Passion

Cynthia Victor · Chapitre 2 sur 32

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Passion

Chapitre 1

 

1965

 

Kailey Davids contemplait son reflet dans le miroir à cadre doré. Son épaisse chevelure noisette lui tombait par vagues jusqu’aux épaules. Le bleu sombre de sa robe, ainsi qu’un soupçon de mascara, mettait en valeur ses grands yeux verts, un rien de rouge accentuait ses hautes pommettes. C'était tout. Davantage de maquillage ne ferait qu’attirer l’attention, et c’était bien ce qu’elle voulait éviter à tout prix.

Comme je pourrais duper les gens, songea-t-elle, si je restais assise ainsi. N’importe qui pourrait se promener dans ma chambre, admirer mon lit à baldaquin, m’interroger sur les couvertures piquées suspendues au mur, me demander si j’aimais le lycée, ou pourquoi j’avais choisi de m’inscrire à Wellesley; si je ne me levais pas, si je n’essayais pas de m’avancer vers eux pour leur serrer la main, ils ne verraient qu’une jeune fille de dix-huit ans comme les autres. Ils n’auraient pas moyen de savoir pour ma jambe.

Même assise parfaitement immobile, sa jambe droite palpitait, pas douloureusement, juste de quoi rappeler sa honte à Kailey. Il lui devint insupportable de se regarder dans le miroir, et elle se tourna pour faire face aux vitres. Puis, écœurée par ces apitoiements sur elle-même, elle se leva et marcha jusqu’aux fenêtres qui donnaient sur la 5e Avenue.

Le soleil commençait à se coucher. Bientôt il serait temps d'aller au Radost, le club que possédaient ses parents sur la 53e Rue. C’était si passionnant autrefois, quand elle était une petite fille. Un nom qui convenait bien : Radost, « la joie » en russe, évoquant des soirées romantiques dans des lieux inconnus, mystérieux.

Son premier souvenir de l'endroit, c'était un samedi matin. Elle avait cinq ans, et ce jour-là le club devait fêter son septième anniversaire. Il n'y avait pas encore de clients, rien qu'elle et ses parents, qui parlaient doucement en russe et vaquaient à leurs affaires en écoutant Brahms et Beethoven à la radio. Sonia, sa mère, était en pantalon et sweater, sans maquillage, sans l'animation nécessaire à son rôle de maîtresse du lieu nocturne le plus fréquenté de New York.

Daniel, le père de Kailey, fredonnait avec la radio tout en examinant les comptes de la nuit précédente. Il ne manquait jamais d'affirmer que c'était son amour de la musique classique qui lui avait permis de survivre à Auschwitz. Il y avait chanté dans sa tête, en secret. Maintenant, il chantait à voix haute.

C’était le premier matin au cours duquel Kailey se souvenait d'avoir accompli ce qui devint plus tard un rituel : mettre le couvert sur les tables, sans se perdre dans l’abondance des fourchettes et des cuillères. Des années plus tard, elle comprit qu'elle s'était toujours trompée, qu'il fallait recommencer ensuite. Pourtant ses parents ne l'accablaient jamais que de louanges. Elle était leur fille unique, et ne pouvait commettre d'erreurs.

Si seulement je pouvais de nouveau avoir cinq ans, songea Kailey, en s’asseyant dans le fauteuil recouvert de chintz rose près de la fenêtre, le nid douillet où elle avait passé des milliers d’heures. Elle contempla la 73e Rue, puis Central Park. La nuit précédant son septième anniversaire lui vint brusquement à l’esprit. Comme j’étais excitée, alors, comme j’étais certaine que chaque jour serait passionnant, plein d’aventures. Quelle sotte j’étais.

Kailey Davids était une fillette de six ans, heureuse, « intelligente et coopérative », comme disait son bulletin scolaire. Et elle avait non pas une, mais trois meilleures amies, Judy, Sissy et Melinda. Ses parents avaient prévu de donner une soirée d’anniversaire pour elle, le samedi soir, début septembre, juste avant que l'école ne reprenne : ils l'emmèneraient au Radost, clic et les trois autres.

Pendant des semaines, Kailey ne pensa à rien d'autre. Elle était si fière de ses parents, si impatiente de présenter Daniel et Sonia à ses amies dans le cadre somptueux de leur night-club. Sa mère avait tant souffert quand elle était plus jeune ! Maintenant, le soir, elle choisissait une robe noire, et l'ornait toujours de bijoux coûteux, mais très simples — un double rang de perles, un bracelet de diamants de forme carrée, des boucles d'oreilles composées d'un diamant entouré d'un cercle de perles. Elle avait perdu la maigreur des années de guerre, mais gardait ce corps mince sur lequel ses vêtements semblaient flotter, comme si le couturier n'avait pensé qu'à lui en dessinant la robe. Dans les années cinquante, Sonia donnait le ton. Mais ce n’était pas tout. Si d'autres hôtesses new-yorkaises fréquentaient des mécènes et rassemblaient énormément d'argent pour les œuvres charitables, elle était la seule à visiter à l’hôpital ses employés et ses connaissances, apportant toujours des cadeaux somptueux, prenant souvent les soins à sa charge, anonymement. Des musiciens russes âgés tombés dans la gêne étaient stupéfaits d'apprendre qu'on avait payé pour eux. Ils ne pouvaient que se demander si tout cela avait un rapport quelconque avec la femme raffinée, à la voix si douce, qui leur avait offert le dernier roman à la mode, ou ce superbe pyjama.

Daniel, lui aussi, s'était épanoui pendant ces années heureuses. Les cauchemars de la guerre avaient disparu, et sa personnalité exubérante avait repris le dessus. La joie que sa famille et le succès de son night-club faisaient naître en lui était vraiment contagieuse. Kailey savait à quel point il ferait de son anniversaire quelque chose d'extraordinaire, non seulement pour elle, mais aussi pour ses amies. Elle l'imaginait déjà dansant avec chacune d'elles. Judy glousserait, Sissy, si timide, retrouverait sa langue, et Melinda, enfant gâtée, deviendrait douce comme un agneau. Chacune serait traitée comme une princesse. Comme Kailey, chaque jour.

Elle ne pouvait guère se plaindre du fait que ses parents s'inquiètent trop pour elle. Jamais on ne la laissait seule, une simple quinte de toux provoquait chez Daniel et Sonia des regards préoccupés ; le moindre soupir malheureux faisait naître sur leurs visages une expression de détresse. Parfois pourtant, elle aurait voulu se débrouiller seule, et même être un tout petit peu méchante. Mais jamais elle ne céda à de tels sentiments. Elle adorait trop ses parents pour leur faire de la peine.

Kailey ne les avait jamais entendus parler des années précédant sa naissance. Ils n’évoquaient jamais l'Holocauste, les vies anéanties, les rêves brisés. Ils prenaient soin de protéger leur fille de tout ce qui pourrait lui être pénible ; de lui donner tout ce qu’une fillette pouvait désirer, et même davantage. Kailey irait dans les meilleures écoles privées, porterait les plus jolies robes, et aurait droit à toute l’attention de ses parents, quelles que fussent les exigences du Radost.

Toutefois, en dépit de leur refus de parler, Kailey découvrit la vérité sur Auschwitz, les frères et les sœurs de Daniel et de Sonia. Elle savait désormais qu’elle avait une tante dont elle portait le prénom.

Elle le découvrit grâce à Mrs. Gold, une veuve âgée originaire d’Odessa, qui venait s'occuper d’elle tous les après-midi, et lui parla des jours et des nuits de tragédie. Elle-même, déportée à Bergen-Belsen, avait vu mourir son mari avant d’arriver au camp. Elle avait besoin de parler ; Kailey fut fascinée. Elle aurait écouté Mrs. Gold pendant des heures, mais, même à cinq ans, elle en savait déjà assez pour ne rien dire à ses parents.

Et elle en apprit suffisamment pour avoir peur la nuit. Serai-je aussi courageuse que mon père et ma mère ? Qu’est-ce que je ferais si Hitler entrait dans ma chambre ? pensait-elle, pétrifiée. Parfois elle avait si peur qu’elle craignait de hurler pour appeler sa mère. Mais elle n'en faisait jamais rien, sachant que Sonia serait accablée si elle apprenait pourquoi sa fille était si inquiète.

La veille de la soirée d'anniversaire au Radost, cependant, ce ne fut pas la peur qui la fit crier, mais la souffrance. Cela avait commencé par un torticolis. En fait, cela faisait un moment que Kailey ne se sentait pas dans son assiette, mais elle n'en avait rien dit à ses parents. Cette nuit-là, son cou lui faisait de plus en plus mal, et le mal de tête qui l'avait vaguement tourmentée toute la journée s'intensifia brusquement. Elle ne tarda pas à hurler de douleur.

Quand Sonia cuira dans sa chambre en courant, elle vit des larmes couler sur le visage de Kailey, dont le corps frissonnait de lièvre. Elle téléphona en toute hâte, d'abord au Dr Bergman, puis à son époux, qui ne mit pas plus de cinq minutes pour venir de leur night-club.

On était en 1954, et Sonia et Daniel savaient très exactement ce qu’il fallait redouter. Cette fois, l’ennemi n’était plus humain. Kailey s'agitait dans son lit, ne pensant qu’à sa soirée d'anniversaire gâchée, mais tous deux devaient affronter le pire cauchemar des parents de cette époque : la poliomyélite.

Kailey surmonta sa déception d’avoir manqué son anniversaire, mais pas sa maladie. Quand, plusieurs mois plus tard, Judy et Sissy furent enfin autorisées à lui rendre visite, elle était toujours au lit. La mère de Melinda avait interdit à sa fille d’entrer dans la demeure des Davids. Kailey se sentit mal à l’aise devant ses deux amies. De quoi pouvait-elle parler ? Elle n’allait plus à l’école, ne pouvait plus jouer à la balle dans Central Park, ni s'asseoir par terre pour jouer aux osselets. Judy et Sissy s’efforcèrent d’entretenir la conversation, sans grande conviction, teint les mises en garde de leurs parents les avaient terrifiées : « Ne t’approche pas de trop près, ne la touche pas ! » Après cela, il n’y eut plus de visites.

Pour passer le temps, Kailey se mit à apprendre des langues étrangères. Elle savait un peu de russe, puisque c’était la langue maternelle de ses parents, et de yiddish, auquel Sonia, Daniel et leurs amis d’Odessa recouraient parfois dans les moments d'émotion. Elle se fit une première idée du français grâce à une infirmière haïtienne chargée de s'occuper d’elle, du portugais grâce à une autre. Kailey avait du temps, beaucoup trop de temps, qu’elle occupait en lisant les livres que ses parents lui achetaient.

Benjamin Gottlieb, l’associé de Daniel au night-club, était lui aussi un survivant d’Auschwitz, où il avait côtoyé le père de Kailey. Il fréquentait, sur la 2 e Avenue, de minuscules échoppes de bouquinistes, où il achetait de vieux disques russes, crachotants, pleins de crépitements. Leurs chansons accompagnaient le récit de ses souvenirs d’enfance, les évocations de son père, de sa mère et de Daniel, son meilleur ami, avec qui il avait joué à la balle dans la rue, et s’était livré à des tours pendables. Il consacrait des heures à la petite fille, lui faisant la lecture, l'initiant au russe, lui apportant cadeau sur cadeau.

Sonia ne voulut pas rester dans la chambre de Kailey, à écouter la musique ou les histoires de Ben, tant qu’elle ne fut pas certaine que sa fille survivrait. C’était trop lourd à porter. Tout lui avait été arraché pendant la guerre, et voilà que Kailey pourrait elle aussi lui être enlevée. Ce n’est que lorsque la guérison fut assurée qu'elle se détendit un peu — sans pour autant vouloir évoquer le passé. C’est trop triste, répondait-elle brutalement quand Kailey lui en parlait. Nous en discuterons quand tu seras plus grande. En elle-même, elle ajoutait : Quand je serai absolument certaine que tu vas bien, que les démons qui n'ont pas réussi à me tuer ne sont pas revenus pour te prendre.

Elle expliquait chaque jour à sa fille combien ce serait passionnant de retourner à l'école :

— Tu iras, disait-elle, et toi et tes amies recommencerez juste où vous en étiez restées.

Deux ans s'écoulèrent avant que Kailey fût autorisée à revenir à l’Ethical Culture School. Judy avait déménagé dans le Connecticut, mais la fillette mourait d’impatience de revoir Sissy et Melinda. Elle s’inquiétait de savoir ce dont elles parleraient, ce qu'elle porterait pour son retour.

Un lundi matin de septembre, peu après son neuvième anniversaire, les parents de Kailey l’emmenèrent à l'école. Elle les laissa dans le taxi : après tout, elle était une grande fille, maintenant, et pouvait se débrouiller toute seule. Choisir une tenue n'avait pas été facile, mais elle avait finalement décidé que ce serait sa jupe grise, celle ornée d’un caniche par-devant.

L’entrée d’Ethical School n'était qu’à quelques mètres de là, et des dizaines d’enfants se retrouvaient après les longues vacances d’été. Elle vit presque aussitôt Melinda, avec Sissy juste derrière elle. Elles l’aperçurent à leur tour et lui sourirent.

Jusqu’à ce qu'elle se mette à marcher. Elles ne l’avaient pas revue depuis le début de sa maladie, et ne s’attendaient pas à la voir boiter. Ce fut pire encore quand elle parvint au bas des marches. Elles la regardèrent fixement quand elle tendit la main vers la balustrade, puis entreprit de grimper marche par marche, lentement, si lentement...

Elle vit leurs visages horrifiés tandis qu’elles lui disaient bonjour d’un ton gauche, en regardant furtivement sa jambe. Kailey ne savait que trop ce qu’elles voyaient. Elle était une infirme, une laissée-pour-compte...

L’humiliation fut complète quand Kailey se retrouva en cours élémentaire. Fort heureusement, ce fut pour peu de temps ; les responsables de l’établissement, quand ils se rendirent compte à quel point elle avait travaillé pendant son absence, se hâtèrent de la faire passer en cours moyen. Mais le mal était fait. Judy était dans le Connecticut, mais Melinda et Sissy paraissaient être aussi loin. Elles étaient dans une autre classe, mangeaient dans une autre partie du réfectoire, partageaient leurs secrets avec d’autres amies qu’elles s’étaient faites au cours des deux dernières années.

Kailey fut très heureuse qu’un garçon de sa classe se montre gentil avec elle pendant un cours de géographie : lors d’un exercice, elle avait confondu l’Arctique et l’Antarctique. À la sortie, toutefois, comme elle s’apprêtait à le remercier, elle fut mortifiée de le voir boiter dans le couloir, dans l’évidente intention de se moquer d’elle et de faire rire leurs camarades de classe. Après cela, elle n’eut plus assez confiance en elle pour vouloir se faire de nouveaux amis.

Sa mère détestait la voir seule chaque après-midi ou tout le week-end, et tenait à ce qu’elle surmonte sa gêne. Tu as toujours été populaire, lui disait-elle, toujours au centre. Et tu es jolie ! Si tes amies ont changé, c’est peut-être qu’elles sont jalouses. Non, répondait Kailey, persuadée que sa mère cherchait à lui remonter le moral. Qui pouvait bien être jaloux d’elle ?

Sonia était toutefois convaincue que c’était à la portée de sa fille. « Ton boitement se remarque à peine, et tu peux le faire disparaître complètement. Tu iras tous les jours au cours de danse de Mrs. Teresa, et je te promets qu’il ne laissera pas de trace. » Kailey obéit, mais elle savait qu’il n’en serait rien.

Dans le même temps, ses parents firent de leur mieux pour remplacer ses amis. Sonia venait la chercher chaque après-midi à la sortie de l’école, et toutes deux s'arrêtaient pour déguster un milk-shake sur le chemin du studio de Mrs. Teresa. Plus tard, quand Kailey eut quinze ans — elle était alors en première année à Nightingale Bramford —, Sonia ne cessa de répéter que sa claudication avait disparu. Mais Kailey savait à quoi s'en tenir.

Daniel, quant à lui, s'efforçait toujours de passer les samedis et les dimanches après-midi avec elle. Il l'emmenait en promenade dans New York : un jour ils parcouraient City Island, le lendemain ils partaient explorer Chinatown, Central Park ou Staten Island, sans négliger le moindre pouce de la ville.

Mais Kailey, même après toutes ces années, ne se sentait vraiment en sécurité qu'assise devant sa fenêtre. Ses parents avaient fait tout leur possible pour qu'elle se sente normale, et elle savait, à la virgule près ou presque, ce que Sonia et Daniel diraient pour la réconforter. Tu as l’air d'une princesse, diraient-ils en s'extasiant devant sa chevelure ou sa robe. À dix-huit ans, Kailey s’était faite à ses défauts — mais ses parents refusaient d’admettre qu'elle pût en avoir.

Et elle n'avait toujours pas d'amis. Ce soir, au Radost, elle serait seule, sans cavalier, sans personne pour l'accompagner. Mais cette fois, se dit Kailey, au moins cette fois je serai autorisée à rester jusqu'à la fermeture. Jusqu'à présent, jamais Sonia et Daniel ne l’avaient laissée dépasser onze heures. Et ils se montraient très stricts là-dessus, le souci qu’ils se faisaient de sa santé se mêlant à leurs penchants protecteurs.

Mais ce soir, ce serait différent. Benjamin, l'associé et le plus vieil ami de Daniel, quittait New York. Après plus de vingt-cinq ans de veuvage, il avait enfin rencontré une femme dont il était tombé amoureux. Risa Cirillo, vive et brune, copropriétaire d'une boutique de luxe à Rome, lui avait tapé dans l'œil lors d'une réception. Une soirée entière de conversation très animée avait été suivie de trois semaines de cour menée tambour battant. Ben, toutefois, n'avait pas été surpris de la rapidité de l'événement : après tant d’années de solitude, il savait exactement ce qu'il voulait.

— Rachetez ma part et laissez-moi entamer une nouvelle vie en Europe avec Risa, dit-il, suppliant, à Daniel et Sonia, qui acceptèrent, au bord des larmes.

— Nous donnerons en ton honneur la plus belle soirée d'adieu que New York ait jamais vue, lui dit Daniel. Tous nos amis, tous nos clients préférés, le meilleur champagne, le meilleur champagne, le meilleur caviar. Et le club sera ferme, l'argent ne changera pas de mains. Ce scia notre cadeau, à Sonia et à moi, notre façon de te souhaiter tout le bonheur possible dans ta nouvelle existence.

Les préparatifs étaient en cours depuis près d'un mois.

Kailey jeta un coup d'œil à la pendule. Sept heures moins le quart. Bientôt ils se mettraient en route. Sonia et Daniel avaient passé l’après-midi au Radost, pour s’assurer que tout allait bien. Elle les avait entendus rentrer une demi-heure auparavant, et savait que sa mère viendrait la voir dans quelques minutes. Elle se leva, puis se tourna vers le miroir. C’est au moment où elle saisissait sa brosse à cheveux qu’elle entendit frapper à la porte.

— Entre, maman.

Sonia se glissa dans la pièce et sourit en contemplant sa fille :

— Tu es ravissante !

— Je suis prête, répondit Kailey en se hâtant vers la penderie, dont elle sortit une veste longue de soie noire et un manteau. Lequel ? demanda-t-elle.

— Il fait un peu froid. Peut-être que le manteau serait une meilleure idée.

Puis, comme sa fille allait l’ôter du cintre, elle leva la main :

— Pas la peine de te presser ! Ton père discute au téléphone avec Benjamin, et on dirait bien qu’ils en ont pour un bout de temps.

Elle s’installa dans un fauteuil en face du lit, sur lequel Kailey alla s’asseoir.

— Tu as l’air fatiguée, maman. Enfin, tu es toujours aussi jolie, mais tu sembles triste.

— Ce sera bizarre, sans Benjamin. Il a joué un tel rôle dans notre vie...

Sonia se pencha et tendit la main pour remettre en place une mèche des cheveux de sa fille :

— J'ai l'impression de perdre davantage qu’un ami.

— Peut-être qu'il te rappelle le passé, dit Kailey en sachant que sa mère ne risquait guère de poursuivre la conversation là-dessus.

— Tu es une fille très intelligente, Kailey. Je pensais justement à Ben quand il était enfant, à Odessa.

Et Sonia redevint silencieuse, tandis que son visage se détendait, envahie de souvenirs que, de toute évidence, elle n'entendait pas partager avec sa fille. Pourtant, Kailey sentit l'occasion favorable. Peut-être... peut-être pourrait-elle amener enfin sa mère à parler de leur famille, peut-être même avant la guerre, qui sait ?

— Maman, comment as-tu rencontré Ben ? et papa ? Comment toi et lui vous êtes-vous connus ?

— Oh, c'est si vieux... Pourquoi t'intéresserais-tu à tout ça ? dit Sonia, voulant couper court sans brusquerie à la curiosité de sa fille pour des souvenirs qu’elle-même avait repoussés depuis si longtemps.

Kailey reprit son souffle :

— J’ai dix-huit ans, et dans quelques mois je serai en fac. L'oncle Benjamin s'en va pour de bon. Ne crois-tu pas que je suis assez grande pour entendre la vérité ?

Sonia fut surprise de l'indignation qu'on percevait dans la voix de sa fille. Elle et Daniel avaient décidé qu'il ne fallait pas lui imposer le récit de choses aussi pénibles. Mais Kailey était désormais presque adulte, elle avait le droit de connaître le passé; après tout, c'était sa famille. Sonia s’efforça de décider par où commencer.

— Ton père, Ben et moi... nous avons été tous les trois ensemble pratiquement depuis le début.

Kailey se pencha en avant, fascinée. Sonia sourit et poursuivit d'une voix douce.

Daniel et Sonia traversaient le parc en se tenant la main, sans entendre les chuchotements hostiles des trois adolescents qui les regardaient passer. Evrey. Des Juifs. C’est ce qu’ils auraient entendu s’ils y avaient pris garde, mais ils étaient perdus dans leur petit monde. Jamais il ne leur venait à l’idée d’avoir peur. Le père de Sonia était lié aux responsables financiers de la communauté juive, comme de celle des orthodoxes russes, ainsi qu’aux plus riches de leurs membres. Il crut donc pouvoir ignorer les premières rumeurs sur la situation des Juifs dans l’Allemagne nazie, quand les nouvelles venues d’Europe occidentale commencèrent à se répandre en ville.

Daniel était d’origine plus modeste. Son grand-père, son père et tous ses frères étaient tailleurs. Ils n'étaient pas riches comme la famille de Sonia, mais ils étaient instruits, grands dévoreurs de livres, passionnés d’histoire et de politique. Moins portés sur la religion, ils étaient ouverts au socialisme si répandu dans la communauté juive d’Odessa. Isaac Davidovitch, le père de Daniel, était, par tempérament, peu porté à rester assis toute la journée, à coudre des ourlets et à tailler des patrons. Extraverti, idéaliste, Isaac avait besoin d’activité, d’avoir des gens autour de lui, occupés à discuter, à danser, à rire. Aussi, à l’âge de vingt ans, créa-t-il le café Radost, petite salle bruyante qui devint vite le point de ralliement des jeunes gens politisés de la ville.

L’attrait du socialisme était vif, et chaque nuit les discussions portaient sur Lénine et Trotski, la juste répartition des richesses, la paix pour tous. La liberté, l’égalité de condition, voilà ce qu’Isaac Davidovitch voulait pour sa femme et leurs cinq enfants. Il savait que, pour cela, il leur faudrait émigrer en Angleterre ou aux États-Unis. Nombreux furent ceux qui le firent, mais Isaac ne voulait pas partir sans sa famille, et économiser de quoi payer le passage de tous prendrait du temps.

Le mariage de Sonia et de Daniel serait, lui aussi, reporté. Inséparables depuis qu'ils s’étaient rencontrés, à dix ans à peine, ils avaient décidé à seize ans de devenir mari et femme. Mais c’était hors de question. Le couple devrait attendre que les sœurs aînées de Sonia soient fiancées. Telle était la coutume. Daniel aurait pu l’ignorer, mais Sonia, la cadette de trois filles, serait morte plutôt que de faire souffrir ses deux sœurs. D’ailleurs, comme elle le chuchotait à Daniel dans le parc, ils étaient jeunes, ils pouvaient patienter quelques années.

Un an plus tard, elle fut sûre que leur attente allait prendre fin. D’ici à quelques mois, ses sœurs seraient mariées. Kailey, l’aînée, était tombée amoureuse d'un jeune rabbin. Et Esther, la puînée, avait l’œil sur Saül, un adolescent de son âge qui vivait juste à côté.

La nuit, dans son lit, Sonia écoutait ses sœurs qui, à l'autre bout de la pièce, gloussaient et discutaient. Elle désirait ardemment Daniel et, mentalement, bâtissait en silence leur avenir. Ils se marieraient, ils auraient deux garçons et deux filles, et jamais ne dormiraient loin l’un de l'autre. Plus de nuits solitaires. Plus d'attente. Tout se passerait conformément aux plans divins.

Mais Hitler fut plus rapide que Dieu. Les Allemands déferlèrent, et les riches protecteurs chrétiens du père de Sonia semblèrent avoir disparu. Certains avaient trop peur pour les aider; d’autres avaient déjà été arrêtés. Pour Isaac Davidovitch, ce fut la fin de sa croyance en la bonté de l’humanité. Trotskistes, léninistes, orthodoxes, athées — tous étaient juifs, et le temps de l’espoir avait pris fin.

Sonia et Daniel n’eurent pas le temps de se marier avant d’être déportés à Auschwitz. Puis il y eut les années de survie à travers le massacre, d’abord des frères et des soeurs de Daniel, puis de leurs parents à tous deux, enfin des deux soeurs de Sonia.

Kailey, l’aînée, était devenue comme une mère pour elle. C’est pour toi, zeese schwester, lui disait-elle en partageant ses rations avec elle, atteinte de bronchite pour la troisième fois depuis le début de cet hiver-là. Pourtant, ce fut Kailey qui mourut, de pneumonie, deux mois à peine avant que les Américains ne libèrent Auschwitz. Quand, en juin 1945, Sonia quitta le camp, elle fit deux vœux. Le premier : retrouver Daniel, qui avait été déplacé ailleurs deux ans auparavant. Était-il seulement vivant ? Elle le retrouverait, même si pour cela il lui fallait aller de ville en ville pendant cinquante ans. Le second vœu lui faisait encore venir les larmes aux yeux chaque fois qu’elle y repensait, des années après qu’il eut été prononcé : quand Daniel et elle se marieraient, ils appelleraient leur fille Kailey.

Les deux vœux furent plus faciles à accomplir qu’elle ne l’aurait espéré. Sonia et Daniel se retrouvèrent dans un centre de réfugiés le 19 septembre 1945 et se marièrent trois jours plus tard. Le témoin du jeune homme n’était autre que Benjamin Gottlieb, le seul, de toutes leurs connaissances d’Odessa, à avoir survécu à Auschwitz. En 1946, tous trois émigrèrent aux États-Unis. Quand, à Ellis Island, les fonctionnaires raccourcirent « Davidovitch » en « Davids », Daniel en fut heureux : un nouveau nom, pour commencer une nouvelle vie.

Il décida d’ouvrir un petit club où pourraient se réunir les émigrés russes de New York. Ses nuits sans sommeil — peuplées de spectres nazis, du souvenir de ses parents, de ses frères et de ses soeurs — y seraient remplies de rires et de musique. Il le créa avec Sonia et Benjamin, et l'appela Radost, comme le café de son père autrefois.

Au début, la clientèle se limita à des Russes — des vieux amis d’Odessa, ou d’autres survivants venus d'Europe. Mais des habitués plus jeunes ne tardèrent pas à y venir : des New-Yorkais qui adoraient la cuisine, le bortsch succulent. La clientèle européenne les intriguait : ils ne comprenaient sans doute pas les conversations, en russe ou en français, mais tout cela leur paraissait très drôle. La musique était extraordinaire, la cuisine et la boisson aussi délicieuses que copieuses. Il y eut d’abord des acteurs et des actrices, en quête de frissons vaguement avant-gardistes dans un endroit à la mode. Mais à mesure que le succès du club croissait, que les clients réservaient leurs tables des semaines à l’avance, les riches et les politiciens suivirent. Bientôt l'endroit dut s'agrandir, et intégrer le bâtiment d'à côté, avec des rangées et des rangées de tables et une piste de danse qui donnait l'impression d'être encombrée en permanence.

C'est donc en plein succès que le vrai miracle eut lieu. Un bébé vint au monde — la fille que Sonia avait tant désirée.

 

— J'ai cessé de croire en Dieu le jour où nous avons appris que tu avais la polio, dit Sonia d'une voix réduite à un chuchotement.

Elle se souvint des deux années que sa fille avait passées au lit, des craintes incessantes qu’elle-même avait éprouvées. Puis vint la douleur de voir Kailey souffrir affectivement, bien après que la maladie eut pris fin.

— L'argent, le succès... Je pourrais m'en dispenser à l'instant, Kailey. Il n'y a que toi qui comptes vraiment.

Le Radost était illuminé comme un gâteau d'anniversaire quand Kailey y arriva avec ses parents. La grande salle était d'ordinaire sombre et enfumée, propice aux slows et aux caresses furtives. Mais ce soir-là, pour la soirée d'adieu de Benjamin, les tables étaient éclairées par d'énormes lampes qui soulignaient le blanc éblouissant des nappes, les reflets du cristal.

— Ça a l’air magnifique, papa, s’exclama Kailey, qui s’avança vers le bar à pas lents. Sur une grande table ronde s'empilaient des plateaux couverts du meilleur saumon fumé, et de grands bols de caviar rouge et noir.

— Ta mère et moi n’avons pas voulu que ce soir les gens restent à leurs tables. Il y a trop de vieux amis qui viennent, et qui ne se sont pas vus depuis des années. Nous avons fait en sorte que tout le monde puisse se voir avant le dîner. Nous nous assoirons ensuite pour écouter des discours et porter des toasts ! Ce soir, il n’y a pas de clients, rien que des amis !

— Mais demain, il n’y aura plus de Benjamin, répondit Kailey en soupirant.

— Il y aura toujours un Benjamin, chérie. Il sera à Rome, c’est tout. Un coup de fil suffira.

Kailey sourit à son père. Elle le connaissait si bien ! Il était désormais gagné par l’excitation de la fête. Plus tard, quand tout le monde serait parti, quand ils seraient de retour dans leur appartement, les yeux de Daniel se rempliraient de larmes à la pensée du départ de son associé, et sans doute trouverait-il le moyen d’organiser un voyage à Rome dans les mois à venir.

Mais ce n’est pas un endroit pour être triste, comprit la jeune fille en voyant Ben entrer avec Risa Cirillo, qu'elle n’avait vue qu’une fois. Si Benjamin s’en allait, au moins serait-il en de bonnes mains. Kailey savait que jamais elle ne trouverait quelqu’un qui l’aimerait ainsi. Aucun homme sain d’esprit ne tomberait amoureux d’une fille comme elle.

Se drapant dans son malheur, elle s’avança jusqu’à une petite table d’où elle pourrait observer les hordes d’invités, qui commençaient à arriver. L’orchestre s’était mis à jouer, et des gens dansaient avec entrain. C’était une soirée exceptionnelle, et tout le monde s’était habillé pour faire honneur aux circonstances. Les femmes les plus jeunes semblaient toutes vêtues de robes noires moulantes. Kailey en reconnut quelques-unes, qu’elle avait vues en couverture de revue, ou au cinéma. Elle suivit des yeux, sur la piste de danse, la vedette d’un feuilleton télévisé, qui paraissait littéralement se répandre sur son cavalier. Il était grand et beau. Plus beau qu’elle, songea la jeune fille en remarquant son bronzage et ses yeux bleus étincelants. Elle songea à ce que ce serait de danser avec quelqu’un comme lui. Avancer avec grâce, paresseusement, à travers la salle, dans une mer de sensualité...

Puis elle se rendit compte, stupéfaite, qu'il la regardait. Il doit avoir deviné ce que j’ai en tête, pensa-t-elle, pétrifiée. Elle le vit se dégager — sa cavalière l'avait pris par le cou — et guider sa partenaire vers le bar. Mais il ne la suivit pas ; bien au contraire, il marcha droit vers Kailey, sans la quitter des yeux. Arrivant à sa hauteur, il lui sourit en tendant la main :

— Vous êtes la plus belle femme de cette salle. Voulez-vous danser avec moi ?

 

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