Pour un corps à cœur: La Famille Sullivan, New York, tome 2 (French Edition)
Chapitre Neuf
— J’allais te demander comment ça se passe avec Roman, commença Harry en se dirigeant vers la cafétéria de son entreprise, mais d’après l’échange que je viens de voir, il semble que j’ai déjà ma réponse.
— C’est assez moche qu’il pense être responsable de ma sécurité, répondit Suzanne toujours fulminante, comme si je ne pouvais pas m’occuper de moi-même, mais maintenant il plonge dans…
Elle ravala le reste de sa phrase quand plusieurs de ses employés vinrent dire bonjour à Harry. Ses frères faisaient toujours sensation dans ses bureaux, en partie parce qu’ils étaient gentils avec tout le monde aux fêtes d’entreprise – mais elle soupçonnait que c’était principalement parce qu’ils étaient aussi très beaux. Heureusement, ses frères savaient qu’ils ne devaient pas sortir avec une personne de son personnel. Peu de choses pouvaient faire plus de dégâts que Alec ou Harry brisant le cœur d’une de ses ingénieures.
Passant devant le bar à sushis et à salades, elle se dirigea tout de suite vers les burgers et les frites. Habituellement, elle mangeait plus sainement, mais après son épreuve de force avec Roman – une confrontation qu’elle était certaine d’avoir perdue – elle devait noyer son irritation dans une assiette pleine de graisse.
Quand elle et Harry eurent leur nourriture sur leur plateau respectif, elle suggéra qu’ils retournent manger dans son bureau. Habituellement, ils mangeaient ici avec tout le monde, mais elle avait peur de ne pas pouvoir parler à voix basse en parlant de Roman.
Personne n’avait jamais mis à mal sa maîtrise sur elle comme il le faisait. Dès la soirée de leur rencontre, il l’avait rendue complètement folle. Le seul bon côté, pensa-t-elle en esquissant un sourire diabolique, c’était qu’elle était certaine de le rendre aussi fou.
De retour dans son bureau, Suzanne et Harry s’assirent à la table en verre dans le coin près de la fenêtre… après l’avoir débarrassé des ordinateurs, tablettes et téléphones qui y avaient élu résidence.
Harry, qui pouvait manger à peu près tout ce qu’il voulait sans prendre un gramme grâce aux joutes et à l’escrime qu’il aimait tant, plongea dans sa nourriture. Suzanne, d’un autre côté, ne pouvait rien manger pour le moment. Pas quand son estomac était toujours retourné face à l’attitude de Roman.
Pas quand elle était toujours bouleversée par son propre comportement.
Parce que même si elle était furieuse contre lui de l’avoir accusée de lui avoir caché une passade avec Craig, elle avait eu envie de l’embrasser.
— Dans quoi Roman fouille-t-il ? demanda Harry.
Elle se leva et commença à faire les cent pas.
— Ma vie privée.
Elle n’avait pas voulu cracher les mots à son frère. Bien que ce fût en partie sa faute si Roman était dans les parages.
Quand une pointe de douleur la frappa à la pensée de la non-présence de Roman, elle se mit encore plus en colère. Cela ne lui ressemblait pas de parler pour ne rien dire à propos d’un homme ou d’être aussi insipide. Ni de briser sa règle numéro un concernant les hommes. Elle s’était promis de les suivre dès qu’elle avait été en âge de comprendre combien le mariage de ses parents avait été destructeur.
Elle s’assurait toujours que les hommes avec qui elle sortait soient toujours dans la même catégorie. Beaux, amusants et intelligents, bien sûr, mais aussi attentifs à ne pas la brusquer pour aller trop loin trop vite. Les hommes avec qui elle avait été étaient respectueux de son désir d’avancer dans la relation à un rythme lent, soigné et civilisé.
Alors que les étincelles volant entre elle et Roman étaient presque primitives. Téméraires. Sauvages. Toutes sortes d’émotions qui avaient réduit ses parents en miettes.
— Dans quelle partie de ta vie privée fouille-t-il ?
Son ton était doux, un trait typique de Harry.
Elle n’avait pas dit à ses frères qu’elle avait couché avec un des fondateurs de CP Systems. Ce n’était pas une chose qu’elle voulait révéler à qui que ce soit. Maintenant, toutefois, elle détestait le sentiment de le leur cacher délibérément. N’était-ce pas ce que Roman avait insinué plus tôt ? Qu’elle aurait dû divulguer cette information quand ils avaient parlé de quiconque pouvant désirer lui faire du mal ? Il semblait tellement en colère. Si méfiant.
C’était dur de le voir la regarder comme ça. Plus que ça aurait dû l’être, surtout que leur relation devait être celle d’un garde du corps et de sa cliente. Elle était en plus supposée mettre en place un plan pour le pousser à démissionner et la laisser vivre sa vie comme elle le faisait avant lui. Avant que tout ce qu’elle ressente soit électrique, chaud et…
Elle recommençait. Elle se laissait aller à des pensées et sentiments conflictuels concernant Roman. Elle força son attention à revenir à la question de son frère.
— Il a commencé à faire des recherches d’antécédents sur toutes les personnes avec qui je suis en contact. Et il a une idée folle à propos d’un gars avec qui…
Elle s’interrompit pour chercher le bon mot.
— … je suis sortie, pouvant être à l’origine de mes problèmes.
— Quelqu’un avec qui tu es sorti ?
Harry ressassa ça.
— Qu’est-ce qui fait croire à Roman que ça puisse être personnel ?
Elle regarda le parc par la fenêtre. C’était une superbe journée. Le ciel était bleu, les arbres en feuilles et bien verts, les fleurs en pleine floraison. Si seulement elle pouvait être dehors pour courir plutôt qu’enfermée ici dans son bureau avec son frère, en ayant la conversation la plus humiliante de sa vie.
— J’étais…
Comment cela pouvait-il être aussi difficile de trouver les mots ? Bien que Harry eût tendance à être le plus raisonnable de ses trois frères, il était assez protecteur pour qu’elle se méfie. Elle avait peur d’en dire trop. Mais puisqu’il n’y avait aucun moyen de dévier la conversation maintenant, elle se força à continuer.
— Intime.
Ils grimacèrent tous les deux et elle eut envie d’enfouir son visage dans ses mains pour se cacher quand elle termina.
— Avec un des fondateurs de CP Systems.
Harry laissa tomber sa fourchette dans son assiette.
— Merde, Suz.
Il semblait presque aussi en colère que Roman.
— Comment peux-tu mentionner ça seulement maintenant ?
— Parce que, dit-elle sans pouvoir retenir un froncement de sourcils, comme je l’ai dit à Roman, Craig ne me ferait jamais de mal. Fais-moi confiance, même s’il n’avait pas aimé que je mette un terme à cette « relation » après nos deux moments passés ensemble, ce qui n’est pas le cas, il n’aurait pas ce qu’il faut pour ça.
Harry s’éloigna de la table et se dirigea vers elle près de la fenêtre.
— Je te fais confiance, Suz. C’est notre cas à tous, mais même de bonnes personnes peuvent faire des choses folles quand leur égo est anéanti.
— Ce n’est pas ce que j’ai fait. Ce n’était rien de sérieux.
— Ça ne l’était peut-être pas pour toi, mais si ça l’était pour lui ?
Suzanne se savait bornée parfois, mais elle essayait toujours de s’assurer que ça ne la mène pas aux abords de la stupidité juste pour faire valoir son point de vue. Quand Roman avait suggéré que Craig ait pu être plus en colère qu’il ne le paraissait à l’idée de la « perdre », elle avait repoussé cette idée d’un bloc. Mais maintenant que Harry disait la même chose…
Elle avait finalement accepté l’idée qu’elle portait peut-être des œillères concernant Craig. Peut-être qu’elle devrait le contacter pour s’assurer que tout allait bien entre eux, comme elle le pensait.
Oui, décida-t-elle, cette approche avait du sens. Et quand elle aurait confirmé que Craig n’était pas un problème, elle s’assurerait que Roman comprenne que le reste de sa vie privée était intouchable.
— D’accord, dit-elle en se tournant vers Harry, j’admets que tu m’as fait réfléchir. Je te promets d’étudier de plus près cette possibilité.
Mais Harry ne semblait pas content.
— Tu devrais peut-être laisser Roman s’en charger, Suz.
— Non.
Elle ne fléchirait pas sur ce point.
— Je ne vais pas marcher sur des œufs pour qui que ce soit. Si j’ai fait du mal à quelqu’un, je serai celle qui ira demander ce que j’ai pu faire. Et ensuite, j’arrangerai les choses.
Harry sembla sur le point de lui donner un autre conseil non désiré. Mais il préféra ne rien faire.
— Soit prudente, d’accord ? On t’aime trop pour laisser quelque chose t’arriver.
— Je t’aime aussi. Je vous aime tous même si vous n’arrêtez pas de mettre votre nez dans ma vie.
— Drake et Alec seront contents d’apprendre que tu nous as pardonné.
— À toi et Drake, peut-être. Par contre Alec…
Elle se renfrogna.
— Tu n’as pas à me dire que c’est lui qui a organisé toute cette histoire de garde du corps. Je peux le deviner. Et je vais te le dire, je n’aime vraiment pas la manière dont ça chamboule ma vie.
— C’est si mauvais que ça d’avoir Roman dans les parages ?
Harry leva une main avant qu’elle puisse lui crier un oui.
— Laisse-moi te poser la question différemment. Au vu du temps passé avec lui, il semble avoir la tête sur les épaules. Et Alec ne se serait pas porté garant pour quelqu’un qu’il ne respecterait pas réellement. Nous sommes-nous trompés tous les deux ?
Parfois, elle détestait être juste. Peu importe comme elle était énervée contre Roman en cet instant – peu importe comme elle l’était pour ses sentiments tout à fait inacceptables pour lui – elle ne supporterait pas de mentir à son frère.
— Je suppose que la tête sur les épaules est une bonne expression.
Elle croisa les bras sur sa poitrine.
— Et aussi dure qu’un bloc de ciment, toujours là quand je travaille, pars courir ou quand je suis en famille.
— Il fait son travail en d’autres mots.
— Je suppose. C’est seulement…
Elle essaya de mettre ses émotions conflictuelles en mots.
— Je n’arrive pas à me concentrer quand il est là.
— Toi ?
Harry semblait extrêmement surpris.
— Tu perds ta concentration ?
— Tu ne t’imagines pas comme c’est difficile de faire les choses quand Roman te suit partout où tu vas. Il trouve toujours un moyen de m’agacer.
— C’est intéressant.
Réalisant qu’elle en avait trop dit, elle changea rapidement de sujet.
— Tu as des nouvelles de papa ?
Plutôt que de lui répondre, son frère posa doucement ses mains sur ses épaules et la dirigea vers la table.
— Je sais comme tes journées sont occupées ici. Assois-toi et mange avant que quelqu’un frappe à la porte pour que tu résolves ses problèmes.
Après qu’elle se fut assise et eut pris son burger, il continua à parler.
— Papa est très occupé ces derniers temps sur un projet de dernière minute qui vient de lui tomber sur les bras.
— Une nouvelle maison pour quelqu’un au lac ?
Elle prit une bouchée de son burger, et il était si bon qu’elle en prit une seconde avant d’avoir terminé la première.
— Il dit qu’il pourra nous en dire plus bientôt.
— Ça semble mystérieux.
— Papa l’est toujours.
Quand la mère de Suzanne s’était enlevé la vie trente ans plus tôt, William Sullivan s’était éloigné de ses quatre enfants. Très récemment, Suzanne et ses frères avaient appris que la tristesse persistante d’avoir perdu la femme de sa vie n’était pas la seule raison de son éloignement. Il s’avérait qu’il se blâmait lui-même – ainsi que l’amour obsessionnel qu’il avait manifesté à travers des centaines de peintures d’elle –, pour la mort de Lynn Sullivan.
Suzanne lui avait assuré que jamais en un millier d’années elle ne pourrait le blâmer pour le suicide de sa mère. Bien qu’elle ne fût pas certaine qu’il l’avait cru, ou qu’il pourrait un jour s’absoudre de sa culpabilité. Ils se rapprochaient lentement de la relation père-fille qu’elle avait toujours désirée.
— Et toi ?
Puisqu’elle venait tout juste de lui divulguer la chose la plus embarrassante au monde, elle voulait obtenir quelque chose de lui.
— Tu vois quelqu’un en ce moment ?
Les femmes se jetaient sur son frère si beau, mais aucune n’avait réussi à trouver le chemin de son cœur.
Il secoua la tête.
— Tu dois sûrement avoir des vues sur quelqu’un, non ?
— Non.
Elle aurait pris son refus pour argent comptant s’il ne l’avait pas dit aussi vite et fermement. Comme s’il essayait non seulement de la persuader qu’il n’était pas intéressé par une personne en particulier – mais de s’en convaincre aussi.
Dieu savait qu’elle ne comprenait cette situation que trop bien en ce moment…
Harry fut sauvé par des coups frappés à la porte.
— Entrez, cria Suzanne.
Elle devrait seulement continuer à gratter jusqu’à ce qu’elle trouve ce que son frère essayait de lui cacher.
— Je suis désolée de vous déranger tous les deux, dit Jeannie, mais j’ai Cinthia du Brésil sur la ligne une. Je sais que tu essaies de la joindre depuis un moment.
Harry s’assit sur le canapé et prit un des blocs-notes sur la table devant lui.
— Vas-y, prends l’appel, Suz. Je veux écrire quelques pensées pour une conférence que je vais bientôt donner. Et quand tu auras fini, j’aimerais toujours avoir ton avis sur la meilleure approche pour la nouvelle recherche dont je te parlais tout à l’heure.
Elle avait le sentiment qu’il n’avait pas réellement de problèmes méritant son aide – et ils savaient tous les deux qu’il pouvait prendre ses notes n’importe où ailleurs que sur le canapé de son bureau. Mais puisqu’il avait donné sa parole à Roman de veiller sur elle jusqu’à son retour, Harry n’irait nulle part pour le moment.
— Bien sûr, dit-elle en mangeant une dernière frite avant de prendre le téléphone et repousser Roman loin dans sa tête.
Malheureusement, même sans sa présence dans un coin de la pièce ou sans voir ses yeux bruns et intenses – et même si l’affaire en question demandait toute sa concentration – elle ne pouvait cesser de penser à lui.
Peu importe à quel point elle essayait.
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