Pour un corps à cœur: La Famille Sullivan, New York, tome 2 (French Edition)
Chapitre Six
Suzanne allait vraiment vite sur ses grandes jambes. Roman n’avait jamais rencontré quelqu’un pouvant le dépasser auparavant, mais après seulement quelques minutes de course, il réalisa qu’il avait peut-être trouvé son égale. Quand elle avait reçu l’appel d’urgence de son bureau, elle fila comme une flèche – pendant que Roman sentait un élan protecteur l’enflammer.
Ce n’était pas seulement parce que son travail était de s’assurer que rien ne pouvait lui arriver. Après l’avoir vu interagir avec ses employés et ses partenaires en affaires aujourd’hui et sa famille la veille, il était persuadé qu’elle ne méritait pas d’être mal traitée. Par quiconque.
Il avait prévu d’attendre qu’elle soit plus à l’aise avec lui avant de la questionner sur les mails, les appels et les attaques sur ses serveurs dont l’avaient informé ses frères, mais le temps était maintenant compté. Repoussant la forte réaction physique après l’avoir entendue dire : « vous êtes sombre, mystérieux et vous provoquez une énorme dépendance », quelques minutes auparavant – on aurait d’ailleurs pu croire qu’elle flirtait avec lui – il se concentra totalement sur la menace actuelle.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Notre serveur principal se fait attaquer. Il n’a pas été complètement mis hors service, mais on doit agir vite pour l’empêcher de s’effondrer.
Son expression affichait une sombre colère.
— Nous avons trop d’individus, trop d’entreprises à travers le monde comptant sur notre logiciel pour qu’on puisse le laisser être coupé ne serait-ce qu’une seconde.
— Ton personnel est déjà sur le coup ?
— Oui. Et je dois y retourner pour être dans les tranchées avec eux.
Il en avait vu assez pour comprendre que bien que Suzanne ne le dît pas elle-même, une des raisons pour lesquelles elle devait être dans les tranchées avec eux, était que son esprit travaillait à une vitesse incomparable. Si quiconque pouvait trouver une solution à ce problème rapidement, ce serait certainement elle. Elle était de loin la personne la plus intelligente qu’il ait rencontrée. Et pourtant, elle n’affichait jamais sa supériorité.
Mais il était certain qu’elle sprintait pour retourner à son bureau pour d’autres raisons. Elle semblait aussi être le genre de personne déterminé à trouver une solution aux problèmes toute seule. On pouvait prendre comme exemple la manière dont elle avait considéré la tentative d’aide de ses frères. Ce n’était pas qu’elle n’aimait pas jouer en équipe. Il avait plutôt l’impression que pour elle, accepter de l’aide était un signe de faiblesse. Là où Roman avait appris il y a longtemps que parfois laisser quelqu’un nous aider à traverser une passe difficile est le meilleur choix à faire.
— Combien de fois cela est-il arrivé ?
Ils couraient si vite qu’aucun des deux ne pouvait réellement parler, mais la réponse fut parfaitement claire. Elle grogna.
— Trop. Nous avons mis plusieurs protections sur nos serveurs. Cela ne devrait pas se produire. Du moins pas si vite – sauf si quelqu’un sait exactement où regarder et quoi chercher.
Sa déclaration ramena sur le devant de la scène son devoir de vérifier les antécédents de ses employés.
— Penses-tu qu’une personne interne pourrait en être à l’origine ?
Elle lui lança un regard horrifié.
— Non. Jamais de la vie. Ce n’est pas ce que je veux dire du tout. Mes employés ne me trahiraient jamais.
Elle était de toute évidence dégoûtée de même le suggérer, mais ça lui semblait une question évidente. Du moins, pour un mec comme lui, qui avait déjà commis l’erreur de faire confiance à la mauvaise personne. Honnêtement, il ne pouvait imaginer ce que ça pouvait être d’avoir une confiance comme la sienne, mais il n’allait pas prendre cette direction maintenant. Il préférait faire des recherches de son côté pendant qu’elle travaillerait à remettre ses serveurs à cent pour cent.
— Je ne sais pas qui fait ça, mais qui que ce soit, s’il est vraiment intelligent, il peut dégrader nos serveurs en moins de vingt-quatre heures. Ce qui veut dire qu’on va devoir passer à la vitesse supérieure.
Avec sa colère, il pouvait sentir son esprit de compétition. C’était comme si elle accueillait la chance de faire monter son jeu à la vitesse supérieure. Au fil des heures, son respect pour elle grandissait. Du respect qui était dangereusement près de se transformer en quelque chose de plus, s’il ne remettait pas son armure en place.
Roman était à bout de souffle quand ils passèrent les portes du bâtiment de Suzanne. Elle aussi, mais ça ne l’empêcha pas de prendre les escaliers quatre à quatre plutôt que d’attendre l’ascenseur.
Sans prendre de pause, elle courut directement vers ce qu’il présumait être le centre de commande des serveurs de son entreprise. Elle ne semblait pas se rappeler qu’elle portait toujours ses vêtements pour courir ni qu’elle était en nage pendant qu’elle s’entretenait avec ses employés. Pour Roman, c’était comme s’ils parlaient une langue étrangère. Quelques secondes plus tard, elle se glissait dans un fauteuil et ouvrait l’ordinateur portable que son assistante lui avait apporté.
Pas de pause. Pas de transition pour se calmer. Elle passa seulement d’une course intense à un travail l’étant encore plus, avec une concentration absolue et sans une seconde pour se plaindre. Il y avait du travail à faire, et il était évident pour Roman – et pour chacun de ses employés – qu’elle y parviendrait.
Suzanne Sullivan l’impressionnait réellement.
Malgré le fait que son père l’avait élevé de manière à ne jamais avoir confiance en une femme, il savait qu’il ne devait pas la sous-estimer. Plus d’une fois dans son milieu, la menace avait été une femme. Les femmes avec qui ils sortaient n’avaient pas été des simplettes – pas toutes du moins – alors il comprenait que l’esprit et la beauté n’étaient pas incompatibles.
Mais il n’avait jamais rencontré quiconque comme Suzanne.
* * *
Ça n’avait pas été facile, et Suzanne n’était pas heureuse que les projets de la journée de ses employés eussent été bouleversés encore une fois, mais cela ne rendait pas moins satisfaisant d’avoir pu remettre ses serveurs en fonctionnement. Encore mieux, pendant qu’ils y travaillaient, ils avaient rédigé un nouveau projet pour rendre le système encore plus imperméable aux attaques.
Elle regarda sa montre, surprise de voir qu’il était près de dix-neuf heures trente.
— Je n’avais pas prévu de faire travailler tout le monde aussi tard.
Ce n’était pas parce que les autres entreprises travaillaient à toute heure du jour que cela signifiait que la sienne le faisait également. Bien sûr, elle travaillait pendant un nombre astronomique d’heures, mais c’était différent. C’était son entreprise, sa responsabilité de prendre soin de tout le monde, peu importe ce qu’il se passait.
— Veuillez m’excuser auprès de vos familles.
Tout le monde lui répondit qu’ils étaient heureux de travailler tard, mais elle savait qu’ils étaient affamés et prêts à rentrer. Dieu savait qu’elle ne désirait rien de plus que de se plonger dans un bain avec un verre de vin.
Reculant enfin son fauteuil, elle remarqua tardivement qu’elle portait toujours ses vêtements de sport. Elle se souvenait à peine être allée courir. Seul le souvenir des bras de Roman autour d’elle persistait.
Elle pivota sur son fauteuil et le trouva debout pas très loin. Tout le monde était déjà parti.
— Es-tu resté là tout le temps ?
— Je me suis éloigné quelquefois, mais tu étais toujours dans mon champ de vision.
Elle devrait être indignée d’avoir été surveillée comme un bambin dont on craint qu’il titube vers le danger, mais Roman était si discret qu’il était de plus en plus difficile de rester en colère contre lui alors qu’il faisait seulement le travail pour lequel ses frères l’avaient embauché.
Quand il s’agissait de ses frères par contre, elle pouvait toujours être furieuse. Et elle l’était. Un jour, elle les ferait payer pour avoir essayé de prendre sa vie en main. De préférence quand ils ne s’y attendraient pas.
L’alarme de son téléphone sonna et un message s’afficha. Rosa est en ligne et prête pour la réunion de vingt heures.
— J’ai une réunion dans trente minutes.
— Une autre ?
Il fronça les sourcils et semblait plus désapprobateur que d’habitude. Plus sexy aussi, pensa-t-elle avec un petit soupir. Elle n’avait pas encore trouvé comment ne plus avoir les jambes molles – et se retrouver complètement excitée – près de lui.
— Tu as déjà eu une longue journée. Tu ne peux pas la reprogrammer ?
— Non. Je dois vraiment y être. Ce qui veut dire qu’on va devoir prendre la douche la plus rapide du monde.
Elle rougit quand elle réalisa ce qu’elle venait de dire – comme si elle suggérait qu’ils allaient la prendre ensemble.
— Dans des douches séparées, je veux dire, clarifia-t-elle en se rendant compte tardivement que laisser sa suggestion accidentelle planer aurait été parfait pour la fausse séduction qu’elle était supposée mettre en œuvre.
— J’avais compris.
Était-ce son imagination ou sa voix semblait un peu étranglée ? Comme si la pensée d’être dans la douche à deux avait eu le même effet sur lui que sur elle – réchauffant instantanément toutes les cellules de son corps.
— Je vais te montrer où se trouvent les douches des hommes en retournant à mon bureau.
Il secoua la tête.
— Je ne peux pas te laisser toute seule dans l’immeuble aussi longtemps.
Elle était trop fatiguée et affamée pour s’empêcher de répliquer sèchement :
— Alors ça veut dire que nous devons réellement prendre notre douche ensemble alors ?
— Je suis bien comme je suis, Suzanne.
Il disait toujours son prénom comme ça – avec tellement de sérieux et de sobriété, et demeurant pourtant chaleureux et vrombissant. Son sang se réchauffait chaque fois qu’il le disait. Pire, peu importait combien elle essayait de le nier, elle ne pouvait s’empêcher d’avoir envie de découvrir ce que ce serait, ce qu’elle ressentirait exactement en le lui entendant dire, quand ils seraient en sueur et à peine vêtus… Et pas après avoir couru.
— Si tu te sens aussi sale que moi en ce moment, ce ne serait pas juste de te laisser rester comme ça, dit-elle. Tu peux utiliser ma salle de bains privée.
Avant qu’il puisse protester, elle ajouta :
— Je ne quitterai pas mon bureau pendant que tu y es. Parole de scout.
— Laisse-moi deviner, dit-il tandis qu’ils se dirigeaient vers son bureau. Plutôt que de vendre des cookies comme les autres Jeannette, tu as développé un programme qui le faisait pour toi.
— Parfois, la manière la plus simple de faire les choses est la meilleure.
Elle sourit, en repensant comme elle avait aimé travailler là-dessus quand elle était à l’école.
— Mais ça ne s’applique pas pour vendre des cookies en tant que Jeannette. C’était amusant de trouver un moyen de vendre assez de boîtes pour faire beaucoup d’argent pour les organismes de charités, mais aussi de gagner le grand prix de notre troupe locale.
Ils atteignirent son bureau à ce moment-là.
— Je dois envoyer quelques mails, alors pourquoi ne vas-tu pas à la douche le premier ?
Elle avait à peine terminé son premier mail qu’il ressortit de la salle de bains en dégageant une odeur délicieusement propre, sans mentionner qu’il était beau à tomber par terre dans sa chemise blanche et son costume noir. Sa mâchoire allait se disloquer si elle la laissait continuer à s’ouvrir de la sorte.
— Ton tour, dit-il. Et même la manière dont il tourna son poignet gauche pour attacher la manche droite la fit fondre.
Elle essaya de la jouer cool et détendue quand elle se dirigea vers la douche, mais cela ne l’aida pas quand, en arrivant dans la pièce cette dernière était toujours emplie de la vapeur et du parfum de Roman. Sa peau lui sembla extrêmement sensible quand elle passa le savon sur son corps. Il avait raison, la journée avait été longue, pas seulement après ses réunions à la suite et l’attaque du serveur. Ce qui la dérangeait le plus était toutes ces heures avec ses yeux sombres sur elle, elle ne pouvait s’empêcher d’aimer le fait qu’il soit aussi près.
Le problème était que de laisser Roman rester, signifiait concéder la victoire à ses frères. Puisque cette éventualité était hors de question, elle devait s’en tenir à son plan sans laisser son attirance idiote la faire dévier.
Pourtant, elle dut se forcer à remettre sa robe ajustée. Elle n’avait pas hâte de devoir reporter un autre ensemble super sexy le lendemain – si elle pouvait le convaincre de l’embrasser et de démissionner d’ici là, cela lui donnait une raison de plus pour travailler d’arrache-pied afin d’atteindre son objectif.
— As-tu une veste ? demanda-t-il quand elle émergea de la salle de bains. La température dehors a dû chuter maintenant.
Elle en avait une, mais elle ne pouvait pas prendre le risque de se couvrir et de cesser de le tenter par la même occasion.
— Ça ira.
Mais elle n’avait pas compté sur la force du vent quand ils sortirent pour prendre un taxi. Quand le taxi s’arrêta près du trottoir, il lui était impossible de cacher à quel point elle avait froid.
De la chaleur l’enveloppa soudainement, tout comme une odeur masculine, quand Roman enveloppa ses épaules de sa veste. Elle savait qu’elle aurait dû la lui rendre, mais elle ne put résister à l’envie de s’y blottir comme s’il s’agissait d’une couverture.
— Merci, murmura-t-elle quand il lui ouvrit la porte du taxi et elle se glissa sur la banquette arrière.
Elle donna l’adresse au chauffeur, puis se tourna vers Roman.
— On dirait que nous avons tout juste le temps d’arriver chez Rosa si la circulation n’est pas trop mauvaise.
Les gargouillements de son estomac emportèrent presque ses dernières paroles. Comme elle avait faim. Elle espérait vraiment que ça ne dérangerait pas Rosa qu’elle aille faire un tour dans sa cuisine. Suzanne sentit une pointe de culpabilité en se rendant compte que si elle était affamée, Roman devait l’être aussi puisqu’il faisait au moins vingt kilos de plus qu’elle. Tout en muscle. Extrêmement sexy…
— Tu as besoin de manger, dit-il, s’attendant à ce qu’elle argumente avec lui.
Mais même si elle savait pouvoir attendre plus longtemps avant de manger, elle savait que lui, non.
— On le doit tous les deux.
Elle attira l’attention du chauffeur.
— Changement de plan. Pouvez-vous vous arrêter à la pizzeria au coin ?
Elle se tourna vers Roman.
— C’est un petit bijou caché. Ils font cette pizza, la meilleure que j’aie jamais mangée. Elle s’appelle…
— New York Classic.
Son sourire inattendu lui coupa complètement le souffle. Comme il était beau. Surtout quand son masque de pierre tombait.
— Tu la connais ?
— J’y ai travaillé. Quand j’étais au lycée. J’ai eu l’idée de la garniture de cette pizza, admit-il en ayant l’air un peu embarrassé.
C’était une des premières choses personnelles qu’il lui disait à propos de lui sans qu’elle le pousse à le faire et de le savoir était étrangement adorable.
— Incroyable, dit-elle, sans savoir en cet instant si elle parlait du fait qu’il avait inventé sa pizza préférée… Ou de la connexion qui semblait croître entre eux à chaque seconde. Tu as grandi en ville ?
— Dans le Bronx. Mais l’oncle d’un ami possédait cet endroit et toutes les pizzas que je pouvais manger gratuitement étaient vraiment un gros plus.
Elle n’arrivait pas à mettre le doigt sur ce qui la chiffonnait, elle avait l’impression qu’il y avait plus derrière cette histoire, qu’un gamin au lycée travaillant pour avoir un peu d’argent de poche. Peut-être était-ce la petite pointe d’émotion qu’il n’avait pas pu réfréner quand il avait mentionné l’oncle de son ami. Ou peut-être que c’était le mélange intéressant d’anticipation et d’effroi sur son visage à l’idée de manger une pizza là-bas avec elle ce soir.
Étant donné qu’elle était supposée travailler à un plan pour faire sortir Roman de sa vie le plus vite possible, elle ne devait pas se montrer aussi intriguée par lui. Elle ne devait pas vouloir trouver ce qui le dérangeait. Mais elle n’était pas du genre à se détourner quand les choses ne collaient pas.
Surtout quand il était aussi beau dans un costume.
Le taxi s’arrêta et Roman donna au chauffeur un billet de vingt avant qu’elle puisse s’en occuper.
— Tu n’as pas à toujours payer, dit-elle. En fait, tu ne le devrais jamais, puisque techniquement, tu travailles pour mon entreprise.
Mais il agit comme s’il n’avait pas entendu quand il lui ouvrit la porte du restaurant. Quand était-ce la dernière fois qu’un homme lui avait tenu la porte, si on excluait celle de sa chambre ? se demanda-t-elle.
Bien qu’elle ne fût pas en couple avec Roman. Elle devait s’en souvenir parce que venir ici lui donnait l’impression d’être à un rendez-vous. Aucun des gars avec qui elle était sortie n’aurait considéré cette petite pizzeria de rien du tout à la hauteur de leurs standards – pas quand ils essayaient tellement d’impressionner tout le monde avec leurs beaux costumes et leurs montres dispendieuses. Ne réalisaient-ils pas que c’était des hommes comme Roman qui impressionnaient réellement, en grande partie parce qu’ils n’essayaient même pas ?
Sérieusement. Elle devait arrêter de laisser ses hormones prendre le dessus. Mais ce n’était pas facile de contenir tous ses sentiments, surtout quand les gars derrière le comptoir virent Roman et ne purent cacher leur excitation.
— Roman, mec, c’est toi !
Le gamin à la caisse cria vers la cuisine.
— Roman est là !
Un homme aux cheveux gris avec une toque de chef sortit de la cuisine en affichant un grand sourire.
— Monsieur Huson, ça fait trop longtemps.
Les deux hommes se firent une accolade d’un bras, épaule contre épaule, la même qu’elle avait vu ses frères pratiquer des milliers de fois. En un instant, elle put voir qu’ils étaient plus que des amis. Ils n’étaient peut-être pas liés par le sang, mais ils faisaient partie de la même famille. Elle se demanda à nouveau quelle pouvait être leur histoire.
— Jerry, dit Roman en faisant un pas sur le côté, je te présente Suzanne.
Elle reconnut la lueur dans les yeux de Jerry. C’était celle de tous les entremetteurs quand ils pensaient regarder un couple heureux. De toute évidence, Roman le vit aussi parce qu’il précisa rapidement.
— J’ai récemment commencé à travailler avec elle.
Le visage de Jerry se décomposa légèrement en découvrant que Cupidon n’avait pas encore touché Roman d’une de ses flèches, mais son sourire était complètement sincère quand il lui serra la main.
— C’est un plaisir de faire votre connaissance, Suzanne.
— J’adore vos pizzas, dit-elle en espérant que ça l’aiderait à apaiser la peine due au fait que Roman et elle n’étaient réellement pas un couple. Quand j’étais au lycée, mes amies et moi étions souvent en retard en revenant de déjeuner, parce qu’on ne pouvait pas en laisser une seule miette derrière nous.
— Belle et avec de bons goûts.
Personne n’aurait pu rater le regard que Jerry lança à Roman. Il était si évident qu’elle se mit soudain à rougir.
— Suzanne a une réunion dans quelques minutes, dit Roman un peu plus brusquement que nécessaire puisque tout le monde dans le restaurant pensait réellement que le soleil se levait et se couchait selon son bon vouloir.
— Pourrais-tu nous préparer une New York Classic rapidement ?
— Bien sûr.
Jerry se tourna vers elle.
— Ne vous laissez pas avoir, Suzanne. Tous ces grognements sont uniquement pour la mise en scène. Et nous avons renommé la pizza.
Il sourit.
— C’est la Roman Classic maintenant.
Suzanne était presque certaine que Roman aurait grondé si Jerry ne s’était pas précipité dans la cuisine à cet instant.
— Pourquoi ne vas-tu pas parler avec ton fan-club pendant que je nous choisis une table ? Je serai à quelques mètres et toujours dans ton champ de vision.
Avant même qu’elle soit assise, il fut entouré par une poignée d’adolescents. Ils lui parlaient tous en même temps et bien qu’elle pût voir qu’il écoutait, elle savait qu’il restait en permanence conscient de sa position et de chacun de ses gestes.
Aucun homme n’avait jamais été si attentif à sa présence – et elle ne l’avait jamais été autant de celle d’un homme. Malheureusement, il était payé pour faire attention à elle, et elle démontrait seulement un manque sérieux et pathétique de maîtrise d’elle-même.
Quelques minutes plus tard, il s’assit.
— Désolé pour ça. Je connais Jerry depuis si longtemps et il veut désespérément que je sois, heu…
Il s’interrompit.
— Je suis désolé qu’il ait pensé que tu étais ma petite-amie.
Suzanne essaya d’ignorer le tiraillement en elle désirant que ce soit vrai.
— Tu n’as pas à t’excuser de quoi que ce soit. Il est adorable. Il veut de toute évidence que tu trouves une gentille fille avec qui t’installer.
Il fronça les sourcils, se sentant plus mal à l’aise que quelques secondes plus tôt.
— Il sait qu’il ne le devrait pas.
— Pourquoi dis-tu ça ?
Sa question trop intime poussa Roman à remettre son masque impénétrable.
— Crois-moi, tu ne veux pas savoir.
Bien sûr qu’elle le voulait. Elle mourrait d’envie de pousser la conversation plus loin. De le titiller. De creuser jusqu’à obtenir des réponses. Jusqu’à ce qu’elle puisse découvrir l’homme derrière le garde du corps professionnel. Mais elle avait vécu avec ses frères assez longtemps pour savoir que les frappes directes étaient rarement la solution pour obtenir quelque chose. Mieux valait lâcher du lest avant de chercher à en savoir plus.
— Ça ne doit pas être un boulot très intéressant pour toi, de regarder une poignée de geek toute la journée, non ?
Il sembla un instant surpris par son changement de sujet.
— Je ne m’ennuie pas du tout. C’est mon travail de protéger des personnes de menaces physiques, mais le genre de menace dont tu protèges tes employés arrive plus vite et dans l’ombre, tout le temps. Ce que tu fais avec la sécurité numérique est important. Et très intéressant.
Elle fut surprise qu’il semble réellement trouver son travail intéressant. La plupart des gens avec qui elle était sortie en dehors de l’industrie, s’ennuyaient ferme en parlant de sa carrière ou se sentait menacé parce qu’elle en était le PDG.
— Avec quel genre de personne tu travailles habituellement ?
— Des athlètes. Des politiciens. Des acteurs. Des musiciens.
— Alors je suis la première nerd, hein ?
Quand il s’arrêta au milieu de sa gorgée, elle réalisa que c’était certainement une autre phrase pleine de sous-entendus. Une qu’elle n’avait pas eu l’intention de faire malgré son plan de séduction.
À moins que ce ne soit le cas ? Parce qu’être la première nerd de Roman ne semblait pas si mal.
Il se remit le premier.
— Certainement la première qui n’arrête pas de se traiter de nerd ou de geek. Avec moins que ça, on avait un œil au beurre noir quand j’étais au lycée.
— Dans mon monde, ce ne sont pas des insultes. D’aussi loin que je me rappelle, j’ai toujours été la présidente du club d’informatique. Et franchement, il y a toujours eu tellement de rumeurs sur ma famille qu’une poignée d’enfants en rajoutant une couche avec ces mots n’auraient pas fait une grande différence.
Son visage était souvent un masque qu’elle ne pouvait pas déchiffrer, mais en cet instant, elle vit ce qui ressemblait à de l’empathie pour elle et son passé. Peut-être même de la compassion, comme si son enfance n’avait pas été rose non plus. Encore une fois, elle remua d’impatience pour qu’il s’ouvre à elle, elle mourait d’envie de poser des questions pour mieux comprendre les différentes couches que constituait Roman.
Un de ses admirateurs adolescents leur apporta la pizza.
— Voilà, Roman. J’espère que tu vas l’aimer.
Le gamin resta là jusqu’à ce que Roman en prenne une bouchée et dise :
— La meilleure que j’ai mangée depuis des années.
— Merci, mec.
Le sourire qu’afficha le jeune homme donnait l’impression qu’il avait gagné à la loterie. Il retourna pour le dire au reste de l’équipe.
— Ils t’aiment tous vraiment beaucoup ici.
— Ce sont de bons gamins, mais ils ont entendu trop d’histoires.
Elle voulait lui demander quelles étaient ces histoires, mais avant qu’elle puisse le faire il dit :
— Pas comme avec tes employés. Aujourd’hui, pendant que tu travaillais avec eux, tu étais le soleil autour duquel ils tournaient pendant que tu faisais opérer ta magie avec les serveurs.
Son compliment la fit fondre et l’étourdit.
— Mon équipe est géniale. Super intelligente. Et gentille aussi. N’importe lequel d’entre eux pourrait démarrer sa propre entreprise. Ils me font l’honneur de travailler avec moi. Surtout quand on gère des énigmes difficiles comme aujourd’hui.
Il l’examina comme s’il était confit.
— Cette énigme sur laquelle tu travaillais t’attirait malgré le travail supplémentaire et la colère qu’elle suscitait, non ?
La plupart des gens pouvaient la connaître depuis des années sans comprendre ça. Mais Roman l’avait vu dès le premier jour. Elle ne pouvait s’empêcher de repenser à ce qu’il avait dit à propos du dernier gars avec qui elle était sortie et qui ne la comprenait pas. Contrairement à lui.
— Je ne suis pas du tout contente pour l’attaque, bien sûr, mais trouver comment contrecarrer les criminels est toujours intéressant. C’est en partie pour ça que j’ai décidé de me concentrer sur la sécurité numérique plutôt que de créer d’autres types de logiciels. Ça, et le fait que je veux que tout le monde se sente en sécurité quand ils sont en ligne.
Quelque part dans la conversation, elle réalisa qu’elle ne faisait pas du très bon travail pour tenter de le séduire, pour qu’il enfreigne ses règles en tant que garde du corps. Elle aurait dû parler de tout sauf de ses applications. Si seulement ses cousines étaient là pour lui rafraîchir la mémoire sur les techniques de flirt qu’elles lui avaient apprises toutes ses années auparavant.
Que lui avaient-elles dit ? Penche-toi en avant, puis flatte-le. Et si ça ne fonctionnait pas, prétends qu’il y a quelque chose près de sa bouche et aide-le à le nettoyer.
En rapprochant sa chaise, elle regarda Roman dans les yeux.
— Je sais que ça doit te surprendre, mais je me sens vraiment en sécurité avec toi.
Elle avait voulu le dire par simple flatterie, mais dès que les mots étaient sortis de sa bouche, elle s’était rendu compte qu’elle les pensait. Elle n’avait toujours pas besoin d’un garde du corps, mais ça ne voulait pas dire qu’elle ne se sentait pas encore plus en sécurité quand il était dans les parages.
Il ne dit rien pendant un long moment. Enfin, il répondit.
— J’en suis heureux.
L’instant resta en suspens entre eux, lourd des étincelles qu’elle se disait vouloir créer pour que son plan soit un succès intégral afin qu’il démissionne. Mais ça ne semblait plus être un plan.
Non, la chaleur entre eux semblait réelle.
Assez pour qu’elle lève la main pour toucher sa joue, et pas parce qu’il y avait quelque chose à essuyer. Quand le bout de ses doigts entra en contact avec sa chaude peau bronzée, elle était à deux doigts de l’embrasser.
Avant qu’elle puisse le faire, il recula sa chaise et se leva.
— Si tu as terminé, nous devrions aller à ta réunion.
De la déception résonna en elle devant la façon dont il avait bondi loin d’elle. Même s’il avait raison. Sa fausse séduction devait mener à un baiser, mais pas à un véritable baiser.
Il venait tout juste de sauver son plan.
— Bien.
Elle s’éloigna de la table aussi.
— Allons-y.
Elle se força à sourire à Jerry et son équipe d’adolescents.
— Merci pour la super pizza.
— J’espère vous revoir tous les deux bientôt.
Elle hocha la tête en gardant un sourire figé.
— Au revoir.
Roman resta en arrière quelques instants, le temps que Jerry lui dise quelque chose à voix basse. Quand il leur héla un taxi, son visage était redevenu tempétueux. Et la vérité tordait tout autant les tripes de Suzanne.
Bien qu’elle n’eût nullement l’intention de tomber amoureuse d’un garde du corps dont elle ne voulait pas depuis le départ, elle ne pouvait s’empêcher de se demander si elle avait autant le contrôle de la situation qu’elle le pensait au départ.
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