Passion

Cynthia Victor · Chapitre 23 sur 32

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Passion

Chapitre 22

 

 

Susannah ferma l’enveloppe et y colla un timbre. Qu’il était donc exaspérant de ne pouvoir parler à Ruth et de devoir se contenter de lui écrire ! Mais elle n’avait pas le choix. Il n’y avait pas de téléphone dans la chambre d’hôpital de sa mère adoptive, qui de toute façon était trop faible pour bavarder. Susannah appelait Lily régulièrement afin d’avoir des nouvelles de Ruth, à qui elle envoyait une lettre ou une carte postale au moins une fois par semaine.

Il était horrible de penser qu’elle était contrainte de vivre dans un endroit aussi abject — et pire encore d’imaginer ce que serait l’avenir si Susannah ne gagnait pas le concours. Ses sentiments pour Evan n’arrangeaient rien. Certes, elle ne comptait pas le revoir : son silence obstiné au retour de la réception, sa froideur quand il lui avait dit au revoir devraient suffire à le dissuader. Elle avait passé une soirée merveilleuse, mais la réalité s’était rappelée à son bon souvenir dès que tous deux avaient repris le chemin de Manhattan. Il aurait été absurde de l’encourager, de s'impliquer plus encore. Au demeurant, un sportif aussi célèbre et aussi séduisant n’aurait aucun problème pour trouver des filles pour occuper ses nuits.

Elle descendit poster sa lettre. Au retour, elle était dans le couloir quand le téléphone sonna. En toute hâte, elle se précipita sur le combiné.

— Susannah ? Evan Gardiner à l’appareil.

— Bonjour, Evan, répondit-elle en s’efforçant de dissimuler sa surprise.

J’espère que je ne vous dérange pas. Je me demandais si vous seriez libre samedi. Je pensais, si le temps reste au beau, Caire une balade en voiture à travers la campagne, dans le Connecticut par exemple. Si vous veniez avec moi, nous pourrions emporter un pique-nique et passer une bonne journée.

Réponds non, se dit-elle. Réponds non.

— C'est vraiment tentant. À quelle heure ?

 

Susannah prit la nappe soigneusement pliée dans le coffre de la Volvo, tandis qu’Evan en sortait un grand panier d'osier. Ils étaient partis assez tôt, pour profiter de la journée ensoleillée, empruntant de petites routes, s'arrêtant de temps à autre pour chiner chez un antiquaire ou admirer le paysage. Lorsqu’ils réalisèrent qu’ils mouraient de faim, il était déjà tard et il leur fallut un bon quart d’heure pour trouver un coin d’herbe où s’installer.

— Ça pèse une tonne ! lança Evan en posant le panier, avant de venir aider Susannah à étendre la nappe. Où sommes-nous donc, en fait ?

— Près de Kent. Je me demande comment nous pouvons déjà être si loin dans le Nord !

Ils échangèrent un sourire, sans que ni l’un ni l’autre ne veuille avouer ce que tous deux pensaient : ils étaient ravis d’être ensemble, et ne s’étaient pas rendu compte de la distance parcourue.

Evan ouvrit le panier et grommela.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Susannah en s’approchant.

— Non, non, mais j’ai bien l’impression que ma mère est derrière tout ça. Pas étonnant que ça soit si lourd ! J’avais pourtant demandé à Alice de prévoir quelques sandwiches, quelque chose de simple ! Et voilà : pâté ! Trois fromages différents ! Pain français, raisin... deux bouteilles de vin, et des grands crus, caviar, petits gâteaux, assiettes de porcelaine... Où ma mère croyait-elle donc que j’allais ? Alice a dû lui dire que je partais en pique-nique, et elle n’en a pas demandé davantage !

Susannah éclata de rire :

— Ce sera une vraie torture que de manger tout ça.

— J'ai l’air d'un ingrat, hé ? Je suis désolé. Si j’avais été chez moi, je m'en serais occupé moi-même, mais à Bedford c’est à peine si on me laisse entrer dans la cuisine. Quand je vais me promener, je préfère plutôt un énorme sandwich et des chips.

— Moi aussi. Essayons de faire avec.

Ils remplirent leurs assiettes et se mirent à manger.

— Dites-moi donc comment vous en êtes venue à faire de la photo, demanda Evan en prenant du pain.

Susannah se taillait une part de fromage. Elle s’arrêta net. Elle était lasse de se surveiller, de redouter de se trahir. De toute façon, se dit-elle, il n'y a aucun danger à répondre à sa question.

— Je suivais les cours d'une école de gestion, et la photo n'était encore qu’un passe-temps. En fait, c'est mon amie Bibi qui m’a encouragée à prendre la chose au sérieux.

— Et qui est Bibi ?

— Elle s'appelle Bibi Frost, nous étions voisines et nous sommes devenues amies.

— Bibi Frost, l'actrice ?

— Vous la connaissez ?

— Comme tout le monde ! Elle arrive de nulle part et devient une des actrices les plus cotées de Hollywood.

— Je ne savais pas que vous autres, sportifs, vous vous intéressiez au show-business, lança-t-elle, taquine. Je pensais que vous ne vous préoccupiez que de vos résultats. Et des femmes, bien entendu, avec toutes ces fans !

— Hé, nous allons au cinéma, nous avons des conversations normales et nous lisons le journal au moins une fois tous les dix ans, répondit Evan en riant. Quant aux femmes, ce n'est pas un sujet dont peut discuter un homme bien élevé.

— Vous êtes un adulte, ce ne sont pas mes affaires.

— Peut-être qu’elles pourraient être les vôtres, dit-il d'un air grave.

Le sourire de Susannah se figea net, et elle baissa les yeux.

— Bon ! dit Evan en se levant. Je crois qu'il est temps de repartir.

Ils se mirent à rassembler assiettes et récipients. Les yeux de Susannah tombèrent sur les bras d'Evan, si forts, si musclés. Elle eut envie de le toucher. Elle le regretta aussitôt.

 

Susannah ne savait plus où donner de la tête. Comment diable un tel désordre pouvait-il régner dans le séjour ? Il était presque seize heures, et Evan serait là d'un moment à l’autre. Autrefois, elle était si nette, si ordonnée ! Tout était à sa place ! Manifestement cette époque était révolue. La jeune femme qui passait des heures à repasser, qui ne se couchait pas sans avoir lavé la vaisselle était loin. Bon débarras ! pensa-t-elle. C'était bien mieux comme ça.

Pour autant, elle tenait à ce que l’appartement ait l'air présentable. Ces dernières semaines, Evan avait appelé plusieurs fois, et elle avait été incapable de dire non. Quelques jours après leur pique-nique dans le Connecticut, ils étaient allés déjeuner à Soho, avant de flâner dans les boutiques et les galeries d’art. La semaine suivante, il l'avait emmenée au restaurant et au théâtre. Un autre jour, ils avaient fait une promenade en bateau aux environs de Long Island, et le week-end suivant s’étaient rendus à la plage d'Amagansett. Ils discutaient, riaient beaucoup, mais Evan s’était contenté de prendre sa main. Susannah faisait en sorte de ne pas l’encourager davantage — et d’oublier que ce simple geste suffisait à la rendre follement heureuse. Elle devait se faire violence pour ne pas l’embrasser. Il lui fallait donc se contenter de plonger les yeux dans les siens, et prier en silence pour qu’il ne découvre jamais la vérité.

Mais, si elle parvenait à lui cacher ce qu’elle éprouvait, il lui était impossible de se duper elle-même. Elle était tombée amoureuse de lui, et ce dès l’instant où il avait ouvert la porte de la demeure des Hawkes. Ce n'est pourtant qu’au cours de ces dernières semaines qu’elle s’était rendu compte à quel point il était intelligent, facile à vivre. Il avait beaucoup d'humour et était d’une compagnie très agréable. En même temps, Susannah ne pouvait oublier avec quelle facilité elle avait succombé à Peter Manzoni, et se répétait qu’elle commettait peut-être la même erreur — tout en sachant qu’Evan était tout à fait différent, sincère et prévenant. Cela se sentait dans la façon dont il la regardait, dans le ton de sa voix.

Le problème, c’est que chaque nouveau rendez-vous accroissait le risque qu'il découvre son imposture — et que chaque fois qu’il reparlait, elle mourait d’impatience de le revoir. Elle aurait voulu passer tout son temps avec lui. Mais, bien entendu, ses désirs à elle n'avaient aucune importance. Quand il découvrirait la vérité — ce qui ne tarderait sans doute pas —, il la mépriserait et tout serait terminé. Celte pensée lui était insupportable. Si seulement ils pouvaient continuer ainsi indéfiniment ! Susannah s’était bornée à faire parvenir quelques photos supplémentaires à Cameron, sans chercher à le contacter, malgré les conseils avisés de Jamie. Mais elle ne voulait être qu'avec Evan. En évitant son beau-père, elle pouvait presque se convaincre que tout était normal et oublier le jeu dangereux dans lequel elle s'était lancée.

Elle alla dans la salle de bains, prit une brosse et entreprit de se coiffer. Tu es complètement folle, dit-elle à celle qu’elle apercevait dans le miroir. Contente-toi de prendre les choses comme elles viennent, parce que ça ne durera pas.

Elle avait à peine terminé qu’Evan arriva, vêtu d’un blazer bleu marine, d’une cravate à rayures et d’un pantalon gris.

— Tout est prêt ? demanda-t-il quand elle vint lui ouvrir.

— Absolument ! Je ne voulais pas te mettre en retard. Tu es superbe !

— Tu crois ? Tu ne trouves pas que ça fait un peu trop sérieux ?

Ainsi, il était tendu. D’ordinaire, il paraissait parfaitement à l’aise, et insouciant. Susannah eut envie de sourire, mais craignit de l’embarrasser. D’ailleurs, il avait de bonnes raisons d’être nerveux. Commenter un match de baseball sur une chaîne de télé nationale était une grosse affaire, même s'il avait feint de prendre cela à la légère quand il lui avait demandé de l’accompagner.

À mesure qu’ils approchaient du Shea Stadium, l’anxiété d’Evan ne fit que croître. C’était pour lui une occasion en or. WOR-TV, avait-il expliqué à Susannah, était ravie à l’idée que le joueur de première base des Pirates puisse commenter le match entre son équipe et les Mets de New York. On lui avait par ailleurs clairement laissé entendre que, s’il s’en sortait bien, cela pourrait avoir des suites. Peut-être même pourrait-il se reconvertir, le moment venu. Bien entendu, s’il échouait, il pourrait dire adieu à la télé : il avait peu de chances de retrouver jamais une possibilité pareille.

— Je sais que tu vas être formidable, dit-elle pour l’encourager. Ce sera quand même plus facile de parler de ta propre équipe, non ?

Il fit la grimace.

— S’il s’agissait seulement de dire tout ce qui me passe par la tôle, je ne serais pas inquiet. Mais j’ai peur de ne pas m’être assez préparé.

— Ce n’est quand même pas ta faute s’ils t’ont prévenu si tard !

— Je sais bien ! On ne choisit pas. J’ai intérêt à être bon, c’est tout.

Susannah eut envie de lui caresser les cheveux, et de l’assurer qu’il serait parfait. Le découvrir si vulnérable la bouleversait.

Ils se garèrent dans un parking réservé à la presse et aux invités de marque puis, après avoir franchi un tourniquet, empruntèrent le long couloir souterrain et lugubre qui conduisait aux tribunes. Ayant déjà joué dans ce stade, Evan connaissait les lieux, et il accompagna Susannah jusqu’à sa place ; lui-même passerait le match dans la cabine réservée à la presse. Comme on lui avait demandé d’être là une heure et demie à l’avance, le stade était encore presque vide. Il s’assit à côté de la jeune femme.

— On est vraiment tout près, dit-elle. Et on a une vue extraordinaire !

— C’est bizarre, mais j’ai rarement l’occasion de voir les choses sous cet angle. Je suis toujours dans les vestiaires ou sur le terrain. Je ne passe jamais beaucoup de temps dans les gradins ! Si seulement tu pouvais venir avec moi.

— Allons, allons, je serai très bien ici. C’est une place merveilleuse, et de toute façon tu as d’autres choses à penser.

Il montra du doigt des gradins sur leur droite.

— C’est réservé aux femmes des joueurs et aux grosses légumes. Il y a aussi une ambulance et un médecin.

Susannah le laissa bavarder — il semblait ne pas prêter la moindre attention à ce qu’il disait. Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Il avait encore largement le temps, mais peut-être ferait-il mieux de rester seul pour se concentrer.

— Tu devrais y aller, dit-elle.

— Tu ne t’ennuieras pas ?

— Pas du tout ! Il faut que tu le prépares.

Il se leva.

— Je viendrai te chercher le plus tôt possible après la fin du match. Ça ira ?

Susannah le regarda, attendrie par ses prévenances malgré l'anxiété qui le tenaillait. Elle mourait d’envie de l’embrasser.

— Bonne chance, Evan.

Il ne répondit pas, mais elle vit dans ses yeux qu’il n’ignorait rien de ses sentiments.

Le stade se remplissait lentement. Susannah s’acheta un hot-dog et une boisson gazeuse, et suivit des yeux les supporters qui s'installaient. Autour d’elle, beaucoup de gens semblaient se connaître, et elle s’amusa à deviner s'ils étaient ou non liés aux joueurs ? Épouse, petite amie, frère cadet... Le match commença enfin.

Dans son appartement de Manhattan, Evan avait réglé le magnétoscope, de façon à enregistrer le match et ses propres commentaires. Susannah et lui étaient convenus de regarder la bande ensemble, pour pouvoir juger de ce qu’il avait fait. De sa place, la jeune femme n'avait aucun moyen de savoir comme cela se passait pour lui ; elle préféra s'intéresser au match de façon à pouvoir en discuter sérieusement. La partie fut serrée, et les Pirates ne l'emportèrent que de justesse. Susannah se retrouva debout à hurler avec leurs supporters, tandis que ceux des Mets leur jetaient des regards mauvais.

Le stade se vida très vite. Levant les yeux par-delà les projecteurs, elle vit que la nuit était tombée. Quelques minutes auparavant, il y avait là des milliers de personnes manifestant bruyamment, et voilà qu’elles avaient disparu. Elle eut le sentiment d'une solitude étrangement paisible.

Puis Evan arriva, souriant et manifestement tout excité.

— Alors ? demanda-t-elle en se levant.

— Je ne sais pas, mais je crois que ça s’est bien passé, répondit-il en la prenant par la taille. Mieux que bien, même.

Sans réfléchir, elle passa les bras autour de son cou et se serra contre lui. Leurs visages se touchèrent — et ils s'embrassèrent. Elle sentit enfin ses lèvres contre les siennes, et eut enfin le droit de poser les mains sur ses larges épaules; elle aurait voulu que cela n’ait jamais de fin. Mais elle eut un sursaut de volonté et se dégagea de son étreinte.

Elle détourna le regard et, s'emparant de son sac à main, descendit les marches en toute hâte.

Sur le trajet du retour, elle resta un moment silencieuse, mais ne tarda pas à se laisser gagner par l’enthousiasme d’Evan.

— Il se passe tant de choses à la fois, il y aurait tant à dire ! Mais on n’a qu’une seconde pour en décider. Il m’a fallu un moment pour m’adapter... j’ai manqué l’occasion de dire que la balle ne rebondit pas de la même façon sur de l’herbe et sur une pelouse artificielle, mais j’avais le rythme. Tu vois ce que je veux dire ?

— Pas vraiment, répondit-elle en riant, mais je peux imaginer. Tu m’as l’air content de toi.

Le visage d’Evan prit quelque chose d’enfantin.

— Je ne voudrais pas me vanter, mais tout le monde avait l’air satisfait. Walter Markham, le présentateur, m’a serré la main et m’a dit que j’avais fait — je cite — « un travail exceptionnel pour un débutant ».

— C’est sensationnel !

— Je crains surtout qu’ils ne disent ça à tous les joueurs qui viennent là.

— Peut-être, mais je suis sûre que tu as vraiment été super. Je meurs d’impatience de voir la cassette !

Vingt minutes plus tard, Evan fit entrer la voiture dans un garage proche de son appartement de la 89 e Rue — dont il avait déjà parlé à Susannah, mais qu’elle n’avait encore jamais vu. Ils approchèrent d’un grand immeuble datant manifestement d’avant la guerre. L’entrée était faiblement éclairée, on y apercevait des fauteuils d’allure accueillante. Un endroit sympathique, sans prétention — tout à fait ce qu’elle attendait d'Evan.

Le séjour de son appartement était simple, mais confortable : un tapis d’Orient, deux sofas de velours, un fauteuil, des rayonnages montant jusqu'au plafond. Une porte donnait sur le cabinet de travail, qui abritait un grand bureau et un fauteuil de cuir. Là encore, les murs étaient presque entièrement recouverts de livres.

Evan ôta sa veste et défit sa cravate.

— Tu es sûre de vouloir regarder ça ? Tu n’es pas obligée !

Susannah ôta ses chaussures et s’installa sur un sofa.

— Tu plaisantes ou quoi ? Je meurs d’impatience !

— D'accord, d'accord, tu l'auras voulu.

Il alluma le poste, s'empara de la télécommande et vint s’asseoir à côté de la jeune femme.

— Avant de commencer, il faut me promettre d'être franche. Enfin, pas trop!

— Pas de problème !

Ils virent d'abord des plans d'ensemble du terrain, où les joueurs s'échauffaient. La voix du commentateur se fit entendre :

— ... une petite surprise aujourd'hui. Comme vous le savez, Evan Gardiner, la première base des Pirates, est hors course depuis juin dernier suite à une blessure au genou. Il va nous donner son opinion sur le match. Heureux de vous avoir parmi nous, Evan.

La voix de celui-ci était forte, et ne trahissait aucune nervosité :

— Je suis ravi d'être ici. Quand on ne peut pas jouer, on peut toujours expliquer à quel point on aurait fait du bon boulot si on avait vraiment joué !

Le présentateur éclata de rire.

— C'est un excellent début ! dit Susannah. Tu l'as fait rire dès ta première réplique.

— Je crois que ça a compté, en effet.

Susannah eut donc l'occasion de revoir le match, mais cette fois avec les explications des deux journalistes et d’Evan. Ils lui posèrent beaucoup de questions sur les premières bases des deux équipes, et il analysa leur stratégie et leurs problèmes de façon très claire et très intéressante. Susannah était enthousiasmée. Il eut beau lui répéter qu'elle n'était pas obligée de tout regarder, elle tint à suivre la partie jusqu’à la fin ; c'était la première fois qu'elle comprenait vraiment toutes les subtilités du baseball, et elle fut surprise de découvrir à quel point ce jeu était fascinant.

Quand ce fut enfin terminé, Evan éteignit le poste.

— Bon sang, il est deux heures du matin ! s'exclama-t-il en jetant un coup d'œil à une pendule posée sur la bibliothèque. Comment as-tu pu supporter ça deux fois de suite ?

— Rien de plus facile ! dit-elle en souriant.

Il se tourna vers elle, puis s'approcha du sofa, tandis que Susannah retenait son souffle. Ce qu'elle espérait depuis si longtemps allait se produire. Elle aurait pu l'arrêter, se lever et partir sur-le-champ. Mais elle ne pouvait bouger. Il s'assît, passa doucement un doigt sur ses lèvres, rapprocha lentement son visage du sien. Puis il la prit dans ses bras et l'embrassa. Susannah soupira de plaisir. Il caressa sa poitrine, ses joues, ses cheveux, sa nuque, faisant naître une chaleur brûlante dans tout son corps.

Tout en la serrant contre lui, il embrassait son visage.

— Susannah, dit-il d'une voix rauque, laisse-moi te faire l'amour.

Elle se blottit contre lui, sachant désormais qu’il la désirait autant qu'elle le désirait. Il la souleva sans effort et l’emporta vers la chambre; tous deux tombèrent ensemble sur le lit, où ils se dévêtirent en toute hâte. Elle se sentit glisser dans un lac sans fond, perdue dans la chaleur de son désir, se serra plus fort encore contre son corps d’athlète.

— Tu es si belle, chuchota-t-il, embrassant son cou, ses seins, son ventre.

— Evan, Evan...

— Susannah, j'ai tellement envie de toi.

Quand ce fut terminé, ils restèrent étendus, immobiles, bras et jambes mêlés. Elle enfouit son visage contre sa poitrine, tentant de voir un peu plus clair dans le torrent de sensations qu’elle éprouvait. Faire l’amour avec lui était si différent : le sexe, la tendresse se mêlaient. C’était un véritable choc que de s’abandonner au désir en se sentant passionnément aimée en même temps.

Elle le regarda et il eut un sourire, puis son expression se fit plus grave. Il s’appuya sur un coude et lui dit doucement :

— Susannah, qui es-tu ?

Elle le fixa sans rien trouver à répondre.

— Non, attends, reprit-il en secouant la tête. Laisse tomber. Je ne veux pas savoir.

Au matin, elle se réveilla et constata qu'Evan n'était plus à son côté. Il était sept heures trente; elle enfila son corsage et son pantalon et se dirigea, pieds nus, vers la cuisine. Vêtu d'un jean et d'une chemisette, il préparait des œufs brouillés en buvant une tasse de café. Comme il est beau, pensa-t-elle.

Lorsqu’il l'aperçut, il vint vers elle et la prit dans ses bras.

— Bonjour, dit-il en l’embrassant.

— Déjà debout à cette heure ?

— Il faut que je repasse à Bedford, j’ai rendez-vous là-bas avec un type. Un petit café ?

Susannah hocha la tête.

— Merci. Alors, il faut que tu y ailles ?

— Pas avant qu’on ait déjeuné ! J’allais d’ailleurs te demander si tu ne voulais pas venir avec moi. Ça ne devrait pas durer trop longtemps, et après nous pourrions faire quelque chose.

Elle s'efforça de ne pas trop montrer à quel point elle était heureuse qu’il ne la renvoyât pas ; elle ne pouvait supporter l’idée d’être séparée de lui.

— Est-ce qu’on pourrait repasser chez moi, que j'aie le temps de reprendre figure humaine avant qu’on y aille ?

— Bien sûr.

Evan leur servit les œufs brouillés au moment même où quatre tranches de pain jaillissaient du grille-pain.

Susannah se raidit d’un seul coup. Qu’est-ce qui lui prenait ? Aller à Bedford signifiait rencontrer de nouveau Cameron et le reste de la famille. Était-ce nécessaire ? Elle était incapable de réfléchir : être avec Evan était la seule chose qui comptât. Elle soupira.

— Quelque chose ne va pas ?

— Non, non, rien.

Susannah fut envahie par un mélange d’amour et de souffrance. Quand il découvrirait à quoi elle jouait, il la mépriserait. Et il n’y avait aucun moyen de s’en sortir. Mieux valait n’y plus penser. Evan était retourné vers la cuisinière. Elle s’approcha et l’embrassa dans le cou.

— Tout est parfait, chuchota-t-elle.

 

— Encore un peu de café, Mr. Hawkes ?

— Non, Mary, merci.

Cameron ne se souvenait plus du prénom de la bonne, mais Mary ferait l’affaire. Mieux valait que Lionel ne sût pas qu’il ignorait comment s’appelaient ses domestiques. Mais comment faire? Ils changeaient si souvent!

— Mr. Shea en reprendra peut-être une tasse, en revanche, Lionel ?

— Non, merci, je suis repu ! Un petit déjeuner merveilleux,

Cameron ! Mon taux de cholestérol va grimper à la verticale; mais ça en valait la peine!

Cameron eut un petit rire. Tu devrais venir plus souvent, se dit-il. Peut-être que lu tomberais raide mort et que je pourrais mettre la main sur ta fichue compagnie sans avoir à te faire tant de ronds de jambe.

Lionel se leva.

— C’est quand même dommage que votre femme ne se sente pas bien. J'aurais aimé qu'elle se joigne à nous.

— Oui, je vais aller prendre de ses nouvelles, répondit Cameron d’un air préoccupé. Cela m'inquiète que Tish reste au lit; cela ne lui ressemble pas.

— Je vous attendrai dehors avec les raquettes. Saluez-la de ma part.

— Je n'y manquerai pas, répondit Cameron.

Il n'avait aucune intention d'aller voir Tish. Elle n'était nullement malade, simplement au lit avec une vodka, comme chaque matin. C'était d'ailleurs Cameron lui-même qui lui avait dit de ne pas descendre tant que Lionel serait là. Le soir, elle y arrivait encore, mais il ne tenait pas à ce que quiconque vît à quoi elle ressemblait le matin. Il alla dans son bureau et sortit deux cigares d'une boîte. Cela plairait à Lionel après le match. Cameron fronça les sourcils. Une partie avec lui revenait à affronter un hippopotame. Shea ne savait pas jouer, et il était de surcroît en trop mauvaise forme physique, mais il déclarait adorer cela, et Cameron devait lui servir de partenaire.

Quand, quelques minutes plus tard, il sortit de la maison, il fut stupéfait de voir Lionel en pleine conversation avec Susannah Holland et Evan.

— Bonjour ! lança gaiement Cameron. Qu'est-ce qui vous amène à Bedford par une si belle journée ?

— Cameron ! dit-elle. C'est agréable de vous revoir. Je suis ici avec Evan pour un petit moment.

Donc, ils ont couché ensemble cette nuit, songea Cameron en observant les deux jeunes gens. Et ce devait être la première fois. Il se retint d’éclater de rire. Qu'ils soient attirés l'un vers l'autre ne l'étonnait pas : c'était évident lors de la grande soirée qu’il avait donnée. Peut-être leur première rencontre avait-elle été un peu fraîche, mais le courant avait fini par passer. Cameron faisait surveiller Susannah par un détective et savait qu'elle passait beaucoup de temps avec Evan. II avait d’abord pensé à les séparer; mais, à bien y réfléchir, il n’avait vu aucune raison d’intervenir dans leur petite histoire. Si Evan était assez sot pour tomber amoureux d’elle, il serait anéanti quand elle serait démasquée. Il voulait à tout prix s’exposer à ce genre d’humiliation ? Grand bien lui fasse. L’idée de s’en débarrasser en faisant d’une pierre deux coups amusait beaucoup Cameron.

— Restez donc déjeuner ici, Susannah, dit-il. Evan doit quand même vous partager avec nous.

— Je ne crois pas que ce soit possible, intervint Evan d’une voix neutre. J’ai rendez-vous et ensuite j’irai voir maman. Après, nous repartirons.

— Quel dommage ! C’est vrai, ta mère ne va pas bien. C’est assez inhabituel de sa part, non ?

— Oui. J’y vais tout de suite. Battez-le bien au tennis ! ajouta Evan à l’intention de Lionel.

— C’est peu probable, j’en ai peur! dit Shea en riant.

Tout le monde échangea des salutations.

— Ton beau-père est vraiment quelqu'un d’impressionnant, dit Susannah à Evan en entrant dans la maison.

— Bon Dieu, Susannah, regarde-le d’un peu plus près ! Tu ne vois donc pas que c’est un salaud ?

— Mais que veux-tu dire ? s’exclama-t-elle. Jamais elle ne l'avait entendu parler ainsi.

Evan se rendit compte qu’il l’avait choquée et voulut s’expliquer plus calmement :

— C’est un homme très dangereux. II...

— Evan chéri, tu es à la maison ! C'est merveilleux !

Tish Hawkes descendait l’escalier, vêtue d’un peignoir de soie rose, décoiffée, et le visage outrageusement maquillé. Susannah fut stupéfaite : ce ne pouvait être la femme élégante qu’elle connaissait. Elle la regarda, pétrifiée, tandis que Tish manquait de peu trébucher. Evan se précipita pour l’aider.

Elle saisit la balustrade d’une main.

— Ne t’en fais pas, tout va bien. Tout !

Puis elle chuchota d'une voix de conspiratrice :

— Ils sont partis ?

Mon Dieu, songea Susannah, elle est complètement ivre.

— Maman, dit Evan, accablé que la jeune femme soit témoin de la scène, remontons à l'étage. Tu devrais t'étendre et te reposer.

— Me reposer ? C'est inutile! lança Tish d'un ton belliqueux. Je me reposerai quand je serai morte. Ce qui ne saurait tarder! poursuivit-elle d'une voix indistincte en continuant à descendre les marches. Et ce sera tout aussi bien !

Evan grimpa l'escalier à sa rencontre et passa un bras autour de sa taille.

— Maman, je ne me sens pas bien non plus. Peut-être pourrais-tu m'aider à monter dans ma chambre et à m'asseoir. Ça me rendrait vraiment service.

— Bien sûr, chéri ! s’écria Tish. Mon pauvre petit !

Ils montèrent tous deux tandis que Susannah restait clouée sur place, trop épouvantée pour bouger. Elle entendit une porte se refermer. Evan apparut en haut de l'escalier, perdu dans ses pensées, et descendit vers elle à pas lents. Il est si merveilleux, pensa-t-elle. Et il tient à moi. Susannah l’avait senti dans chacune de ses caresses, chacun de ses baisers. Elle ne le méritait pas. La jeune femme fut accablée de tristesse. Elle savait qu’elle allait le perdre. C’était écrit depuis le début.

 

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