Passion

Cynthia Victor · Chapitre 27 sur 32

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Passion

Chapitre 26

 

 

Susannah lissa les couvertures du lit de Ruth, se versa un verre d’eau de la cruche posée sur la table de nuit, puis se rassit. Depuis son arrivée à l’hôpital, Ruth ne cessait de somnoler puis de se réveiller. Pour le moment, elle dormait. Elle prenait beaucoup de médicaments, et il lui était difficile de rester lucide très longtemps.

Sa respiration était rauque, mais régulière. Susannah la regarda. Elle ne pouvait se permettre de donner libre cours à son chagrin : ce serait trop pénible à supporter. Elle ferma les yeux et se frotta les paupières avec lassitude.

Elle avait espéré que cette visite à Ruth lui permettrait d'échapper à toute cette histoire, d'oublier un moment la famille Hawkes. Mais le contraire s'était produit : dès qu'elle n'était plus avec Ruth, elle ne pensait qu'à Evan.

Cela faisait maintenant dix jours entiers qu’elle ne l’avait pas revu, et il lui semblait qu'une année entière s'était écoulée. Dès son arrivée ici, elle avait été déchirée, incapable de décider ce qui serait le pire : rester à New York et tomber encore plus amoureuse, ou se cacher à Harrisburg et renoncer aux derniers jours qu'elle pourrait passer avec lui. Lilly et Timmy Mitchell étaient ravis de l’accueillir, mais elle savait qu'ils étaient surpris de la voir rester aussi longtemps. Elle comprit qu'elle était plus un fardeau qu'une aide. Il fallait retourner à New York pour essayer d'y voir plus clair.

 

Une fois chez elle, Susannah préféra attendre quelques jours avant d’appeler Evan. Elle était à la fois soulagée et blessée qu'il n’essaie pas de la joindre. Peut-être son départ l'avait-il laissé indifférent. La nuit, il lui devenait impossible de dormir : le visage d’Evan lui apparaissait dès qu’elle fermait les yeux.

À la fin de la semaine, elle nettoyait son appareil, assise sur son lit, quand le téléphone sonna. C’était Bibi, qui lui annonçait que Kurt et elle rentraient de Londres, et qu’ils s’étaient installés dans son ancien appartement à l’étage du dessous : elle lui demanda de venir immédiatement.

— J’arrive ! dit Susannah en riant.

Kurt ouvrit la porte, une serviette autour de la taille, sortant visiblement de la douche :

— Entre donc !

Bibi fit son apparition, vêtue du kimono à fleurs qu’elle portait le jour où elle était venue inviter la jeune femme à prendre le café. Susannah sourit.

— Tu t’en souviens ? demanda l’actrice, souriant elle aussi. Je ne le porte plus, mais j’ai oublié l’autre à Los Angeles.

— Je l’ai toujours aimé, Bibi, vraiment. C’est tellement... toi.

Bibi eut une moue étudiée et prit la pose.

— Mais maintenant je suis une star de cinéma, et ne peux porter que la soie la plus fine.

— Que Dieu nous vienne en aide ! lança Kurt, se dirigeant vers la chambre. Il faut que je finisse de m’habiller. Ensuite, que diriez-vous d’aller dîner tous les trois ?

Les deux femmes le suivirent des yeux pendant qu’il s'éloignait.

— Il est sensationnel, dit Susannah. Et tu es superbe, Bibi, comme toujours.

— Je me sens en pleine forme. Le mariage nous a fait beaucoup de bien à tous les deux.

— Comment était l’Europe ?

— Formidable ! Je te raconterai tout en détail pendant le dîner.

— Je meurs d’impatience !

Susannah eut un instant d’hésitation. Peut-être était-ce le moment d'aborder le sujet, d'évoquer l’idée qui depuis des semaines lui tournait dans la tête. Elle avait d’abord rechigné à en parler à Bibi, mais plus elle y pensait, plus elle avait l’impression qu’il valait la peine de courir le risque.

— Est-ce que tu voudrais bien t’asseoir une minute ? finit-elle par demander. Je voudrais te parler de quelque chose.

 

— Mrs. Hawkes est dans son bureau, mais elle ne désire pas être dérangée.

Susannah sourit gentiment à la bonne.

— Dites-lui que je m’excuse d’insister de la sorte, mais je suis venue avec quelqu'un que j’aimerais lui présenter.

La bonne repartit de nouveau.

— Ça ne sert à rien si elle n’est pas décidée, Susannah, dit Bibi d’un ton sceptique.

— Je sais, mais tout ce que je demande, c'est que nous puissions essayer.

Quelques instants plus tard, Tish Hawkes fit son apparition, vêtue d’un corsage couleur pêche et d’un pantalon assorti; elle avait un verre en main. Ses yeux étaient injectés de sang. Elle jeta à Susannah un air agacé, et dit d’une voix brouillée :

— Mon mari a l’air très entiché de vous, je le sais bien. Mais je n’ai rien à voir avec tout ça, et franchement je ne suis pas d’humeur à jouer à ce genre de jeu en début d’après-midi.

— Je comprends bien que je vous ennuie, et je m'excuse de vous imposer tout cela.

Tish parut tout d'un coup très lasse, comme si elle avait perdu tout intérêt pour la conversation.

— Et que voulez-vous ?

— J'aimerais vous présenter une de mes amies, Bibi Frost.

Tish contempla la jeune femme rousse qui accompagnait

Susannah sans avoir l’air de la reconnaître.

— Je n’ai pas l’intention de rencontrer qui que ce soit, dit-elle avec irritation.

Puis son regard sembla se porter au loin, comme si elle avait oublié leur présence. Elle se reprit et parut surprise de les voir là. Susannah se dit que les choses empiraient vraiment ; elle était déjà complètement ivre en début d’après-midi. Elle hésita, ne sachant que faire. Elle avait tant voulu venir en aide à Evan, faire un miracle pour sa mère. Mais, de toute évidence, elle était allée trop loin. Ce n'étaient pas ses affaires.

Bibi s’avança.

— Tish, vous n’avez absolument aucune raison de me recevoir. Mais je suis là quand même, alors pourquoi ne pas nous asseoir dans le bureau pour boire un café ensemble ?

Et elle emmena la femme de Cameron, trop surprise pour refuser.

— Nous en profiterons pour faire un peu connaissance, rien de plus, ajouta l'actrice avant de refermer la porte derrière elles.

Susannah s’assit sur un banc près de la cheminée. Elle avait été bien présomptueuse en pensant pouvoir aider Tish. Bibi elle-même ne pourrait faire de miracles, malgré toute sa bonne volonté. Elle perdait son temps.

Brusquement, la porte d’entrée s’ouvrit et Susannah stupéfaite vit entrer Evan. Elle ne s'attendait pas à le voir, sachant qu’en pleine semaine il ne venait jamais à Bedford. Trop surprise pour bouger, elle retint son souffle, le cœur battant, dévorée de l’envie de courir vers lui pour se jeter dans ses bras.

En la voyant, il parut déconcerté, mais retrouva vite son sang-froid.

— Eh bien, eh bien, tout cela est un peu... bizarre, dit-il d'un ton un peu sarcastique.

— Je... je suis... désolée... Bibi et moi...

Elle s'interrompit. Les raisons de sa présence n’avaient pas grande importance ; elle n’avait pas le droit de se mêler de ses problèmes personnels — surtout après s’être enfuie de cette façon.

— Je suis désolée, répéta-t-elle en se faisant l’effet d’être une imbécile.

Evan posa les papiers qu’il tenait à la main et la regarda.

— Venons-en au fait. Un message sur mon répondeur, plus de nouvelles depuis des semaines. Susannah, qu'est-ce qui se passe ?

Leurs regards se croisèrent. La souffrance qu'on lisait sur le visage d’Evan démentait la dureté de ses paroles. Je l'aime tant, pensa-t-elle. Elle n'eut que la force de chuchoter :

— Je ne sais pas.

— Si tu voulais laisser tomber, tu n’avais qu’à le dire. Je ne suis plus un gamin, j’aurais encaissé. Dis-le, et tu ne seras plus jamais obligée de me voir.

Ne plus jamais le revoir. La pensée de vivre sans lui prit soudain pour Susannah une réalité qu’elle n'avait jamais eue au cours des semaines passées. Elle ne sentirait plus son corps contre le sien, il ne l'embrasserait plus comme il le faisait chaque fois qu’ils se retrouvaient. Plus jamais ils ne feraient l’amour ensemble.

Elle se dressa d’un bond. Peut-être n’avait-elle plus que quelques semaines avec lui. Elle avait déjà gaspillé trop de temps, mais elle prendrait ce qu’il lui en restait, et elle en serait heureuse.

— Evan, non, non... tu te trompes.

Elle s'avança et se serra très fort contre lui.

— Je veux être avec toi, aussi longtemps que je pourrai.

Il resta stupéfait. Puis un sourire naquit sur son visage, et il se pencha pour l'embrasser doucement.

— C'est ça que je voulais entendre.

Il l'embrassa de nouveau, plus passionnément cette fois. Susannah, les yeux clos, l’étreignit, s’abandonnant au bonheur d’être de nouveau près de lui.

— Jure-moi de ne plus jamais t'enfuir comme ça, dit Evan. Jure-moi que tu ne me quitteras plus.

— Je le jure.

Elle pouvait toujours le lui dire. Il serait bientôt le premier à lui tourner le dos.

Ils entendirent une porte s'ouvrir, et virent apparaître Tish et Bibi.

— Bonjour, dit celle-ci à Evan. C'est agréable de vous revoir. Mais nous parlerons plus tard; Tish et moi allons faire un tour.

Il regarda sa mère, perplexe. Elle jouait avec le pendentif qu'elle avait au cou, apparemment peu désireuse de croiser le regard de son fils.

— Susannah, poursuivit Bibi, nous aurons besoin de la voiture. Tu pourras te débrouiller pour rentrer en ville ?

La jeune femme hocha la tête, secrètement ravie. Bibi avait réussi. Sur le chemin qui les menait à Bedford, elle avait dit que la meilleure solution serait de convaincre Tish d’assister à une réunion des AA, le plus vite possible. Si elles partaient ensemble, c'est qu’elle était parvenue à ses lins.

— Maman, tu vas bien ? demanda Evan.

— Tout va bien, chéri, ne t’inquiète pas, répondit Tish.

— Nous serons de retour dans la soirée, dit Bibi en faisant un signe de la main. À bientôt !

Evan se tourna vers Susannah.

— Mais qu’est-ce qui se passe ?

Elle était à la fois soulagée que les choses aient si bien tourné, et gênée de reconnaître qu’elle y avait joué un rôle.

— Bibi emmène ta mère chez les Alcooliques Anonymes, dit-elle d’une voix douce.

Il la regarda fixement.

— Tu plaisantes ! Ma mère n’accepterait jamais ! Elle ne veut même pas reconnaître qu’elle a un problème avec l’alcool.

— C’est Bibi qui a tout fait, je n'y suis pour rien. J’ai simplement eu l’idée de l’amener ici aujourd'hui, ce que sans doute je n'aurais pas dû faire, et je m'en excuse. Mais Bibi était la seule à pouvoir la décider.

Evan était stupéfait.

— Et comment ? Cela fait si longtemps que j'essaie ! Que lui a-t-elle dit ?

Soulagée qu'il ne soit pas furieux de son intervention, elle lui lança un sourire timide.

— C'est une ancienne alcoolique.

Il hocha la tête, pensif. Puis il sourit aussi.

— Tu as raison, tu sais. Tu t’es mêlée de ce qui ne te regardait pas. Mais tu as bien fait, ajouta-t-il en l'enlaçant. Merci.

Il était près de dix heures du soir quand Evan déposa Susannah devant chez elle. Ils s’embrassèrent dans la voiture, en souhaitant que la journée n’ait pas de fin. Mais Evan partait le lendemain commenter un match, et Susannah tint à ce qu’il rentre chez lui passer une bonne nuit.

Il se pencha pour l’embrasser dans le cou alors qu'elle s’apprêtait à ouvrir la portière.

— Allons, laisse-moi rester avec toi cette nuit.

Elle lutta pour triompher de son propre désir.

— Non, le match de demain est important pour toi. Nous ne dormirions pas du tout.

— Ah bon ? demanda-t-il avec un grand sourire. Et pourquoi donc ?

— Le groupe de rock à l’étage au-dessus ! Ils répètent toute la nuit ! C'est une raison suffisante.

— Ah ! je vois, dit Evan en hochant la tête d’un air grave.

Susannah sortit de la voiture, referma la portière et se pencha pour lui parler à travers la vitre ouverte :

— Tu viendras après le match ? Je préparerai à dîner.

— Tope là !

— Bonne nuit, Evan, dit-elle en souriant.

— Bonne nuit, chérie, répondit-il en la regardant droit dans les yeux. Je t’aime.

La voiture démarra et Susannah, immobile, la suivit des yeux jusqu'à ce qu’elle disparaisse dans un virage. Puis elle se dirigea vers l’immeuble, en revivant la journée qu'ils avaient passée ensemble. Une journée parfaite, se dit-elle, absolument parfaite. Mais bien sûr, c’était tout simplement parce qu’Evan avait été là avec elle. Elle ouvrit la boîte aux lettres en fredonnant.

Elle était arrivée. La lettre de la Hawkes Corporation. La décision prise par les membres du jury du Forum international.

Susannah resta immobile un instant puis, d’un geste vif, décacheta l’enveloppe.

 

Chère Miss Holland,

Les membres du jury du Forum international des enfants sont ravis de vous apprendre que...

 

Elle lut le texte en toute hâte, tandis que son cœur battait à grands coups dans sa poitrine. Elle avait gagné. Elle avait gagné.

 

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