Passion
Chapitre 30
Le bruit de la porte qui s'ouvrait fit accourir la bonne.
— Ce n'est que moi, Alice, dit Tish. Ne vous inquiétez pas.
— Bien, Mrs. Hawkes, répondit la femme d’un ton poli.
Tish se doutait que le personnel, à Manhattan comme à
Bedford, se demandait si elle avait vraiment quitté son mari — d’autant plus que, la première fois, bien des années auparavant, elle avait misérablement échoué. Mais elle se contenta de lancer un sourire à Alice, sans poursuivre davantage la conversation, et se dirigea vers sa chambre. Elle savait que Cameron était absent, mais ne pouvait s’empêcher de se sentir nerveuse. Heureusement, c’était la dernière fois qu’elle venait ici. Une fois qu’elle aurait récupéré le reste de ses papiers personnels, elle serait libre pour de bon, et pourrait entamer une vie nouvelle.
Quelle chance j’ai, songea-t-elle, de pouvoir compter sur tant de gens. Bibi lui avait rendu un service inestimable; Tish lui en serait toujours reconnaissante. Malgré son emploi du temps, l’actrice trouvait le temps de l’appeler chaque jour depuis le plateau de tournage de son nouveau film, pour prendre de ses nouvelles et lui dire quelques mots d’encouragement.
Mais c'étaient surtout ses enfants, Evan et Olivia, qui avaient été d’une sollicitude inattendue. Evan l’avait installée dans un nouvel appartement, s'occupant de tout, servant de caution pour le loyer, et ouvrant pour elle un compte en banque sur lequel il avait déposé une somme généreuse, lit il lui rendait visite tous les deux jours, et ils allaient se promener, déjeuner ou voir un film. Maintenant qu'elle avait cessé de boire, elle était enfin capable de parler avec lui, de l’écouter vraiment. Plus de cachotteries ou de mensonges; l’un et l'autre pouvaient désormais affronter lucidement le passé. La veille, ils étaient allés du côté de Riverside Drive, et Evan lui avait révélé à quel point son mariage avec Cameron lui avait été pénible.
— Je suis restée avec lui à cause de vous deux, avait dit Tish tristement. Bien entendu, je comprends maintenant à quel point c'était destructeur pour nous trois. Mais je n’avais pas de quoi vous faire vivre. J'ai bien essayé, mais j'ai échoué.
— Tu ne peux pas savoir à quel point j’étais fière de toi quand tu as ouvert ce salon de thé.
— Ah bon ? Je croyais que c'était le cadet de tes soucis. Tu étais loin, en fac...
— Tu plaisantes ? La plupart des gens n’auraient jamais eu assez de cran pour se lancer. Même si ça m’a paru insupportable que tu retournes chez lui, je n’ai jamais considéré que tu avais échoué.
— C’est gentil de me dire ça, avait balbutié Tish, émue.
— D’ailleurs, à cette époque-là, j’étais déjà en fac, hors d’atteinte. Les dégâts remontent au temps où j’étais plus jeune.
— Après ton père, j’ai vraiment fait le mauvais choix!
— Disons que tu aurais pu voir un peu plus loin.
Tous deux avaient éclaté de rire.
Tish ouvrit le tiroir de sa coiffeuse pour y prendre son passeport. Quel bonheur que de discuter avec Evan, d'affronter enfin la vérité. Mais il est vrai qu'il y avait toujours eu entre eux un lien très fort ; Olivia l’avait beaucoup plus surprise. Après avoir quitté la maison de son père, elle avait appelé Tish un jour, en lui proposant de déjeuner avec elle. Elle avait été soulagée de voir que sa fille était décidée à commencer une vie nouvelle. Mais toutes deux s’étaient éloignées l'une de l'autre au fil des années, et il leur faudrait beaucoup d'efforts pour renouer vraiment. Tish s'efforçait de ne pas trop se reprocher d'avoir négligé Olivia, pendant ces dix années empoisonnées par l'alcool et les tranquillisants. On ne pouvait revivre le passé; seul l’avenir comptait. Mes pauvres enfants, se dit-elle. Que Dieu me pardonne. Evan et Olivia, en tout cas, l’avaient déjà fait.
Et pourtant, Tish savait qu’elle n’était pas encore sortie d'affaire. Avec l’aide de Bibi et des Alcooliques Anonymes, elle avait surmonté son alcoolisme, mais il y avait des soirs où il paraissait impossible de survivre une minute de plus sans un verre, ou du moins sans une pilule qui la plongerait dans le sommeil. Elle en avait parlé avec l’actrice, comme avec ses enfants, et tous trois étaient du même avis : elle ne pouvait prendre le risque de replonger dans cet enfer. Demain elle entrerait dans un centre de traitement. Son orgueil en souffrirait, mais il était trop tard pour s’en soucier désormais — et d’ailleurs, qu'est-ce qu’une femme qui avait passé vingt ans avec Cameron Hawkes pouvait encore savoir de la fierté ?
Le plus incroyable, au fond, c’est qu’elle devait tout à Susannah Holland. C’était elle qui lui avait amené Bibi, et qui, pour Dieu sait quelle raison, avait mis les choses en branle. Tish se souvint, non sans embarras, de la fausse politesse qu'elle-même lui avait témoignée lors de leurs premières rencontres — et de sa franche grossièreté par la suite. Après tout, même si Susannah aimait vraiment son fils, elle n’était pas pour autant obligée d’assumer les problèmes de Tish. Celle-ci avait une dette envers elle — et peu importait qui elle était vraiment.
Il lui fallut près d’une demi-heure pour tout rassembler. Tish s'apprêtait à quitter les lieux quand elle aperçut Marianne dans le bureau.
— Bonjour, Mrs. Hawkes.
— Bonjour, Marianne, dit Tish en entrant. Qu'est-ce que vous faites là ?
— Avant de partir, Mr. Hawkes m'a appelé de l'aéroport pour me demander de venir prendre des dossiers dont nous avons besoin, expliqua la secrétaire en souriant. J'espère que cela ne vous dérange pas ? Je ne voudrais pas vous ennuyer.
— Non, non, pas du tout. Où part-il ?
— En Thaïlande, bien sûr, s’exclama la secrétaire, qui paraissait surprise. Je suis persuadée que sa présence là-bas sera utile.
Tish resta impassible. Apparemment, Marianne ignorait qu’elle ne vivait plus avec Cameron.
— Ah, nous ne parlons jamais affaires. Pourriez-vous me donner quelques détails ?
— Il y a eu des manifestations, c’est lié à notre formule pour bébés. Rien de grave, mais je sais que tout le monde est préoccupé.
— Je suis certain que Mr. Hawkes sera efficace, dit Tish en souriant. Je vous prie de m’excuser. Heureuse de vous avoir vue.
Elle retourna en hâte dans sa chambre et composa le numéro de son fils. Fort heureusement, Evan était là, et elle lui répéta ce qu’elle venait d’apprendre.
— Si Cameron est parti là-bas, c’est que les choses sont plus graves qu’on ne le pensait.
— Je pensais aussi à Susannah. Est-ce qu’elle ne devait pas aller en Thaïlande ? Elle t’a appelé, ou écrit ?
Il y eut un silence à l’autre bout de la ligne.
— Evan ?
— Je n’ai aucune nouvelle d’elle, dit-il d’un ton sec.
— Comment ça ? s'exclama Tish, stupéfaite. Tu ne m’en as jamais parlé.
— Tu avais suffisamment de problèmes.
— Chéri, que s’est-il passé ?
— Elle a menti en prétendant être la fille de Cameron. C'était une astuce pour participer au concours.
— Mais... tout ça pour prendre des photos ?
— Elle prétendait avoir besoin de l’argent du prix pour venir en aide à une femme très malade qu’elle aimait.
— Je devrais sans doute en être scandalisée ; mais non, je trouve ça merveilleux.
Malgré sa colère, Evan avait du mal à dissimuler son chagrin.
— Je l’aimais vraiment, et je pensais qu'elle aussi ! J’ai toujours pensé qu’elle avait tout inventé, mais elle ne me faisait pas assez confiance pour me dire la vérité. Et voilà qu’elle part pour un an, et m’envoie une lettre minable pour tout m’expliquer. Et puis silence !
— Tu as essayé de la contacter?
— Bien sûr que non.
— Peut-être qu’elle a peur de toi, parce qu’elle redoute que tu sois furieux.
— Et je le suis! hurla Evan. J’ai le droit, non?
— Mais lu l'aimes.
— Mais elle ne m’aime pas, on dirait.
— Bien au contraire, elle l’aime beaucoup. Tout le monde pouvait se rendre compte de ce que vous éprouviez l'un pour l'autre, même moi ! Ton père et moi étions comme ça, Evan. Quoi qu'il arrive, jamais je n'aurais accepté de le perdre, et je me serais battue de toutes mes forces pour que nous restions unis.
Tish s’interrompit un instant avant d'ajouter :
— Mais la mort a été la plus forte. En tout cas, tu devrais te battre pour Susannah.
Evan resta silencieux, bouleversé par ces paroles.
— Bon Dieu ! s'exclama-t-il soudain. Si elle est en Thaïlande... elle n'est peut-être pas sa fille, mais elle représente sa compagnie, et si ça se gâte, elle fera une cible parfaite.
— Elle est là-bas ?
— Je n’en sais rien, je vais appeler les gens du Forum pour vérifier. Merci, maman. Merci beaucoup.
Tish sourit. Depuis tant d’années que son fils lui venait en aide, était-elle enfin parvenue à l’aider à son tour ?
— Ne me remercie pas, Evan. Contente-toi de trouver ce que tu cherches.
Susannah avançait lentement sur le sentier, le dos brûlé par le soleil. Pas moyen d’échapper à la chaleur accablante et il ne servait à rien de se presser. D’ailleurs, songea-t-elle, pourquoi ? Elle avait tout le temps de prendre ses clichés : ceux qu'elle photographiait n’iraient plus nulle part. Ils étaient pris au piège.
Secouant la tête, elle se dit que vraiment elle n’avait pas été préparée à la tragédie des camps. Si seulement elle avait su comment se rendre utile. Kailey et Jean-Paul l’avaient assurée que faire parvenir ses photos aux États-Unis était très important. Susannah ne pouvait qu'espérer que ses rouleaux de pellicule soient arrivés à Olivia, qui serait poussée à agir, elle en était certaine. Mais Kailey Davids elle-même n’avait pas de réponse aux problèmes les plus graves, et ne pouvait que lutter pied à pied pour que les choses changent un peu.
Susannah se sentait étroitement liée à Kailey ; maintenant que la glace était rompue et qu’elles s'étaient mises à discuter, on aurait dit qu’elles se connaissaient depuis toujours. Et elle adorait la voir avec Daniel. Elle lui témoignait tant de tendresse, il y avait tant d’amour sur son visage ! Mais Susannah souffrait quand elle voyait Kailey et Jean-Paul ensemble, parce qu’elle pensait à Evan. Il lui parlait, lui caressait les cheveux, la prenait par la taille de la même façon que le médecin.
Ce jour-là, Susannah avait photographié quelques adolescents du camp, et le peu de leurs récits qu’elle avait réussi à se faire traduire en anglais l’avait horrifiée : parents tués sous leurs yeux, frères et sœurs morts de faim ou de maladie. Elle se passa la main sur le front avec lassitude. Elle approchait du bâtiment de bois très simple qui accueillait les visiteurs : une structure « provisoire », comme tout le reste. Il comprenait quatre chambres, dont chacune était meublée d’une vieille armoire et d’un lit pliant. Pas d’électricité ni d’eau courante, évidemment. Susannah était pour le moment la seule à y vivre, et sa voiture de location, garée devant, l’unique véhicule du camp.
Aujourd’hui, pourtant, une Jeep était garée à côté. Susannah se demanda qui pouvait être arrivé, heureuse à l’idée de pouvoir discuter avec quelqu'un; elle était tellement immergée dans la misère du camp qu'elle ne savait plus rien de ce qui se passait dans le monde. Elle ferait un brin de toilette et, quand elle serait un peu plus présentable, s’en irait voir le visiteur.
Ouvrant la porte de sa chambre, elle s’arrêta net :
— Oh, mon Dieu ! chuchota-t-elle.
Evan était au milieu de la pièce, immobile. Il eut un grand sourire.
— Je passais dans le quartier, et je me suis dit...
— Evan ! s’écria-t-elle avant d’éclater de rire, puis de demander : Mais qu’est-ce que tu fais là ?
— Ma mère m’a averti de la situation. Je ne pouvais pas rester là-bas sans rien faire.
Il avait parcouru la moitié du globe pour venir vers elle, pour la retrouver!
— Je croyais que plus jamais tu ne voudrais me parler.
— Susannah, répondit-il en secouant la tête, tu ne me connais donc pas ? Tu ne pouvais pas me dire la vérité toi-même ?
— Je savais que tu serais furieux en l'apprenant. J’ai menti. Je ne pouvais supporter l’idée que tu me détestes.
— Bon Dieu ! explosa-t-il. Je n'ai jamais cru à toutes tes histoires. Mais ça ne changeait rien, tu ne t’en rendais pas compte ?
Susannah le regarda, stupéfaite.
— Je suis tombé amoureux de toi, et non pas de je ne sais quelle personne inventée que tu prétendais être, et dont je me fichais éperdument.
— Oh, Evan, je suis tellement navrée de vous avoir imposé cela à tous.
— Susannah, dit-il en s'avançant pour la prendre dans ses bras et la serrer contre lui, je t’aime.
— Moi aussi, chéri. Plus que tout au monde.
Susannah posa sa tête sur la poitrine d'Evan. Ainsi il voulait encore d’elle. Levant les yeux, elle chuchota :
— Merci.
Evan prit soudain un ton plus grave :
— Il nous faut parler de ce qui se passe ici, de Cameron.
— J’ai été choquée de découvrir qu’il était derrière tout ça.
— On voit bien que tu ne sais pas qui c’est.
— Je commence à m’en rendre compte, malheureusement.
— Il s’entend parfaitement à dissimuler la vérité sur lui-même. Je suis surpris que tu aies pu en discerner un peu.
— Je voulais croire que vous étiez une famille heureuse, unie, dont il était le père aimant, dit-elle, se sentant honteuse. Je crois que j’étais trop occupée par mes petits mensonges pour voir ce qui se passait sous mes yeux.
Evan prit sa main.
— Tu sais, tu pourrais avoir des ennuis si les manifestations dégénéraient. Après tout, tu es liée à Hawkes.
— Je n'avais jamais pensé à ça, répondit-elle, surprise. Je n’ai pas eu le sentiment d'être en danger.
Il sourit.
— Je vais veiller à ce que rien ne t’arrive. Je resterai jusqu’à ton départ.
— Tu vas vraiment rester avec moi ? s'écria-t-elle en l’embrassant.
— Ça t'ennuie ? Je promets de ne pas te gêner.
— Je travaille pendant la journée, nous aurons nos soirées à nous. Je ne voudrais pas abuser de ma bonne fortune, ajouta-t-elle d’un ton hésitant, mais combien de temps peux-tu rester ?
— Pas trop longtemps, mais nous verrons bien selon ce qui se passera.
Elle prit la tête du jeune homme dans ses mains.
— Cela t'ennuierait si je te disais une fois de plus que je t’aime ?
— Susannah, répondit-il en l'enlaçant, j'espère que tu me le répéteras pour le restant de tes jours.
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