Passion

Cynthia Victor · Chapitre 1 sur 32

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Passion

Prologue

 

1967

 

Kailey Hawkes se mordit les lèvres en examinant le registre du motel. Nom et adresse. Elle n’arrivait pas à se concentrer. Calme-toi. Calme-toi, se dit-elle sèchement.

Derrière le bureau, l’homme agita des papiers, faisant comprendre que les hésitations de Kailey l’empêchaient de se consacrer à des choses plus importantes. Il dévisagea la jeune femme. Elle paraissait bien jeune pour voyager toute seule.

— Vingt dollars. Carte de crédit ou liquide ?

— Liquide, répondit Kailey, effrayée, en levant les yeux.

Elle prit le stylo. Linda Cashman, Cleveland, Ohio. Puis elle paya et se dirigea en toute hâte vers la voiture, où sa fille nouvelle-née, Bonnie, dormait dans les bras de la jeune fille au pair.

C'était un jour brûlant, la température dépassait les trente-cinq degrés. Une fois de plus, Kailey se maudit de ne pas avoir fait réparer l'air conditionné de la Jaguar. Quatre jours de route de la côte Est à la côte Ouest par cette canicule !

Garant le véhicule à l'extrémité du parking, elle prit la fillette de sept mois des bras de Nina, et se rendit dans la chambre, étouffante et qui sentait le renfermé. Elle déposa soigneusement Bonnie au centre du lit double, afin qu’elle ne tombe pas. En la voyant ainsi endormie, Kailey fut une fois de plus submergée par l’amour qu’elle portait à la petite fille, à ses cheveux si doux et à sa peau de pêche. Puis survint un accès de terreur si violent qu'elle dut fermer les yeux un instant. Il faut que je reste calme, songea-t-elle. Tout ira bien. Personne ne sait où nous sommes, personne ne peut nous retrouver. Dès que nous serons installées en lieu sûr, nous pourrons appeler la police, et tout se passera au mieux.

Kailey se retourna et vit la jeune Norvégienne déposer sa valise puis se diriger vers l'antique système à air conditionné qui se mit en marche en crissant et crachotant. Nina s’effondra sur une chaise et noua en chignon ses longs cheveux bruns, qui lui inondaient la nuque de sueur. Voyant à quel point elle était lasse et mal à l’aise, Kailey se demanda combien de temps elles pourraient continuer. Elle avait désespérément besoin de l’aide de Nina, mais savait qu’elle lui en demandait trop.

Elle ne lui avait guère expliqué pourquoi elles devaient se rendre sur-le-champ en Californie, et avait été soulagée que Nina pose si peu de questions. Kailey paraissant si pressée, la jeune femme avait même conduit de temps à autre, pour qu’elles ne perdent pas de temps. Mais elle pouvait à tout instant en avoir assez et renoncer, et Kailey ne l'ignorait pas. Quand Nina lui demanda qu’elles s'arrêtent, le temps de prendre une douche et de se reposer un peu, elle se dit qu’elle lui devait bien ça. D'ailleurs, maintenant qu’elles avaient traversé tout le pays, elles étaient sans doute en sécurité.

Je lui revaudrai ça, songea Kailey avec lassitude. Nous y sommes presque. Encore quelques heures avant d’arriver à San Francisco. Pourtant, il lui fallait bien reconnaître qu’elle-même était épuisée et peu en état de se présenter devant Michael Warner. Crasseuse, les cheveux défaits, elle ne ressemblait guère à la femme du riche homme d'affaires qu'il avait rencontrée lors d'une soirée.

Elle se demanda si Michael se souviendrait d'ailleurs d'elle. Assis à ses côtés, le nabab de l'import-export avait paru impressionné d'apprendre qu'elle parlait cinq langues. Il ne se doutait guère qu'une remarque anodine sur les gens de talent, dont on a toujours besoin, lui vaudrait de la voir apparaître à sa porte moins d'un an plus tard. Kailey ne savait pas ce qu’il importait ou exportait, ni quoi que ce soit sur ses affaires. Aucune importance. Elle avait simplement besoin de travailler et de gagner de l’argent rapidement. Elle n’avait pas de famille vers laquelle se tourner, et n’avait pas osé aller voir ses amis — il aurait été trop facile à son mari de la retrouver. Michael Warner était son seul espoir. Quel dommage qu’elle soit dans cet état. Il était important qu’elle paraisse au mieux de sa forme en allant discuter avec lui. Le supplier serait plus exact, songea-t-elle, lugubre. Mais elle n’avait rien d’autre que les vêtements qu’elle portait, et il faudrait bien que cela suffise.

Bonnie s’éveilla en sanglotant. Kailey se hâta de la prendre dans ses bras et de la bercer. Entendre sa fille pleurer lui brisait toujours le cœur. « Tout va bien, chérie, maman est là. » Elle tint la fillette serrée contre elle, lui tapotant le dos, et marcha de long en large dans la pièce. Nina suivait la scène, l’air impassible. Ma petite chérie, dit silencieusement Kailey à sa fille, c’est toi et moi, maintenant...

Bonnie se mit à pleurer encore plus fort, son petit visage vira au rouge. Elle a l’air si malheureuse, pensa Kailey, accablée. Puis l’enfant rendit le lait qu’elle avait bu quelques minutes auparavant, et qui vint souiller le corsage de soie de sa mère. Cela parut la soulager; elle cessa de geindre et ne tarda pas à se rendormir. Kailey la reposa sur le lit. La pauvre, songea-t-elle en contemplant le visage noyé de pleurs de la fillette, tout ce trajet en voiture a fini par lui déranger l’estomac.

— Je crois que je ferais mieux de laver ça, dit-elle à Nina, d’un ton aussi enjoué qu’elle put. Laissez-moi la douche une minute, ensuite vous pourrez vous laver et vous reposer. Si vous sortiez les affaires de Bonnie de la voiture ?

— Très bien, Mrs. Hawkes, répondit la jeune femme, sans la moindre trace d’accent : au cours des deux ans passés aux États-Unis, elle s’était donné beaucoup de mal pour faire disparaître tout souvenir de la petite ville norvégienne où elle avait grandi. En arrivant en Amérique, elle était persuadée que ce serait le pays de la chance, pour elle comme pour tant d’autres. Sa famille n’était ni riche ni pauvre, et menait une existence confortable, mais bien trop fastidieuse pour Nina, convaincue d’être destinée à quelque chose de plus grand, de plus passionnant. Et elle était certaine de le trouver aux États-Unis.

Elle voulait avant tout devenir riche, si riche qu'elle pourrait aller où elle voudrait et passer le reste de son existence à se donner du bon temps. Mais elle commençait à se demander quand cela viendrait. Depuis deux ans, il lui fallait s'occuper des enfants des autres, tâche épuisante. Certes, elle avait dérobé certaines petites choses chez ses employeurs : un peu d’argenterie, un peu d'argent liquide, quelques bijoux. Cela ne leur manquerait pas : ils avaient tellement d'argent qu'ils ne savaient qu'en faire. Mais ce n'était pas le moyen de devenir riche, et elle le savait. Il semblait toutefois que les choses fussent sur le point de changer.

Nina prit Bonnie et la berça, en souriant à Kailey tandis que celle-ci se dévêtait avant de se diriger vers la salle de bains. Puis, écoutant l'eau couler, la jeune femme examina le décor. La riche Mrs. Hawkes aurait pu s'offrir les meilleurs hôtels d'Amérique, et pourtant elle avait choisi ce taudis dans un trou perdu. Nina comprit qu'elle avait deviné juste : Kailey Hawkes fuyait son mari. Et elle avait à ce point peur de lui qu'elle n'avait même pas songé à préparer une valise, se contentant d'emmener le bébé, dont elle avait fourré les affaires dans un sac de toile tiré d'un placard. À ce point peur de lui qu'elle avait conduit à près de cent vingt à l'heure, sans même s'arrêter pour manger un morceau, jusqu'à ce qu'elles aient mis près de huit heures entre elles et New York. La jeune Norvégienne n'avait pas tardé à comprendre que, si elle ne proposait pas de prendre le volant, Mrs. Hawkes continuerait jusqu’à tomber d’épuisement et les tuerait toutes les trois.

Au cours des deux journées passées dans la voiture, Nina n’avait cessé d’enrager à l’idée que son employeuse semblait trouver normal qu’elle l’accompagne de bonne grâce pendant plusieurs milliers de kilomètres, ne s'arrêtant que pour manger sur le pouce ou acheter des choses pour le bébé. C'était scandaleux. Mais elle n'en avait rien laissé voir. Toute la situation paraissait bizarre. Mrs. Hawkes avait l'air si effrayée, si frénétique qu'elle ne s'était même pas demandé pourquoi Nina faisait sa valise quand elle était venue la voir.

Bien entendu, elle ne pouvait savoir que Mr. Hawkes avait renvoyé la jeune femme quelques minutes plus tôt. C'était bien sa chance : elle passait devant Cameron Hawkes quand l'un des boutons de manchette en or de celui-ci était tombé de la poche trouée de sa jupe. Il n'avait pas mis longtemps à comprendre qu’elle avait volé la paire. C’était quelqu'un de très dur, et elle avait été surprise qu’il n’appelle pas la police; mais il s’était contenté de la congédier après quelques mots féroces. Puis Mrs. Hawkes avait fait son apparition chez Nina, pour lui demander de rassembler ses affaires aussi vite que possible : elles allaient séjourner quelques semaines chez des parents. La jeune femme n’y avait rien compris, mais s’était bien gardée de dire quoi que ce soit qui compromettrait sa bonne fortune.

Et voilà qu’elles se retrouvaient en plein milieu de nulle part, en sueur, épuisées, crasseuses — et à court d’argent, Nina était prête à le parier. On connaît l’histoire : l’épouse s’enfuit et se retrouve sans un sou, sans époux, sans travail, avec un bébé à nourrir. De toute évidence, Mrs. Hawkes ne s’était jamais occupée d’elle-même ne serait-ce qu’un jour de sa vie. Elle ne sait même pas quelle chance elle a, songea la jeune fille : à peine plus âgée que moi, et elle s’est déjà trouvé un riche mari. Pas question de venir en aide à cette enfant gâtée sans cervelle quand elle se rendra compte qu’elle a commis une énorme bourde.

Et pourtant, la situation pourrait se renverser, s’était dit Nina le matin même, tandis qu’elle regardait avec ennui défiler les kilomètres. Elle était certaine que Mr. Hawkes ignorait tout de ce prétendu séjour chez des parents. Et elle avait compris : il voudrait retrouver sa fille. Et il pourrait bien vouloir récompenser quiconque la lui ramènerait.

Nina n’avait pas encore bâti de plan, mais elle savait que, si elle devait tirer parti de cette occasion, il faudrait que ce soit avant qu’elles parviennent à destination. Au moins Kailey lui avait-elle dit qu’elles allaient à San Francisco. Nina ne savait trop ce qui devait se passer là-bas, mais avait le sentiment qu’il serait alors trop tard pour tenter quoi que ce soit. Mrs. Hawkes était sous la douche : c’était sa chance, peut-être la seule. Nina se hâta de fouiller dans le portefeuille de son employeuse, tombé du sac négligemment jeté sur le lit. C’était bien ce qu’elle pensait : cinquante dollars. Mr. Hawkes avait sans doute déjà fait annuler les cartes de crédit. Elle s'empara de l’argent, prit Bonnie dans ses bras et saisit sa propre valise.

Les clés de la voiture étaient sur la table de nuit. Nina tendit la main, puis s'arrêta en constatant qu'il y avait autre chose. Mrs. Hawkes ne se séparait jamais du pendentif qu’elle avait autour du cou ; mais cette fois, elle avait enlevé sa montre et son alliance avant de passer sous la douche. L'anneau était orné d'un diamant magnifique, fixé par deux baguettes sur une monture de platine. Sans lâcher Bonnie, la jeune fille le glissa à son propre annulaire. Il y avait un peu de jeu.

Dehors, personne en vue : c'était toujours la même chaleur brûlante. Nina se dirigea en toute hâte vers la Jaguar, installa Bonnie à l'avant, sur son siège de bébé, puis se glissa au volant, démarra et quitta le parking. Une fois le motel hors de vue, elle appuya à fond sur l'accélérateur, s’imaginant quelques minutes en être la propriétaire. Ce serait possible, maintenant — si elle était assez fine pour réclamer ce qu’il fallait à Cameron Hawkes : ni trop ni trop peu.

La rêverie de Nina prit fin brutalement quand Bonnie se réveilla et se mit à pleurer.

— Tais-toi donc ! lança la jeune Norvégienne d’un ton sec, sans quitter la route du regard.

Il fallait qu’elle réfléchisse. Pas question de refaire tout le trajet en sens inverse, et elle n'avait pas l'argent pour prendre, de Californie, l'avion jusqu'à New York. Que Cameron Hawkes s’occupe de tout. Elle avait besoin d'un téléphone. Il serait également nécessaire de s'arrêter pour le bébé : il ne restait plus que quelques couches, il lui faudrait aussi du lait et des petits pots.

Nina traversa une ville sans s'y arrêter : trop près du motel. La route était pratiquement déserte ; personne en vue, de rares maisons. Puis elle vit devant elle une église, en fit le tour et se gara de telle sorte que la voiture soit invisible de la route. Peut-être pourrait-elle téléphoner de l'intérieur ?

Bonnie pleurait toujours. Nina s'empara d’un biberon et prit la fillette dans ses bras. En temps normal, le bébé gazouillait et gloussait toute la journée, sans jamais crier, sauf quand elle était malade ou qu’on la nourrissait en retard. C’était vraiment une enfant facile. Nina soupira. Elle aimait bien le bébé, plus en tout cas que tous ceux qui lui étaient passés entre les mains depuis son arrivée aux États-Unis. Mais ce n’était pas une raison pour laisser passer sa chance. En fait, c’était faire une faveur à Bonnie que de la ramener à un père aussi riche.

Poussant l'une des grandes portes de bois, elle entra dans une pénombre fraîche. L’église était petite, avec un autel très simple, et ne devait pas avoir plus d’un demi-siècle. Des flèches de soleil filtraient à travers les vitraux, s’entrecroisant sur les bancs. Le bébé s’apaisa, comme s'il savait, Dieu sait comment, qu’il ne fallait pas faire de bruit dans un tel endroit. Nina s’assit au premier rang, berçant doucement Bonnie pour qu’elle reste tranquille.

On entendait au loin de la musique : la jeune fille reconnut une chanson country. Sur un côté, derrière une porte entrebâillée, on apercevait une religieuse assise à une table, un livre ouvert devant elle. Elle jeta un coup d’œil en direction de Nina, pour voir qui s’était aventuré dans l’église par un après-midi aussi étouffant. Apparemment satisfaite, elle sourit à sa visiteuse, puis se pencha pour éteindre la radio, et reprit sa lecture. Tout redevint silencieux. Nina s'amusa un instant à l’idée qu’une bonne sœur écoute des chansons de cow-boy. Mais le temps passait, et elle devait agir vite. Rien de plus facile à repérer qu’une jeune femme et un bébé dans une Jaguar rouge.

Son regard revint se poser sur la religieuse. Je parie qu'il y a un téléphone dans la pièce, se dit-elle. Mais elle préférait ne pas avoir de témoin. Elle réfléchit quelques instants puis, Bonnie dans les bras, se dirigea vers la porte. Apparemment, celle-ci donnait sur un bureau : les murs étaient recouverts de livres. Tout était vieux et bien fatigué, exception faite d’une énorme croix accrochée au mur derrière la religieuse. Celle-ci leva les yeux, l’air impassible.

— Excusez-moi, ma sœur, dit Nina d’un ton hésitant.

— Oui, qu’y a-t-il ? demanda l’autre d’une voix douce.

— Pourriez-vous... accepteriez-vous de me rendre un service ?... Je suis très gênée de vous le demander, poursuivit la jeune Norvégienne en détournant le regard, comme si elle était embarrassée. Elle se mordit l’intérieur de la joue aussi fort qu’elle put, pour faire venir les larmes.

— Qu'y a-t-il donc ? répéta la religieuse d'un ton patient.

Nina la regarda tristement, les yeux brillants :

— Mon mari... est... j'ai honte de le dire... Il est si grand, si fort... et voilà qu’il a frappé notre petite fille. Je veux l'emmener loin, très loin, là où il ne pourra plus lui faire de mal.

Alarmée, la religieuse se leva et se rapprocha de Nina :

— Que dites-vous ? Vous avez été battue ?

Nina hocha la tête en silence, et eut un petit sanglot :

— Si vous pouviez simplement veiller quelques minutes sur ma fille. Je dois rassembler certaines choses, puis je reviendrai et nous pourrons nous en aller. Je ne me pardonnerai jamais si je reste et le laisse la frapper encore.

— Mon enfant, n’y a-t-il pas une autre solution avec votre époux ?

— Ma sœur, vous ne le connaissez pas ! dit Nina en écarquillant les yeux, comme si cette pensée la terrifiait. S'il me retrouve, il me tuera. C’est un monstre. Ne me dites pas de retourner auprès de lui ! Je vous en prie, aidez-moi ! Vous êtes la seule à pouvoir le faire.

Nina ne pouvait pas le savoir, mais ces mots firent apparaître dans l’esprit de la sœur Marie Frances une image qu’elle s’efforçait de refouler depuis près de vingt ans. Celle de Grâce Dukes, un des membres de son église du temps où elle vivait dans le Maine. Un jour, Grâce était venue chercher aide et réconfort auprès d’elle, lui confiant que son mari la battait souvent. Elle mourait de peur, et voulait trouver un moyen de quitter la petite ville où ils vivaient, et de s'enfuir. Mais la sœur Marie l’avait convaincue que les liens du mariage étaient sacrés, qu'elle devait faire davantage d'efforts et avoir confiance en Dieu. Deux semaines plus tard, la jeune femme fut admise à l’hôpital, avec trois côtes cassées, une hémorragie interne et une fracture du bassin. Les médecins lui avaient dit qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfant.

La sœur Marie ne se l'était jamais pardonné. Après cela, son opinion sur le mariage changea, bien qu'elle n'en parlât jamais à quiconque. Elle cessa de croire qu’au nom de Dieu les femmes dussent subir les brutalités de leurs maris. Elle cessa de leur conseiller de rentrer chez elles et de prier, préférant leur suggérer de chercher les conseils de spécialistes, en même temps que la sagesse divine. Elle ne pourrait jamais effacer ce qui était arrivé à Grâce, mais pourrait peut-être empêcher que cela se renouvelle.

Pour autant, c’était autre chose que d’aider une femme à s’enfuir. Sans doute était-ce aller trop loin. Mais elle le ferait malgré tout.

— Très bien. Ne vous inquiétez pas, dit-elle à Nina en lui posant le bras sur l’épaule et en se dirigeant avec elle vers la porte de l'église. Faites ce que vous avez à faire, et revenez. Je prierai pour vous dans l’intervalle.

Elles sortirent dans le soleil et Nina, en reniflant, donna à sœur Marie le bébé, qui la regarda, surprise.

— Merci, dit la jeune femme en tendant un biberon à la religieuse. J’en ai pour peu de temps.

La sœur Marie suivit sa visiteuse et la regarda monter dans l’éclatante voiture rouge. Puis elle rentra dans l’église, se dirigeant vers son bureau, tandis que, dans ses bras, le bébé souriait et, de ses petites mains, s’efforçait d’attraper la croix qu’elle portait au cou. La religieuse lui rendit son sourire puis, s’asseyant, se mit à fredonner une berceuse.

Nina reprit la Route 1, se dirigeant vers le sud. Sans Bonnie, elle pourrait atteindre la ville la plus proche et faire ce qu’elle avait à faire sans crainte d’être reconnue; elle espérait simplement ne pas être trop loin de tout. Tâtant le siège du passager, elle découvrit les lunettes de soleil qu’elle avait abandonnées là, et les mit. La Californie était le premier endroit où elle se sentît vraiment à l’aise depuis son arrivée en Amérique. Les montagnes, l’océan, tout était si grand, si ouvert. Ça, c’était l’Amérique ! Si elle avait su, jamais elle n’aurait perdu de temps à New York.

Elle aurait aimé s'arrêter et admirer le paysage. Il était superbe : une autoroute à deux voies taillée dans le flanc des montagnes de Santa Lucia, et qui semblait émerger du bleu étincelant du Pacifique. Elle se sentit comme ivre. Un grand ciel au-dessus d'elle, pas un nuage en vue, et un soleil brûlant. Elle avait ouvert toutes les vitres, et il en venait une brise rafraîchissante.

Nina prit aussi conscience, peu à peu, qu'une grosse voiture, une conduite intérieure bleu sombre, la suivait. Elle avait fait son apparition quelques centaines de mètres auparavant, mais semblait venir de plus en plus près, beaucoup trop près. Ce n'était pas un endroit où l’on eût de la place pour manœuvrer. Agacée, la jeune Norvégienne accéléra. Fichus crétins d’Américains !

Jetant un coup d’œil dans le rétroviseur, elle vit qu’ils étaient deux dans la voiture. Conduire de cette façon, c’était risquer la catastrophe ! Qu'est-ce qu'ils avaient ? Elle appuya sur la pédale de frein, en espérant que cela les amènerait à ralentir. Peut-être ne se rendaient-ils pas compte?

Ils se rapprochèrent encore plus. Nina se mit à klaxonner furieusement, en essayant de leur faire comprendre qu’ils devaient se tenir à distance. Contrainte d'aller encore plus vite, elle fit une embardée et lutta pour éviter, sur la droite, le bord de la route, qui ne comportait pas de barrières de protection. Si seulement elle pouvait déboîter — mais les courbes de la route empêchaient de voir s’il venait quelqu’un en face.

Elle prit peur et se mit à suer. La voiture bleue accéléra, et vint se placer juste derrière elle. Nina hoqueta. Est-ce qu'ils essaieraient de la pousser hors de la route ? Elle fonça aussi vite qu'elle l'osa, sachant qu'un faux mouvement suffirait à lui faire perdre le contrôle du véhicule. Ses jointures étaient blanches tant elle agrippait le volant. Puis elle ressentit un choc très sec : la voiture venait de la percuter.

Gud hjelp meg! s'écria-t-elle. Au bord de la route, elle remarqua un endroit où elle aurait pu se garer pour laisser passer les autres, mais elle allait trop vite et ne pouvait courir ce risque. Elle sentit de nouveau que la voiture bleue la heurtait, comme pour jouer, cognant avec violence contre le pare-chocs arrière. Elle haletait, projetée en avant à chaque impact, s'efforçant désespérément de suivre la route.

— ARRÊTEZ ! hurla-t-elle. ARRÊTEZ !

Puis, brusquement, la voiture bleue obliqua vers la gauche, et percuta une fois de plus son pare-chocs au moment où Nina négociait un virage. Elle hurla quand la Jaguar quitta la route.

L'espace d'un instant, la voiture rouge parut suspendue en l'air, au-dessus des montagnes et de la mer. Puis elle plongea avec grâce, heurtant les rochers dans un bruit de tonnerre. Ses poursuivants la virent rouler sur les rocs déchiquetés, avant d'exploser. Ce fut comme une boule de feu, entraînant dans son sillage un panache de fumée noire, et qui ne s’arrêta qu'au bord du rivage.

Le feu fit craquer ses longues flammes, d'abord furieusement, puis plus doucement, jusqu'à ce qu'elles s'éteignent d'elles-mêmes. Il n'y eut plus que le soleil éblouissant, et de temps à autre le cri des mouettes qui prenaient leur envol.

Kailey Hawkes se sentait coupable. Elle avait décidé de prendre une brève douche, mais l'eau fraîche était si merveilleuse, si reposante après leur sinistre voyage, qu’elle n'avait pu résister à la tentation d’y rester longuement, laissant l'eau la masser et laver les horreurs de ces derniers jours — même si ce n'était que pour quelques minutes.

Elle finit quand même par émerger et, s'enveloppant dans la pauvre serviette du motel, sortit de la salle de bains pour laisser la place à Nina. La pièce était vide. Elle doit être sortie pour chercher quelque chose à manger, se dit-elle, et n'a pas voulu laisser Bonnie sans surveillance. Ce n'était pourtant pas dans ses habitudes de partir sans prévenir.

Troublée, Kailey s’assit au bord du lit et commença à sécher sa longue chevelure. Les effets du voyage se faisaient sentir : ses paupières étaient lourdes, elle dormirait comme une souche ce soir. Puis une idée lui revint. Nina avait dit ne pas avoir emporté d’argent. Comment allait-elle payer ce qu’elle comptait acheter ? Kailey tendit la main vers son propre portefeuille, pour voir si elle y avait pris quelque chose.

Il était vide.

L'estomac de Kailey se noua. Quelque chose n'allait pas. Elle jeta un coup d'œil dans le recoin où elle conservait toujours un billet de vingt dollars en cas de nécessité. Il était toujours là, au moins. Nina n'avait pas dû le voir.

Kailey remarqua sa montre, à côté de son portefeuille, et se la mit au poignet. Quoi qu'il se passât, il lui fallait d'abord s’habiller. Elle se rendrait à la réception et demanderait à l’employé si Nina avait laissé un message pour elle. Puis elle se figea. Où donc était son alliance ? Et les clés de la voiture ? Elle fit volte-face, tandis que son cœur se serrait. La valise de Nina avait disparu.

Kailey ferma les yeux, envahie par une terreur presque insupportable. Nina avait Bonnie. Et aucune intention de revenir.

— Oh non, non, non... chuchota-t-elle.

Rejetant la serviette, elle s’empara de ses vêtements et, tout en boutonnant son corsage, traversa en courant le parking, se dirigeant vers la réception. Sa frayeur ne fit que croître quand elle constata que la voiture n’était plus là. Mais comme elle arrivait à hauteur de la porte de verre, elle s’arrêta. Demander si on avait vu sa fille et la jeune Norvégienne au pair attirerait l'attention sur elle. C’était impossible. Bon Dieu, se dit-elle, je ne peux même pas appeler la police, qui pourrait contacter Cameron. C’était un risque qu’elle ne pouvait pas prendre.

Elle revint dans la chambre en courant, en s'efforçant de garder son sang-froid. Peut-être avait-elle mal compris, peut-être Nina tentait-elle de l’appeler. Mais rien ne troubla le silence.

Elle ne pouvait rester là sans rien faire. Dénichant un bloc-notes, elle y griffonna le numéro de téléphone de la chambre et fourra le bout de papier dans son sac. Puis elle ressortit. Cela ne faisait pas très longtemps. Nina ne pouvait pas être allée bien loin. Elle irait jusqu’à la ville la plus proche et verrait bien ce qu’elle pouvait y apprendre.

Kailey suivit la route, moitié marchant, moitié courant, en espérant qu’il passerait des voitures et qu’elle pourrait faire du stop. Mais elle était seule, et le soleil l’accablait sans merci. Elle fut bientôt en nage ; son corsage trempé lui collait à la peau, des pierres vinrent se loger dans ses hauts talons, qui n’étaient pas prévus pour marcher sur le bitume, mais elle ne s’arrêta pas. Il lui fallut près d’un quart d'heure avant qu’elle voie apparaître quelques boutiques. Se précipitant dans une petite épicerie, elle réclama le téléphone. Fort heureusement, Nina avait laissé la petite monnaie qui traînait dans le portefeuille. Kailey appela le motel. Sois là, sois là, pria-t-elle en silence. Cinq sonneries, six, sept. Rien.

Raccrochant, Kailey sortit en toute hâte. Elle parvint jusqu’à une station d’essence, tourna et déboucha dans la grand-rue. S'arrêtant, elle examina les rares voitures parquées là, à la recherche de sa Jaguar. Rien.

Elle se remit en marche en jetant un coup d’oeil dans les vitrines, se répétant sans arrêt que Nina et Bonnie étaient peut-être dans cette ville, sous son nez. Mais elle approchait du bout de la rue, et la panique la saisit de nouveau. Il y avait un restaurant de l’autre côté ; elle traversa, y entra et fouilla dans son sac à la recherche d’une pièce de monnaie. La radio jouait du rock à plein volume. Derrière le comptoir, un adolescent maigre versait dans des bouteilles de ketchup le contenu d’autres vieilles bouteilles. Il n’y avait pas d’autres clients.

— Où puis-je téléphoner? demanda Kailey d’un ton pressant.

Il s'arrêta un instant pour lui désigner le fond de la salle. Kailey appela de nouveau le motel. Une fois. Deux fois. Trois fois. Rien. Une voix à la radio fit intrusion dans ses pensées :

— Flash spécial. Une voiture est sortie de la route à quelques kilomètres de Monarch Heights. On ignore encore combien de personnes se trouvaient dans la Jaguar rouge.

Kailey ne se rendit même pas compte que le combiné lui tombait des mains. Sans rien voir, elle s'appuya contre le mur, en luttant pour refouler la nausée qui menaçait de l’emporter. On parlait de sa voiture, elle le savait. Mon Dieu, mon Dieu, ne me faites pas cela, supplia-t-elle en silence.

Puis elle se rendit compte que, derrière son comptoir, le jeune homme la dévisageait, en se demandant, de toute évidence, ce qui n’allait pas. Elle se redressa et s’efforça de réfléchir.

— J’ai besoin d’un taxi. Où est-ce que je peux en trouver un ici ?

— Le numéro est sur le panneau fixé au mur, à côté du téléphone, madame, répondit-il d’un ton ennuyé.

Kailey attendit devant le restaurant en se répétant que tout cela était une erreur. Qu’elle avait dû mal comprendre quelque chose que Nina lui avait dit. Quand le taxi arriva, elle lui demanda de prendre la Route 1 et de conduire jusqu’à ce qu’elle lui dise d’arrêter. L’accident n’avait aucun rapport. Elle se comportait de façon ridicule.

Elle fit stopper la voiture à un endroit en surplomb, un petit coude de la route à une centaine de mètres du lieu où des gens s’activaient. Puis, lui disant de l’attendre, elle poursuivit son chemin à pied, en s’efforçant de ne penser à rien. Elle saurait bien assez tôt. À mesure qu’elle s’approchait, elle s'interdit de regarder en bas. Elle demanderait à quelqu'un ce qui se passait, comme si elle était une automobiliste de passage. À quelques mètres, deux policiers discutaient; l'un d'eux tenait à la main un morceau de métal portant des traces de combustion. Une plaque d'immatriculation. Jaune, avec une bordure noire. New York. Comme sa voiture.

Kailey s’approcha, parvint à déchiffrer trois chiffres, les seuls qui fussent encore lisibles. 793. Les trois premiers numéros de sa propre voiture.

Elle se détourna pour regarder en bas. Au bord de l’eau, une carcasse métallique noircie, un simple squelette consumé. Rien ni personne n’avait pu survivre à un incendie comme celui-là.

Kailey sentit le sol se dérober sous ses pieds et s’accrocha à un grand cyprès tout proche, tandis que ses yeux erraient sur les rochers en contrebas. Divers objets étaient dispersés jusqu’au rivage, mais il était difficile de les identifier sous la lueur aveuglante du soleil. Elle mit sa main en visière, pour essayer de distinguer ce que c’était. Sur un rocher, une paire de lunettes de soleil, brisées. Un sac de toile rouge, celui dans lequel elle mettait les affaires de Bonnie. Ce qu’il contenait était dispersé autour : quelques couches, un ours en peluche, des vêtements d’enfant. Et juste un peu plus loin, la couverture rose et blanc que Bonnie aimait tant : elle s’y accrochait presque toute la journée, et s’endormait toujours en la serrant contre elle.

— Nnnnoooon..., geignit Kailey en se couvrant le visage.

— Madame, vous allez bien ? Où est votre voiture ?

Un policier s'approchait d’elle : il avait dû la voir là qui regardait. Kailey releva la tête vers lui, mais ce fut quelque chose d’autre qui retint son attention. Plusieurs automobilistes s’étaient garés là pour contempler le spectacle. Une autre voiture venait de les rejoindre, une conduite intérieure bleu sombre. Elle vit deux hommes, le nez chaussé de lunettes noires, en sortir et jeter un coup d’œil du haut de la falaise, tout en échangeant quelques mots.

Ce n’était pas possible. Kailey fit la grimace, sans prendre garde au policier qui lui demandait si elle avait besoin de quelque chose. Puis l’un des deux hommes, le plus grand, ôta ses lunettes pour se frotter les yeux. Kailey hoqueta, terrifiée. C’était John Trumbull. Elle avait raison. L’autre était Zack Moore. Deux hommes qui travaillaient pour son mari. Instinctivement, elle se déplaça pour que le policier se trouve entre elle et eux.

— Non, lui dit-elle, tout va bien. Je vais retourner à ma voiture, ajouta Kailey, en rassemblant tout ce qui lui restait de volonté pour sourire.

L'homme hocha la tête, rassuré, et s’en fut. De nouveau, elle s’appuya contre le cyprès, en priant pour que les deux autres ne la voient pas. Quand ils remontèrent dans leur voilure et partirent dans la direction opposée, elle s'effondra.

Cameron avait lancé ses hommes à sa poursuite, évidemment. Lille avait cru qu’emprunter des routes secondaires et partir si loin suffirait à la mettre en sûreté. Il leur avait fallu du temps, mais ils l’avaient rattrapée; sans doute avaient-ils surveillé toutes les routes depuis New York. Il l’avait bien prévenue: jamais il ne la laisserait s’enfuir, jamais il ne lui permettrait de le confondre publiquement. Il avait envoyé ses gorilles à sa poursuite. Pour la tuer. Pour tuer Bonnie. Et Nina était morte à sa place. Avec Bonnie.

Des sanglots de rage et de douleur l’étranglèrent. Seule une bête féroce pouvait tuer sa propre fille.

— Salaud ! hurla-t-elle à l’adresse du ciel vide, tandis que des larmes lui coulaient sur les joues.

C’était sa faute. Elle n’aurait pas dû s'enfuir ainsi. Elle connaissait suffisamment Cameron pour savoir qu’on ne plaisantait pas avec lui. Mais qui aurait pu croire...

Elle aurait dû. Bonnie serait vivante. Je l'ai tuée par mon égoïsme, ma stupidité. Kailey sanglota, le corps agité de sursauts. Si je n’avais pas été si sûre de moi, si persuadée qu'il était de mon devoir de le dénoncer, cela ne se serait pas produit... si seulement j’avais compris où Nina voulait en venir... si je ne m’étais pas éclipsée quelques minutes, en la laissant seule avec Bonnie...

— Tout est ma faute, chuchota-t-elle, en larmes.

Deux policiers passèrent à sa hauteur. L’un d’eux tenait quelque chose :

— Une bague avec un diamant, disait-il à son collègue. Avec la plaque d'immatriculation new-yorkaise, on devrait savoir qui c'est dans quelques minutes. Il n'y a pas des masses de Jaguar rouges sur les routes ! Un type venait en face juste au moment où la voiture plongeait, il dit qu'elle était conduite par une jeune femme brune, et qu'il l’a entendue hurler...

Kailey se redressa. Évidemment. La police croirait qu’elle était morte dans l’accident en même temps que Bonnie. Personne ne savait que Nina était avec elles. Même le gérant du motel ne l’avait pas vue : elle était restée dans la voiture pendant que Kailey remplissait le registre à la réception. Encore quelques minutes et Kailey Hawkes serait officiellement décédée.

La sœur Marie Frances marchait de long en large dans son bureau, en berçant tendrement dans ses bras le bébé endormi. Trois heures s’étaient écoulées depuis que la jolie jeune femme lui avait confié l'enfant. Elle lui avait donné le biberon peu de temps auparavant.

La religieuse se rassit. À part quelques brèves larmes, la fillette avait été un véritable enchantement tout l'après-midi, songea-t-elle en caressant ses cheveux si doux. Mais où donc était sa mère ? Cela suffisait; elle-même avait d’autres choses à faire. Tendant la main, elle alluma la radio et sourit en écoutant la musique country. Il était amusant qu’elle l’aimât tant, alors qu’elle avait grandi dans le Maine, sur la côte Est, bien loin des cow-boys et des rodéos. Elle écouta d’abord d’une oreille distraite le bulletin d’informations — puis, soudain, se tourna vers la radio, comme si la regarder pouvait lui permettre de mieux comprendre ce qu’elle entendait :

—... Il paraît pour le moment certain qu’une jeune femme était au volant de la Jaguar rouge et en a apparemment perdu le contrôle à cinq kilomètres au sud de Monarch Heights. La police, qui se trouve sur les lieux de l'accident, déclare qu’il n’y a pas de survivants...

Sœur Marie resta immobile, sidérée. La mère du bébé était repartie dans une Jaguar rouge. Et Monarch Heights était tout près.

C’était forcément cela.

Une lourde tristesse descendit sur elle tandis qu’elle contemplait l’enfant endormie dans ses bras. Sa mère venait brusquement de disparaître et, en une fraction de seconde, la vie du bébé avait été bouleversée à jamais. La religieuse ne pouvait qu’espérer que le père eût assez d’amour pour permettre à la fillette de surmonter cette perte.

Le père. Brusquement, sœur Marie se souvint. La jeune femme s’efforçait de lui échapper, elle avait dit qu’il la battait, et qu’il avait même frappé l’enfant. Pas question de le laisser seul avec elle.

Tu n’en as pas le droit, se dit-elle en silence. Ce n’est pas à toi de décider. Mais le visage de Grâce Dukes lui apparut, les yeux rougis, tout enflé après les coups reçus.

Non, se dit-elle en levant, avant de sortir de la pièce pour se diriger vers l'autel. Dieu lui avait confié la fillette, il devait y avoir une raison. Pas question de la confier à un père brutal, ni à la police, qui la lui rendrait. L'enfant avait droit à une vie qui ne serait pas violence et insultes.

Elle déposa le bébé sur un banc, puis s’agenouilla devant l'autel. Il y avait un orphelinat à Hampton, à une centaine de kilomètres. Elle y laisserait l'enfant. Personne n'avait besoin de savoir que, quelque part, existait un père, s'il était l’homme horrible que la malheureuse jeune femme lui avait décrit.

C’était la bonne décision. C’était la volonté de Dieu. Sœur Marie se signa et se mit à prier.

 

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