Passion
Chapitre 23
Kailey ne pouvait se faire à l’air frais et sec. Tout en se repeignant devant le miroir de la salle de bains, elle savoura le luxe qui l’entourait : lampes électriques, air conditionné, plomberie en bon état — un confort auquel elle n’était plus habituée. Sortant de son sac à main un tube de rouge à lèvres, elle rit en pensant que cela faisait des siècles qu’elle ne se maquillait plus; elle ne pensait plus à elle-même depuis si longtemps ! Les quelques jours passés à Djakarta avaient été entièrement consacrés au travail. Mais ici, à Bangkok, seule avec Jean-Paul dans l’élégant hôtel où ils étaient descendus pour deux jours de détente avant de revenir au camp, elle avait l’impression d’être une princesse.
Non, se dit-elle, je suis tout simplement heureuse. J’ai été une princesse autrefois, et... Elle se souvint de la jeune fille de dix-huit ans qui avait dansé avec Cameron Hawkes au Radost : une enfant surprotégée, trop gâtée, torturée par des problèmes qu’elle se créait elle-même, trop peu sûre d’elle pour se faire des amis. On aurait dit les souvenirs de quelqu’un d’autre.
Jamais elle ne cesserait de haïr Cameron, jamais elle ne lui pardonnerait la mort de leur petite fille. Mais il lui fallait bien reconnaître que de telles tragédies lui avaient permis de passera l’âge adulte. Elle s'était retrouvée seule, avait connu la réussite professionnelle à Rome, avant de venir en Thaïlande. Maintenant, elle avait Daniel, Jean-Paul, et ils allaient construire une vie commune.
— Chérie, lança le médecin depuis la chambre voisine, il ne faut pas manquer les cerfs-volants !
— J’arrive !
Elle aurait préféré rester à l’hôtel, mais Jean-Paul tenait absolument à lui montrer cet événement, qui n’avait lieu qu’une fois l’an. Ils avaient marché tout l'après-midi dans Bangkok; la ville était fascinante, mais elle était épuisée et aurait souhaité qu'ils soient seuls ensemble, car, après tout c'était la première fois depuis qu'elle avait adopté Daniel, trois mois auparavant. Le bébé était au camp, et il lui manquait terriblement ; elle aurait aimé savourer pleinement ces précieux moments.
Vêtue d'une robe de soie blanche, elle entra dans la pièce et sourit à Jean-Paul, qui la regarda, son long corps mince, ses jambes fuselées, et eut un sifflement d'admiration :
— Pourquoi ne t'habilles-tu pas comme ça au camp ?
Ils rirent tous les deux en pensant à quel point elle aurait l’air ridicule au milieu des réfugiés ; elle n’avait pas mis de robe, ni même de jupe, depuis son arrivée.
Comme ils le redoutaient, la réunion de Djakarta avait été difficile, et Kailey avait l’impression qu’il fallait à Jean-Paul quelques jours qui sortiraient un peu de l’ordinaire. Il était inévitable que les longs pourparlers entre les trois groupes de résistance et le gouvernement Hun Sen fussent délicats, mais l’exercice s’était révélé parfaitement stérile. Pourtant, il y avait là les représentants des Khmers rouges, du Front de libération du peuple khmer et de la faction du prince Norodom Sihanouk, qui semblait s’être plus ou moins réconcilié avec son vieil ennemi Pol Pot. Tous avaient accepté de discuter d’une intervention des Nations unies en vue de la formation d’un gouvernement de coalition, qui permettrait l’établissement d’un cessez-le-feu et le retour de centaines de milliers de réfugiés dans un pays enfin pacifié.
Au grand embarras de Jean-Paul, le ministre français des Affaires étrangères était arrivé avec une journée de retard, ce qui avait reculé d’autant le début des pourparlers. Et il était reparti le lendemain, moins de douze heures après ! Pourquoi diable parrainer une conférence si c’était pour la vouer à l'échec ? avait commenté le médecin.
Tous deux avaient été très déçus, mais Kailey s’était juré que leurs deux jours à Bangkok seraient vraiment à part. Ils avaient passé l'après-midi à se promener dans les rues étroites et surpeuplées de la ville, essayant de se protéger des gaz d’échappement, mais admirant aussi, au milieu de la saleté et de la misère, de merveilleux temples bouddhistes, achetant même du parfum et un sac à main à l'un des innombrables vendeurs d’articles de contrebande auxquels on se heurtait partout.
Elle leva les yeux vers Jean-Paul et sourit.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas. Je t’aime, j’aime Daniel, c’est tout. Et j'aime être ici. Pas seulement Bangkok, le pays. C’est une vraie tragédie, tout est précaire, la misère est partout, mais j’ai l’impression qu’au moins nous essayons d'y faire quelque chose. Et ça me plaît.
— Même sans eau courante ?
Kailey allait répondre quand elle aperçut brusquement dans le ciel des centaines de cerfs-volants ondulant sous la brise, tous plus beaux les uns que les autres. On aurait dit que les habitants de la ville étaient redevenus des enfants à l’occasion d’un de ces trop rares moments où la chaleur brûlante semblait se dissiper, rendant tolérable, et même agréable, la vie dehors.
— Comme Venise, Bangkok est bâtie sur des canaux, leur dit le guide qui, le lendemain, les emmena faire un tour en bateau — qu’il manœuvrait lentement à travers les eaux immobiles. Tout vient de la Chao Phraya. Avant, c’étaient des marécages.
Kailey suivait d’une oreille distraite, savourant la sensation de planer à travers la ville, appuyée contre Jean-Paul, en écoutant la rumeur des petites maisons sur la rive. Elle avait marché dans les rues de Bangkok depuis le matin, et elle était épuisée : maintenant que la nuit commençait à tomber, elle savourait le calme, de temps à autre interrompu par les commentaires du vieil homme qui pilotait l’embarcation.
— Je t’aime, dit-elle à Jean-Paul.
Il se pencha pour embrasser sa nuque. Kailey était un don précieux, qu'il avait bien failli perdre. Il leva les yeux pour contempler le ciel qui s’obscurcissait.
C’est ainsi que, jusqu’à leur retour au camp, le souvenir des cerfs-volants, de leurs promenades à travers la ville et ses canaux, les accompagna, leur donnant l’impression que la situation en Thaïlande laissait peut-être quelque espoir. Même le long éditorial de l’International Herald Tribune qualifiant de « sinistre » la conférence de Djakarta ne réussit pas à les attrister. Pendant les quatre heures du trajet, Kailey se sentit heureuse, impatiente de serrer Daniel dans ses bras.
Ce n'est que le lendemain matin, quand Jean-Paul revint d’une discussion avec le responsable du camp, qu’elle découvrit à quel point les choses avaient changé pendant leurs deux semaines d’absence : il entra et elle comprit aussitôt que quelque chose de terrible s’était produit.
— Les Khmers rouges ont refusé de laisser quatre mille personnes aller de Borai au site K, dit-il en s'asseyant, accablé.
Kailey fut bouleversée. Le site K était un camp administré par les Nations unies. Les Khmers rouges avaient pourtant donné leur accord. Mais, manifestement, ils n’entendaient pas relâcher leur emprise.
— Bien entendu, ajouta le médecin, lugubre, cela veut dire que beaucoup de ces gens se retrouveront dans des camps au Cambodge même. Mais ce n’est pas le pire. Quinze de nos garçons ont décidé de passer de leur côté.
— Avec les Khmers rouges ? s’écria Kailey, incrédule : comment des jeunes gens placés sous la protection des Nations unies pouvaient-ils, volontairement, rejoindre les responsables des massacres de l'ère Pol Pot, malgré les histoires abominables qui circulaient parmi les réfugiés ?
— Ils ont quatorze, quinze ans, ils ne sont pas assez vieux pour se souvenir vraiment des transferts de population, des marches forcées. Ils savent simplement que les Khmers rouges disent : le Cambodge aux Cambodgiens. C’est très patriotique... Ce n’est guère surprenant.
Jean-Paul cita quelques noms, et Kailey fut accablée, tout en sachant que, pour lui, ce devait être encore pire. Il avait soigné ces adolescents, certains depuis leur plus tendre enfance. De son point de vue, qu’ils passent chez les Khmers rouges c’était plus qu’une mauvaise nouvelle, un échec personnel.
— Que pouvons-nous faire ? demanda-t-elle.
— Rien, chérie. Absolument rien.
Kailey le regarda. Ses joues étaient creusées, ses yeux cernés ; il paraissait au bord de l’épuisement, et le souvenir de leurs deux jours de congé était déjà bien loin. Elle sentit qu'il avait besoin d'être seul.
— Certaines de leurs mères doivent travailler à la nursery cet après-midi. Je vais y aller et verrai comment elles réagissent. Pendant ce temps, fais une sieste. J’emmènerai Daniel avec moi.
Il l’embrassa avec reconnaissance. Kailey prit le bébé et sortit. La chaleur et l’humidité semblaient plus accablantes que jamais. Il n’y avait que quelques pas à faire pour gagner la nursery, où des Cambodgiennes volontaires du camp s’occupaient des plus jeunes enfants. Elle aperçut la mère de l’un des adolescents prêts à passer chez les Khmers plongée dans une conversation animée avec deux autres, mais n’osa pas les interrompre.
Daniel s’agita et se mit à pleurer. Il doit avoir faim, se dit-elle en se dirigeant vers la cuisine, derrière la salle de jeux. Dans un des placards, elle trouva une boîte de lait en poudre pour bébé, qu’elle mélangea à un peu d’eau.
C'est triste de devoir l’alimenter ainsi, songea-t-elle, se souvenant du temps où elle avait nourri Bonnie au sein. Mais, avec Daniel, elle n’avait pas le choix, n’ayant pas de lait à lui offrir. Elle se consola en pensant que, exception faite du voyage à Djakarta, elle n’avait jamais été très loin de lui, et se dit qu’elle pourrait difficilement aimer davantage un enfant dont elle aurait été la vraie mère.
Certaines des mères du camp recouraient souvent à la formule en poudre, ce qui l'exaspérait. Elle avait plus d'une fois tenté de leur expliquer qu'il était préférable de donner le sein à leur bébé, que cela lui fournissait des anticorps, et lui épargnait les dangers de l'eau polluée. Mais certains fabricants s'étaient rendu compte qu’il y avait moyen de faire fortune dans les pays du tiers-monde en prétendant que les formules de ce genre étaient plus avantageuses. Et les femmes avaient une fâcheuse tendance à les croire sur parole. Kailey jeta un regard distrait à la boîte, sur lequel le prix était encore indiqué. C’est bien trop cher, se dit-elle en cherchant à se souvenir combien coûtait celui que des amis leur envoyaient de Paris.
Elle examina l'étiquette avec plus d'attention. Elle mentionnait une firme appelée Butterfly. Elle en lut l'adresse, et frémit. Il s'agissait en fait de la Hawkes Corporation, qui devait exporter certains produits sous un autre nom. Cameron vendait donc sa nourriture pour bébés, à prix d'or, à des gens misérables qui ne pouvaient même pas s'en servir correctement. Encore une façon de gagner de l'argent — parfaitement répugnante, mais parfaitement légale. Il devait amasser des millions. Kailey jeta le contenu du biberon de Daniel. Peut-être était-elle obligée de se servir de lait en poudre — mais pas de celui de Cameron.
Non, pas question qu'il s'en tire une fois de plus. Il y avait au camp des milliers de femmes, des mères qui seraient scandalisées d'apprendre ce qui leur était imposé. Les grandes lignes d'un plan d'action commencèrent à se former dans sa tête. Une campagne de lettres. Un appel aux médias. Aucune de ces missives ne porterait son nom, bien entendu, mais elle pourrait toujours organiser tout cela.
Voyons combien de temps encore tu pourras sévir, Cameron Hawkes, se dit-elle en se dirigeant vers la porte.
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