se disait qu’ils devaient déjà être aussi merveilleux que leur mère. C’était vraiment réconfortant de pouvoir constater que le mariage avec Mal était une franche réussite. Les Mitchell avaient toujours autant de mal à joindre les deux bouts, et les trois enfants de Ruth faisaient de leur mieux pour lui venir en aide. Mais cela ne les empêchait pas d'être heureux. Et quelle autre famille aussi peu fortunée aurait rassemblé de quoi offrir à Susannah un billet d'avion San Francisco-Harrisburg, à l'occasion des fêtes ? À tarif réduit, évidemment, ce qui voulait dire que Susannah devrait venir une semaine avant, et repartir le jour de Noël. Mais quelle importance ? La perspective de les revoir l’avait remplie de joie.
Lily lit couler l'eau chaude et versa du détergent dans l’évier, puis se mit à laver la vaisselle :
— Tu devrais vraiment sortir avec Andy Bond. Il est beau, tu verras !
— Bien sûr, rétorqua Susannah en riant, et il n'y a que ça qui compte !
— Non, mais ça ne fait jamais de mal. J’ai un faible pour lui depuis que Sam l’a amené ici pour la première fois, il y a deux ans. Ne va pas répéter ça à mon mari, surtout!
Les trois hommes étaient restés à table ; ils firent soudain irruption dans la minuscule cuisine, les bras chargés d’assiettes sales. Ruth les suivit, donnant des directives à chacun, et le travail fut bientôt achevé : moins d’un quart d'heure plus tard, tous étaient de nouveau à table, mangeant de la tarte et buvant du café.
Susannah sirota le sien à petites gorgées, n’écoutant que d’une oreille distraite les bruyants bavardages de ses amis, savourant le bonheur de faire de nouveau partie de la famille Mitchell, même si c’était pour peu de temps. C’était la première fois depuis quinze ans, en dépit des lettres et des coups de fil échangés. C’était difficile à croire. Elle avait grandi, comme les enfants de Ruth, mais c’était comme si quelques mois seulement s’étaient écoulés. Comme c’est bien qu’ils soient toujours tous dans la même ville, et puissent si facilement se rassembler dans la maison de leur mère, songea-t-elle. Elle regarda Ruth, qui proposait une seconde part de tarte à Timmy. Elle n’avait pas changé, c’était exactement celle dont Susannah gardait le souvenir; toujours aussi gentille et aimante. Quelle chance de les avoir tous!
Susannah ne put s'empêcher de penser à quel point sa vie aurait été différente si elle était restée chez les Mitchell, au lieu d'être contrainte de vivre chez les Rule. Elle en était débarrassée depuis trois ans, mais penser à eux suffit à la faire frissonner, comme s'ils pouvaient encore l’atteindre. Ce n'était pourtant plus le cas, mais elle était un peu comme un prisonnier qui vient juste de sortir de prison, et craint que sa liberté toute neuve lui soit arrachée à tout moment. Elle se souvint du soulagement qui l’avait envahie, un jour au lycée, en apprenant que l’université de Californie l’avait acceptée et qu’elle aurait droit à une bourse. Elle était allée dans sa chambre, avait fermé sa porte à clé et pleuré de bonheur. Elle avait passé les mois suivants dans l’inquiétude : c’était une erreur, elle devrait payer tous les frais de scolarité ou, pire encore, ne pourrait être admise en fac. Mais rien de tel ne s'était produit et en septembre, chargée de deux valises, elle avait pris le bus en direction du nord.
Quelle sensation que d'en descendre au terme du trajet ! Elle s'était échappée, enfin. Les Rule, bien entendu, ne l'avaient pas enfermée à clé, et certainement jamais battue. À mesure qu'elle grandissait, ils avaient perdu beaucoup de leur pouvoir sur elle : plus question de la priver de repas, ou de l’envoyer au coin quand elle avait fait une bêtise. Mais la vie chez eux demeurait plus misérable que jamais. Ils avaient vieilli, ils étaient plus fragiles — mais aussi plus mesquins, et toujours plus dépendants de Susannah. Ayant passé la plus grande part de son existence à se soumettre à leurs volontés tyranniques, elle s'exécutait, faisant la cuisine, leur donnant leurs remèdes, tenant lieu de bonne, d’infirmière et de chauffeur. Mais les Rule n’étaient jamais contents, fustigeaient son incompétence, son manque d'affection, sa paresse : la maison était mal tenue, ses jupes étaient trop courtes, les voisins murmuraient, eux-mêmes pourraient mourir sous ses yeux sans qu'elle s'en émeuve.
Enfin, cela n’avait plus d'importance. Elle avait travaillé dur, ce qui lui avait permis de s'en sortir, de commencer une autre vie. Mais cette fois, c'est elle qui déciderait.
— Encore un peu de café, chérie ? lui demanda Ruth, la tirant de sa rêverie.
— Oui, merci, répondit Susannah, qui la regarda avec attention.
Les Rule avaient été très mécontents de la voir partir pour Berkeley : ils ne pourraient plus recourir à ses services. Ruth, au contraire, avait réagi avec un ravissement plein d'orgueil. Une semaine après son arrivée à Berkeley, la jeune fille avait été stupéfaite de recevoir de sa première mère adoptive une lettre contenant un chèque de deux cents dollars. La réaction initiale de Susannah avait été de le lui retourner. Elle n’ignorait pas que la situation financière des Mitchell ne s’était nullement améliorée au fil des années. Ruth avait retrouvé un emploi dans un supermarché, mais avait toujours autant de mal à nourrir sa famille. Seul Sam était allé au collège, grâce à une bourse. Deux cents dollars représentaient une petite fortune. Mais les renvoyer serait blesser Ruth. Susannah avait donc ouvert un compte dans une banque locale, et consacré son premier chèque à l’achat d’un sweater qu’elle avait expédié en même temps que sa lettre de remerciements. Ruth en avait été très touchée.
La chose s’était reproduite avec le billet d’avion. La jeune femme avait voulu le rendre à sa mère adoptive, qui avait refusé tout net et déclaré qu’en fait c’était par pur égoïsme que la famille faisait venir Susannah, afin de bénéficier de sa présence. Elle se dit qu’un jour non seulement elle rembourserait le prix du trajet, mais qu’elle ferait bien plus pour eux ; une fois à l’aise financièrement, elle veillerait à ce que Ruth n’ait plus jamais à se préoccuper d’argent.
Si seulement elle avait été sa vraie mère ! Jamais Susannah n’avait cessé de fantasmer sur ses véritables parents. Au lycée, elle s’était répété des années durant qu’elle parviendrait à les retrouver dès qu’elle aurait échappé aux Rule. Au fil des années, elle élabora des dizaines de scénarios. La nuit, parfois, elle craignait qu’ils ne soient morts, ou ne veuillent plus d’elle ; à d’autres moments, elle était certaine qu’ils vivaient non loin de là, souffraient de l’avoir perdue et se demandaient ce qu'elle était devenue.
Quelques semaines après son arrivée à Berkeley, elle avait contacté un détective, dont elle avait obtenu le nom dans l’annuaire, afin de voir s'il existait un moyen de les retrouver. Cela lui avait coûté plus cher que prévu : il lui avait fallu puiser dans ses maigres économies, et écorner ses deux salaires – elle travaillait le matin dans une blanchisserie, le soir comme serveuse. Mais elle ferait tout ce qu’il faudrait, du moment qu’il existait une vague chance de découvrir un indice quelconque pouvant la mener à ses vrais parents.
Elle avait été cruellement déçue. Le détective n’avait rien pu trouver, et s’était borné à confirmer ce que Susannah savait déjà : quelqu’un l’avait déposée à l'orphelinat Frank lin, près de Hampton, Californie, durant l'été 1967. Impossible de remonter plus loin. L’homme était navré, mais doutait que quiconque puisse trouver mieux. Elle recourut pourtant aux services d’un de ses collègues, qui lui dit la même chose. Cette nuit-là, elle avait pleuré de tristesse et d’impuissance, avant de reconnaître sa défaite, épuisée par ses larmes. Jamais elle ne réaliserait son rêve de retrouver son père et sa mère. Elle était seule — elle l'avait toujours été et le serait toujours.
Après cela, elle redoubla d’efforts en cours, en se disant parfois qu’elle consacrait peut-être trop de temps à préparer ses devoirs ou ses partiels. Mais elle ne voulait courir aucun risque, puisque tout dépendait de l’attribution de sa bourse. Cela lui avait d’ailleurs valu d’obtenir partout les meilleures notes — mais ses succès universitaires ne la déridaient pas : elle avait trop peur de tout rater lors du prochain examen, du prochain devoir, et ne pouvait se le permettre. Elle était désormais maîtresse de sa vie, et ne pouvait tout lâcher.
Il lui restait encore un an et demi avant d’obtenir son diplôme, mais Susannah avait déjà décidé d’entrer dans une école de gestion, une fois ses études à Berkeley achevées. La concurrence serait rude, mais elle était prête à travailler dur pour se voir admettre dans un établissement coté. De cette façon, elle pourrait trouver un emploi avec un salaire décent. L’argent lui importait peu, elle ne s'intéressait qu'à la liberté et à l'indépendance qu’il procurait, au pouvoir de faire ce qu’elle voudrait de sa vie, sans dépendre de personne. Voilà ce que ces études pourraient lui offrir, et elle était bien décidée à réussir.
Timmy Mitchell se leva.
— Je vais chez Gloria. Tu veux faire sa connaissance, Susannah ? On pourrait dîner ensemble.
— Non, elle veut sortir avec Andy et nous autres, intervint Lily, qui se tourna vers Susannah : Pas vrai ?
— D'accord, d'accord ! s'écria Susannah, résignée. Mais l'aurais dû réviser encore un peu...
— Écoutez, ça ! s’exclama Sam en riant. Elle est en vacances et elle travaille encore ! Je vais appeler Andy et nous conviendrons d'une heure.
Lily annonça que son mari et elle devaient s'en aller reprendre leurs enfants, laissés à la garde d'une voisine. Sam devant lui aussi s'absenter, Ruth et Susannah se retrouvèrent seules. Elles se rendirent dans le séjour, où on avait repoussé dans un coin le sofa et les deux fauteuils, afin de faire de la place à l'arbre de Noël. Les Mitchell avaient attendu l'arrivée de la jeune femme, la veille, pour le décorer, et les lampes de couleur et les boules le faisaient scintiller de mille feux. Toutes deux allèrent s’asseoir sur le sofa, dont Susannah caressa le tissu à fleurs, usé et passé. Mais chaleureux et accueillant, comme le souvenir qu’elle gardait du foyer des Mitchell.
Ruth vit une expression pensive passer furtivement sur le visage de la jeune femme, et éprouva, une fois de plus, un sentiment de culpabilité qu'elle ne connaissait que trop bien; jamais elle ne s'était pardonné de n'avoir pu, quinze ans plus tôt, garder Susannah avec eux. Comme toujours, elle se dit qu’elle n'avait pas eu le choix et, comme toujours, n’en fut pas réconfortée pour autant.
Elle s’émerveilla de voir que Susannah était devenue très belle. Une chevelure épaisse, luisante, si brune qu’elle en paraissait presque noire, encadrait un visage ovale aux hautes pommettes, avec de grands yeux bleus frangés de longs cils. Ruth était aussi fière d’elle que si elle avait été sa propre fille. Elle prit sa main.
— C'est bien calme, maintenant que tout le monde est parti. Mais c’est agréable d’avoir quelques instants à nous. Dis-moi, chérie : es-tu heureuse ?
— Heureuse ? Bien sûr que oui, répondit Susannah, un peu prise au dépourvu. Tout se passe si bien! Je vais bientôt poser ma candidature à l’école de gestion.
— Et c’est ce que tu veux ?
— Tout à fait.
— Alors, je suis heureuse que tout aille bien pour toi, chérie.
Susannah resta silencieuse. Même si elle ne voulait pas trop bouleverser Ruth, elle mourait d'envie de lui dire enfin la vérité sur la façon dont elle avait vécu après son départ de chez les Mitchell. Après tout, c'était terminé, elle n’avait plus aucune raison de garder le secret.
— Tu sais, commença-t-elle, les choses vont bien aujourd’hui, mais ça n’a pas toujours été le cas. Je n’ai jamais voulu t’inquiéter, mais vivre avec les Rule a été très dur. Ils ne m’aimaient pas.
— Chérie ! s’exclama Ruth, manifestement bouleversée, pourquoi ne me le disais-tu pas ?
— Cela n’aurait servi à rien.
— Et que s’est-il passé ?
— Ils étaient vieux, malades, mais surtout ils étaient mesquins et horriblement pingres.
— Mais dans tes lettres...
— Me plaindre ne t’aurait fait aucun bien. Et pourquoi, d’ailleurs ? Les Rule étaient légalement ceux qui prenaient soin de moi. Tu n’aurais rien pu faire.
— Je suis tellement triste...
— Cela n’en vaut pas la peine. C’est le passé, dit Susannah en se penchant pour embrasser Ruth sur la joue. D’ailleurs, je vous avais, je savais que vous étiez là. Tu ne peux pas savoir quelle importance ça avait.
Ruth la prit dans ses bras et la serra contre elle, tandis que la jeune femme posait sa tête sur l’épaule de sa mère adoptive, s’abandonnant au sentiment d’être aimée, maternée... Puis elle se redressa et sourit :
— Maintenant, parle-moi de la petite amie de Timmy.
Les deux femmes se perdirent dans leur conversation, sans voir passer les heures. Pour Susannah, ce fut un après-midi enchanté : écouter Ruth, rire avec elle, partager des secrets... elle souhaitait qu’il existât un moyen de retenir ces moments et de les conserver à jamais.
Susannah but une gorgée de bière en essayant de dissimuler sa nervosité, tandis qu’Andy continuait à parler. En dépit des déclarations enthousiastes de Lily, elle ne s’attendait pas à être autant attirée par lui. À vingt-sept ans — l’âge de Sam —, il grisonnait déjà. Il y avait en lui quelque chose que la jeune femme avait aussitôt aimé, ce qui l’avait terrifiée. Elle tenta de se rassurer en cherchant à repérer Lily et Mal sur la piste de danse du Blue Lagoon, ou Sam, qui, au bar, discutait avec un ami.
— Je ne crois pas qu’il tiendra encore un an à l’usine, dit Andy.
— Sam ? Il va être renvoyé ? s’exclama-t-elle, inquiète.
— Pas du tout ! C’est sans doute le meilleur ouvrier de la boîte. Mais il a la bougeotte, et je ne serais pas surpris qu'il parte au Japon, en Australie, un endroit comme ça. Cette ville est trop petite pour lui.
Susannah crut discerner un rien de désapprobation dans sa voix.
— Et toi ?
— Moi, je suis bien ici. C’est chez moi. Harrisburg peut me proposer tout ce dont j’ai besoin : mes parents, mes frères, mon boulot, tout. Je devrais passer chef d'équipe dans quelques mois, donc tout ira bien de ce côté-là. J’ai tout ce que je désire ou presque.
Susannah sourit. C’était bon de savoir ce qu’on voulait.
— Et toi, qu’est-ce que tu veux ? reprit-il.
— Eh bien..., dit-elle en hésitant, craignant de paraître snob. Je veux avoir un diplôme d'une école de gestion et me trouver un boulot décent.
— Un boulot ? C’est ça, ton objectif ? C’est bien, mais ça ne suffit pas, non ? Peut-être quelque chose d'un peu plus agréable, du genre un époux et des enfants ?
Susannah se sentit rougir : il lui caressait la main. Lily et Mal la tirèrent d'affaire en revenant à leur table.
— Viens nous rendre visite plus souvent ! dit Lily. Ça nous donnera un bon prétexte pour sortir le soir après avoir pris une baby-sitter.
Le reste de la soirée fila à toute allure. Sam vint les rejoindre, ils burent, bavardèrent, tout en écoutant la musique. Susannah aima l’aisance d’Andy quand il plaisantait avec Sam, son évidente affection pour Lily. Quand ils se levèrent pour sortir, il la prit par la taille, négligemment, comme si c’était la chose à faire normalement.
Il la ramena chez Ruth dans sa voiture, qu’l arrêta devant la maison avant de couper le moteur.
— C'était une soirée sympathique, dit-il. Très sympathique.
Puis il l’enlaça, l’attira contre lui et l'embrassa longuement.
Plus tard, alors qu’elle était clans son lit, sans pouvoir trouver le sommeil, elle repensa à ce baiser. Le sexe opposé ne lui était pas familier; jamais elle n’avait eu beaucoup le temps, ou l’occasion de sortir avec un garçon du temps où elle était adolescente. Je suis passée directement aux adultes, songea-t-elle, amusée. En fac, la même situation s’était reproduite : elle devait étudier tout en travaillant à deux endroits différents. Mais le baiser d’Andy avait été si bon, si fort, si différent de tout ce qu’elle avait pu connaître... Elle sourit dans le noir et s’endormit.
Le lendemain, quand il fit son apparition vers midi, elle se rendit compte que lui aussi avait dû passer un bon moment.
— Prête pour les courses ? demanda-t-il.
— Les courses ? C’est pour ça qu’on se retrouve ?
— Non, dit Andy en souriant, mais ça me paraissait un bon prétexte.
Ruth entra.
— Andy ! je te sers quelque chose à boire ?
— Non, merci, on s’en va faire la tournée des magasins.
— Des magasins ?
— Oui, j’ai repoussé l’achat des cadeaux de Noël à la dernière minute, comme toujours, et j’espère que Susannah me donnera un coup de main pour choisir quelque chose pour mes nièces. Ça ne t’ennuie pas ? ajouta-t-il en se tournant vers la jeune femme.
— Pas du tout.
Plusieurs heures plus tard, ils revinrent chez Ruth les bras chargés de jouets, de livres, de puzzles qu’ils déposèrent, avant de passer chez Lily pour que Susannah ait l’occasion de voir les enfants. Tous les Mitchell venaient dîner; il resta avec eux. Il revint le dimanche.
Le lundi, il parut tout à fait normal qu’il passe en revenant du travail et emmène dîner la jeune femme. Tous deux savourèrent des steaks bien épais, puis s’accordèrent un café et une part de tarte aux myrtilles. Andy savait évidemment que Susannah était orpheline, qu’elle avait vécu chez les Mitchell, et lui demanda ce qu’elle avait fait ensuite. Elle lui parla un peu de son passé, mais sans entrer dans les détails ; il lui était difficile d'évoquer la question. Elle changea de sujet en l’interrogeant à son tour sur son travail à l’usine unité de production d’une compagnie new-yorkaise spécialisée dans l’équipement de bureau.
Quand ils sortirent dans la nuit, l’air était froid et sec. Andy suggéra qu’ils se promènent un peu.
— Tu as toujours été aussi décidé à rester à Harrisburg ? demanda-t-elle en enfilant ses gants.
— Pas toujours. Je suppose que les choses auraient été différentes si j’avais pu faire des études. Mais mes parents n’avaient pas l’argent nécessaire. J’ai bien cru avoir une bourse sportive, mais ça ne s’est pas fait.
— Comment sont tes parents ?
— Ma mère était la femme la plus gentille du monde. Elle est morte il y a quelques années. Mon père s’est trouvé une petite amie il y a deux ans, ce qui lui fait beaucoup de bien. Mes frères et moi ne cessons de le charrier en lui disant qu’il vit dans le péché.
— Tu as des frères ?
— Trois. Ted est parti à l’âge de dix-huit ans, il a un excellent boulot à Portland, dans l’Oregon.
— Et vous êtes très proches ?
— Ted n’est pas très doué pour ça. Mais les autres, oui.
— Tu dois être heureux.
— Je me satisfais de ce que j’ai et de ce que je fais. Il ne me manque que la femme qu’il faut, et quelques enfants. J’aime mes nièces comme un fou, et j’aimerais en avoir à moi qui soient comme elles.
Il sourit et baissa la tête pour lui donner un baiser rapide.
Pendant les quelques jours qui suivirent, Susannah se rendit compte qu’elle était plus à l’aise avec Andy qu’avec aucun des garçons qu’elle avait pu fréquenter en fac. Elle savourait ses baisers, la facilité avec laquelle tous deux discutaient. La veille de son départ, il l’invita à partager un plat de spaghettis chez lui. Elle accepta, se jugeant prête à tout ce qui pourrait arriver.
Le soir, pourtant, elle se sentit l’estomac noué en entrant dans sa petite maison, située à moins d’un kilomètre de l’usine où il travaillait. L’endroit était un peu en désordre, mais net.
Trop nerveuse pour penser vraiment à manger, elle se contenta de chipoter sur sa nourriture, buvant le chianti que lui versait Andy, l'écoutant parler — et espérant qu’il ne se contenterait pas de la ramener chez Ruth une fois le repas terminé.
Elle ne fut pas déçue. Ils avaient rapporté leurs assiettes dans la cuisine et s’apprêtaient à quitter la pièce quand tout d’un coup Andy l’attira contre elle et lui donna un baiser auquel elle répondit avec ardeur. Ils glissèrent sur le sol, Susannah l'entendit ouvrir son jean. Elle se sentait tout alanguie. À Berkeley, beaucoup de garçons avaient tenté de sortir avec elle, sans que d'ailleurs elle l'ait cherché, et elle aurait eu plus d'une occasion si elle l'avait voulu. Mais aucun ne lui avait convenu, aucun n'avait jamais éveillé les sentiments qu'elle éprouvait maintenant. Avec Andy, c'était différent. Elle était prête à faire l'amour, bien qu'elle eût un peu peur.
Il le sentit et s'arrêta.
— Que se passe-t-il ?
— Je... c’est la première fois..., expliqua-t-elle, se sentant très sotte.
— La première fois ? Tu veux qu’on arrête ? demanda-t-il doucement, manifestement surpris.
— Non, non.
Andy sourit et l’embrassa, puis se mit à la caresser longuement, ses épaules, ses seins, son ventre, murmurant son nom, la dévêtant avec lenteur. Susannah s'abandonna aux sensations inconnues qui l'envahissaient, et se mit à répondre à ses caresses, glissant les mains le long de son corps, de son dos nu. Quand il la pénétra, elle hurla de plaisir.
— Tu es merveilleuse, chuchota-t-il ensuite en la serrant dans ses bras.
Susannah fut surprise de constater qu'elle avait les larmes aux yeux.
— Je suis désolée de devoir repartir. Nous n'aurons que cette nuit, dit-elle.
— Alors, ne repars pas, implora-t-il d'une voix rauque.
— D’accord, d’accord ! lança-t-elle en riant. Nous resterons étendus sur ce plancher pour le restant de nos jours.
— Je parle sérieusement. Reste à Harrisburg. Nous pourrons vivre sur mon salaire, et tu pourras t’inscrire à une fac d’ici.
— Vivre avec toi ?
— Si tu y tiens. J'aurais plutôt pensé à l'épouser.
Lille écarquilla les yeux. Celle semaine avait passé comme un rêve. Les Mitchell, Andy, tout. Mais le mariage était quelque chose de tout à fait différent.
Elle songea à ses études à Berkeley, à sa décision de s’inscrire dans une école de gestion. Si elle restait ici, elle pourrait vivre avec Andy, faire l’amour avec lui, fonder une famille. Ce serait si facile. Il prendrait soin d'elle, et plus jamais elle n’aurait à s'inquiéter de quoi que ce soit.
Le souvenir d’Arthur et de Mary Rule lui revint. Eux et leur misérable existence, leur manie de lui imposer leurs valeurs. Elle s’était juré de réussir seule; l’expérience lui avait appris qu’il n’était jamais bon de dépendre de quelque chose ou de quelqu'un. Elle regarda Andy, son visage, ses yeux plein de chaleur. Oui, sans doute pourrait-elle l’aimer. Mais elle ne pouvait abandonner ce pour quoi elle avait tant lutté. Même pas pour lui.
L’avion qui la ramenait à San Francisco était presque vide. Ce qui n’avait rien d'étonnant : qui aurait eu l’idée de voyager le jour de Noël ? Elle songea à Ruth et aux enfants Mitchell, qui en ce moment même devaient ouvrir leurs cadeaux. Avant d’avoir pu s’en empêcher, Susannah se dit qu’ils devaient beaucoup s’amuser, même sans elle. Elle aurait voulu retrouver le sentiment de sécurité, la chaleur familiale qu'elle avait éprouvés la semaine précédente, mais déjà ils n'étaient plus que des souvenirs.
Se mordant les lèvres, elle se rappela le visage d'Andy de profil, quand il conduisait assis à côté d'elle, tenta de revivre leur passion quand ils s’embrassaient, quand ils avaient fait l’amour. C’était la veille, pourquoi cela paraissait-il déjà si lointain ?
Tout était terminé. Les Mitchell, Andy, tout le reste. Quelques heures avaient suffi pour que tout cela ressemble à un rêve. C'était Noël, elle était seule et rentrait vers une montagne de travail universitaire. Seule, comme toujours. C'était cela sa vie. Le reste était loin, si loin...
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