Pour un corps à cœur: La Famille Sullivan, New York, tome 2 (French Edition)

Chapitre Vingt-Sept

 

Merde.

De toutes les soirées où le père de Roman aurait pu passer, il avait choisi ce soir.

Tout ce que Roman voulait était de ramener Suzanne à l’étage et lui faire l’amour. La dernière chose qu’il voulait était de faire face à la réalité. Malheureusement, rien ne le ramenait plus près de la réalité que Tommy Huson, un homme qui avait aimé trop profondément, au point de ne pas s’en remettre quand tout s’était mal terminé.

Roman savait qu’il ne devait pas se laisser aimer de cette manière. Et pourtant, quand il avait fait le vœu de garder son cœur enfermé dans une cage pour toujours, il ne s’était pas attendu à rencontrer une femme comme Suzanne Sullivan.

— Roman, dit son père encore une fois, devenant de toute évidence impatient, un gamin m’a dit que tu étais là. Fais-moi entrer.

Suzanne posa une main sur celle de Roman.

— Tu n’es plus seul. Tu m’as aidé avec ma famille au lac. Qu’as-tu besoin que je fasse pour t’aider à gérer ton père ?

Une partie de lui voulait qu’elle parte pour qu’elle n’ait pas à voir quel genre d’épave était le vieux M. Huson. Là d’où venait Roman. Ce que Roman aurait pu devenir s’il ne s’était pas battu aussi fort pour sortir de ce monde.

Mais une plus grande part de lui voulait du soutien. Un qu’il n’avait jamais eu auparavant.

— Reste seulement toi-même. Et ne prends rien de ce qu’il peut te dire personnellement. Il n’est pas le mec possédant le plus de tact et le plus poli de la planète.

— Ne t’en fais pas pour moi. J’ai grandi avec mes frères et leurs amis. Sans mentionner tous les étrangers qui fouillent dans les affaires privées de ma famille seulement parce que mes parents étaient célèbres. Peu importe ce que dira ton père, j’irai bien.

Elle redressa les épaules comme si elle se préparait pour une bataille. Une à laquelle elle prendrait part pour lui.

— Je vais le faire monter si tu veux aller mettre un t-shirt.

Elle avait raison, il devrait mettre plus de vêtements. Il imaginait déjà tous les commentaires grossiers que son père pourrait faire s’il savait qu’ils avaient couché ensemble. Si son père disait une chose inappropriée à Suzanne…

Roman fila à l’étage, attrapa un t-shirt noir dans son armoire et redescendit juste à temps pour entendre les coups frappés à la porte.

Suzanne ne semblait pas nerveuse. Elle semblait plutôt curieuse de rencontrer l’homme qui l’avait élevé. Curieuse et protectrice. Roman avait toujours dû se protéger lui-même. Son cœur se serra quand il réalisa qu’elle le pensait quand elle lui avait dit qu’il n’était plus seul.

Sachant qu’il ne pouvait pas repousser l’inévitable plus longtemps, il ouvrit la porte.

— Mon fils.

Son père lui donna une tape dans le dos.

— On dirait que tu as continué les entraînements.

Suzanne s’avança pour lui dire bonjour et les sourcils de son père se relevèrent, quasiment au point de toucher la racine de ses cheveux.

— Je ne m’attendais pas à trouver une jolie femme ici.

Il s’approcha et prit la main qu’elle lui tendait.

— Tommy Huson, à votre service.

— Suzanne Sullivan.

Elle lui sourit chaleureusement.

— Vous avez un fils merveilleux.

— En effet, acquiesça son père en hochant la tête. Je ne pourrais pas être plus fier de lui. Vous auriez dû le voir à l’époque, quand il régnait sur…

Heureusement, la sonnerie du téléphone de Suzanne retentit avec la chanson He Ain’t Heavy, He’s My Brother. Roman savait qu’elle l’avait assignée à Alec, parce qu’il avait appelé plusieurs fois les premiers jours où il avait travaillé avec elle, quand elle était toujours trop en colère pour lui répondre.

— Tu devrais parler à ton frère.

— Alec peut attendre.

Roman appréciait le fait qu’elle voulait être là pour lui, peu importe ce qu’il se passait. Mais si sa famille avait entendu parler du feu dans son appartement, ils étaient certainement morts d’inquiétude. Il aurait déjà dû les contacter pour les avertir qu’elle était en sécurité avec lui, mais il avait été trop occupé à lui faire l’amour pour se rappeler comment bien faire son travail.

— Il a peut-être entendu parler de l’incendie.

Son visage s’obscurcit.

— Je fais vite, promit-elle en prenant son téléphone et se dirigeant vers la porte-fenêtre menant à son balcon.

Pour Roman, son père la regarda s’éloigner avec une trop grande lubricité.

— Tu t’es trouvé un beau brin de fille. J’espère que tu te la tapes.

Roman attrapa l’épaule de son père avant de se rendre compte de ce qu’il faisait.

— Ne reparle jamais de Suzanne comme ça.

Quand son père grimaça, Roman se força à relâcher sa prise sur son épaule.

— Tu as oublié les règles, hein, Roman ?

Son père avait remonté et abaissé ses épaules à quelques reprises comme pour s’assurer qu’aucune blessure grave ne lui avait été faite.

— Ne jamais faire confiance à une jolie femme.

— Je t’ai dit de ne pas reparler d’elle, l’avertit Roman.

Son père et lui partageaient peut-être le même sang, mais Suzanne avait commencé à être profondément importante pour Roman. S’il devait choisir entre un sombre passé et la promesse d’un brillant avenir, le choix serait vite fait.

— Tout ce que je dis c’est que tu dois être prudent avec une femme chic comme elle. Je peux dire par sa manière de bouger qu’elle a de l’argent, elle est d’un meilleur milieu que nous. Regarde ce qui est arrivé entre ta mère et moi. Elle avait juré qu’elle se moquait de s’encanailler avec moi, mais elle ne le pensait pas. Elle m’a arraché le cœur et celle-ci fera pareil avec toi si tu la laisses faire.

— Ça suffit, lança Roman à voix basse.

La dernière chose qu’il voulait entendre était combien il n’arrivait pas à la cheville de Suzanne. Il le savait déjà, l’avait su avant même de tomber sous son charme.

— Je sais que tu ne veux pas l’entendre, insista son père, mais je t’aime, mon fils. Trop pour te laisser emprunter la même route que moi.

— De combien tu as besoin cette fois ?

Roman en avait fini avec les badinages, il porta la main à son portefeuille. Plus vite ils régleraient leur affaire, plus vite son père partirait. Avec de la chance, avant que Suzanne en finisse avec son appel.

— Mille dollars.

Son père se renfrogna.

— Les arbitres ont dû recevoir des pots-de-vin pour le match d’hier soir. Mais je vais gagner ce soir.

— Voilà.

Roman ajouta quelques centaines de plus au montant, espérant acheter un peu plus de temps avant la prochaine visite parentale.

Son père mit l’argent dans sa poche, mais ne fit pas mine de partir. Il avait ce regard calculateur dans les yeux, montrant qu’il voulait plus qu’un peu d’argent pour le dépanner.

— Tu es sûr que tu ne veux pas revenir sur le ring ?

— Oui.

Après avoir laissé le père d’Eddie sur un brancard, saignant tellement au niveau de son orbite qu’ils n’avaient pas pu sauver son œil – tout ça pour que leurs pères puissent se faire quelques dollars en pariant sur le match – Roman n’était jamais remonté sur un ring. Bien qu’il se fît toujours de l’argent avec ses poings quand il devait protéger un client, il utilisait la force brute seulement quand c’était absolument nécessaire. Pour être garde du corps, on devait être assez intelligent pour déjouer les menaces en approche. Pour lui, s’il en venait aux mains, il n’avait pas bien fait son travail.

— À l’époque, il y avait beaucoup de public quand tu te battais.

Son père adorait parler de ce qu’il considérait comme ses jours de gloire.

— Il n’y a jamais eu d’autres personnes comme toi sur le ring, Roman.

— Je ne savais pas que tu avais fait de la boxe professionnelle.

Suzanne revint à la cuisine et posa son téléphone sur le comptoir.

Roman n’avait pas entendu la porte-fenêtre se rouvrir. Merde, pourquoi Alec ne l’avait pas gardée plus longtemps au téléphone ?

— Ce n’est pas le cas.

— Il aurait pu, par contre. Il était le meilleur boxeur amateur de la ville.

Son père rayonnait en regardant Suzanne.

— Si on pouvait le ramener dans un ring, je parierais jusqu’à mon dernier dollar sur mon fils. Il gagnait toujours, peu importe ce qu’il fallait faire. Même s’il devait se salir les mains, ajouta-t-il avec un rire indiquant qu’il ne se souciait pas le moins du monde de ce qu’il pouvait advenir à l’autre personne sur le ring tant que Roman gagnait.

Suzanne fronça les sourcils en regardant Roman.

— Je ne te vois pas te salir les mains.

— Oh, oui, insista son père avant qu’il puisse le mettre à la porte. N’importe quoi pour s’assurer que son père reviendrait à la maison avec plus d’argent qu’à son arrivée. Le meilleur fils qu’un père puisse avoir.

Il tapota la liasse dans sa poche arrière.

— Il l’est toujours. Toujours là pour me donner un coup de pouce quand la chance est d’humeur changeante.

Roman pouvait voir les rouages dans la tête de Suzanne s’activer. Il avait su dès le départ que s’il la laissait venir aussi près, s’il perdait assez le contrôle pour l’emmener dans son lit – il allait devoir lui dire toute la vérité pour lui montrer qu’il ne la méritait pas. Mais il avait espéré avoir le reste de la nuit, au moins, avant de lui montrer la racaille qu’il était.

— Ç’a été une longue journée, papa. Il est temps de partir.

Son père semblait vouloir rester pour apprendre à mieux connaître Suzanne, et le reste de la demi-bouteille de vin rouge sur le comptoir l’appelait certainement aussi. Heureusement, il était plus intéressé par parier l’argent qui lui brûlait les poches.

Se dirigeant vers Suzanne, Tommy lui prit une main et embrassa ses doigts.

— Rien de mieux qu’une jolie femme pour rendre les pas d’un vieil homme plus légers.

Après l’avoir laissée, il fit un signe de tête à Roman.

— Merci pour le prêt, mon fils.

Roman ne s’agaçait plus sur tous les « prêts » qu’il avait faits à son père au cours des quinze dernières années. Son père était seulement une personne à surveiller. Roman ne pourrait jamais le sauver de son addiction pour les paris – ou les femmes repoussantes avec qui il se mettait – mais il ne pouvait pas l’abandonner non plus.

La porte était à peine fermée derrière son père que Suzanne prit la parole.

— Il pariait sur tes matchs de boxe ?

Il était temps que Roman pose cartes sur table.

Pourtant, ce n’était pas facile de changer ses habitudes de dévier les personnes cherchant à en savoir trop.

— C’est de l’histoire ancienne.

— Les histoires comptent. Surtout quand il s’agit de la famille. Si quelqu’un le sait, c’est moi.

Elle posa ses bras autour de sa taille.

— Aimais-tu faire de la boxe ?

— Ça n’avait pas d’importance que j’aime ou pas.

— Que se passait-il si tu perdais ?

Ses questions étaient trop précises. Trop près des parties de lui qu’il détestait regarder.

— Ce n’était pas le cas.

— Tout le monde perd au moins une fois.

— On n’aurait pas eu d’argent pour payer le loyer si c’était le cas.

Ses yeux s’écarquillèrent de désarroi.

— Il pariait autant ?

— Il m’a entraîné pour que je sois une valeur sûre.

Il ne lui dirait pas combien l’entraînement avait été douloureux. Surtout après le départ de sa mère, qui avait laissé son père tellement en colère. Roman avait été la personne parfaite pour la faire passer.

— Alors oui, les paris étaient toujours plus importants.

Ça avait été un cercle vicieux duquel Roman n’avait pas vu d’échappatoire pendant très longtemps.

Quand elle resta silencieuse, il essaya de changer de sujet avant qu’elle puisse poser plus de questions.

— Alec voulait te dire quoi ? Savait-il pour l’incendie ? Il est sur le chemin du retour ?

— Ian a été averti par le concierge et il nous a appelés, moi et Alec. Il semblerait que Ian m’ait laissé un message il y a une demi-heure.

Mais ils avaient été trop occupés l’un envers l’autre pour entendre la sonnerie.

— J’ai dit à Alec que j’allais bien et que je restais avec toi, alors ils n’ont pas à s’en faire et n’ont pas à se précipiter pour rentrer du lac ce soir. Mais on pourra parler de tout ça quand ils seront là demain de bonne heure. Pour l’instant, ce que je veux savoir, c’est à quel point tu as été blessé lors de tes combats quand tu étais adolescent ?

Raté pour la tentative de distraction avec l’appel de son frère. Roman n’avait jamais laissé personne le connaître autant, n’avait jamais prévu de révéler à quiconque ce qu’il gardait caché dans son âme. Mais Suzanne en savait déjà assez et se préoccupait de lui suffisamment – elle pensait même l’aimer – cela ne servait à rien de tenter de la distraire à nouveau.

— Certains soirs étaient pires que d’autres, admit-il d’une petite voix. Mes blessures pouvaient toujours guérir. Mais certains des gars que j’ai combattus…

Il déglutit péniblement, posa sa main sur son cou et le frotta tandis que ses sombres souvenirs lui revenaient en mémoire.

— Ils ne sortaient pas toujours du ring en un seul morceau.

— Roman.

Sa voix ne recelait aucune pitié. Aucun jugement non plus. Mais de la compréhension.

— Il n’aurait pas dû faire ça. Utiliser son fils comme ça.

Son empathie le toucha profondément dans un endroit où il ne laissait personne entrer. En réalisant combien il avait besoin de se soulager de ce poids avec quelqu’un qui le comprenait, cela rendit ses mots encore plus durs quand il essaya de compenser ce besoin. Se dégageant des bras de Suzanne, il marcha comme un robot vers le canapé où ils venaient de faire l’amour et s’effondra dessus.

— Le père d’Eddie, Darrell, est le dernier mec que j’ai combattu.

Refusant de se laisser repousser, Suzanne s’approcha du canapé, se pelotonna sur ses genoux et l’enserra de ses bras pendant qu’il parlait. Elle était la planche de Salut dont il n’avait jamais voulu, mais dont il avait besoin. Plus que toute autre chose au monde.

— Nous allions à l’école ensemble. C’était un mec sympa. Plus grand que moi, mais plus lent. Je savais que son père avait des problèmes de drogue, qu’il devait de l’argent à des mecs. Son père avait plus besoin d’argent que le mien. Mais ce que j’avais appris de mon entraînement, de gagner, peu importe ce qu’il se passait, ne m’abandonnait pas. Même quand je savais que je devais me retenir, je ne le faisais pas. Je ne savais pas comment. Je n’avais pas ce genre de contrôle. Je n’avais pas été entraîné pour ça.

Il l’avait été pour détruire. Il déglutit péniblement, caressant les cheveux de Suzanne en parlant.

— Son œil a commencé à saigner. Assez pour qu’ils doivent aller à l’hôpital. Mais ils n’avaient pas l’argent pour le soigner. Et son père était assez en colère à cause de sa défaite pour lui donner quelques coups supplémentaires qui aggravèrent les choses.

Roman se souvint avoir eu envie de s’interposer entre eux, mais si quelqu’un savait qu’on ne devait pas intervenir dans les relations père-fils, c’était lui. Alors il était resté en dehors de ça. Il avait récupéré son gain et était sorti tout de suite.

— Darrell n’est pas venu en cours pendant un moment. Quand j’ai su pourquoi, il avait déjà perdu son œil à cause d’une infection, parce qu’il avait été laissé sans traitement trop longtemps. Ça l’a presque tué. Je suis parti de chez mon père ce jour-là. Je n’avais nulle part où aller, et quand Jerry de la pizzeria l’a découvert, il m’a laissé dormir dans son arrière-boutique. Je ne me suis jamais battu depuis. Mais puisque j’avais besoin d’argent pour avoir un endroit à moi, j’ai fait la seule chose pour laquelle je me pensais doué. Je suis devenu garde du corps.

Quand il émergea enfin de ses sombres souvenirs et la regarda, il vit des larmes couler sur ses joues.

— Maintenant, tu vois pourquoi tu ne devrais pas être avec moi, pourquoi tu ne devrais pas te soucier de moi.

Mais l’horreur qu’il s’attendait à voir sur son visage ne se matérialisa pas. Elle caressait sa mâchoire avec amour.

— Tu m’as raconté tellement de choses, mais tu ne m’as pas tout raconté. Non ?

— Tu parles des autres mecs que j’ai blessés dans le ring ?

— Je suis certaine qu’ils t’ont fait du mal aussi, remarqua-t-elle. Mais ce n’est pas de ça que je parle. J’ai vu comme Eddie t’aime et que tu l’aimes aussi. Tu as toujours été là pour lui, non ? Tu aurais aimé pouvoir intervenir et aider Darrell, mais tu étais seulement un enfant. Une fois de retour en selle, tu as fait une différence dans sa vie, non ?

— Essayer d’aider quelqu’un que j’ai presque détruit ne fait pas de moi un héros. Envoyer Darrell en formation, lui acheter une maison à lui et sa femme et payer pour la plus chère des écoles privées en ville, rien de tout ça ne répare ce que j’ai fait. Il ne récupérera jamais son œil. Et ça n’effacera jamais les autres personnes que j’ai blessées parce que je n’étais pas assez fort pour défier mon père.

— Ce n’est pas que tu n’étais pas assez fort, Roman. Tu pensais que ton père avait tes intérêts à cœur. Tu pensais qu’il prenait soin de toi. Que tu pouvais lui faire confiance.

Elle semblait si férocement protectrice.

— Ce n’est pas ce que tu as fait en tant qu’enfant avec un père défaillant qui te définit, c’est le fait que tu refuses de continuer à les faire en tant qu’adulte. Et je ne suis pas la seule à voir combien tu es génial. Jerry l’a vu, même quand tu te battais toujours. Tous les enfants qui te vénèrent là-bas le voient. Eddie le voit. Mes frères aussi. Du moins, c’était le cas avant qu’ils paniquent pour un baiser.

Les commissures des lèvres de Suzanne se relevèrent.

— Tu dois le reconnaître, Roman, tu es un homme bon. Un homme bon, et que j’aime.

— Si je l’avais été, je ne t’aurais pas touché.

Mais en le disant, il laissa ses mains courir sur elle. Il avait besoin de sa douceur. Sa chaleur. Son amour.

— Si j’étais réellement bon, j’aurais rêvé de toi au loin, je me serais souvenu que je ne suis pas assez bien pour toi.

— Au contraire, le contrecarra-t-elle avec sa voix sexy et brillante, tu es trop bon pour laisser une fille sur des charbons ardents comme ça. Tous ces désirs inassouvis, toutes ces émotions non partagées me rendaient déjà folle. Qui sait ce qu’il se serait passé avec mon entreprise si tu n’avais pas posé les mains sur moi ? Je n’aurais peut-être jamais pu me concentrer pour faire mon travail. Bien qu’il se pourrait que je ne veuille plus travailler autant maintenant que je sais comme c’est amusant de prendre du repos avec toi, ajouta-t-elle en se penchant en avant pour que ses seins se frottent sur son torse.

Il ne savait pas s’il était prêt à concéder le fait qu’il était encore quelqu’un de bien, même si elle avait marqué quelques bons points : il avait fait de son mieux quand il était enfant dans une situation difficile. Mais il ne s’excuserait pas de l’avoir éloignée de son emploi du temps surchargé.

— Tu travailles trop, Suzanne. J’ai eu peur que tu fasses un burn-out. Tout le monde dans ta famille s’inquiète aussi.

— Je sais pour mon père, mais seulement parce qu’il me l’a dit au lac. Mais je pensais que mes frères étaient sur mon dos uniquement pour ces appels et les attaques sur mon serveur.

Le souvenir de la menace contre elle – incluant maintenant un incendie dans son appartement dont ils devaient trouver le fin mot de l’histoire –, vrilla les tripes de Roman.

— Tu l’as dit toi-même sur le quai la nuit dernière. Tu essaies trop d’être là pour tout le monde. Et j’ai vu personnellement cette attitude aller plus loin que le cercle familial : tes employés, tes investisseurs, tes clients, les œuvres de charité pour qui tu travailles gratuitement… Tu es extraordinaire. La femme la plus extraordinaire que je connaisse. Tu es intelligente, belle, aimante et capable de conquérir ce que tu veux quand tu l’as décidé, mais personne ne peut tout faire. Pas même toi.

Il caressa sa joue.

— Je sais que j’ai eu une enfance difficile, mais je ne pense pas être le seul.

— Non, dit-elle avec un rire creux. Vraiment pas.

Elle soupira.

— J’ai décidé il y a longtemps que survivre à mon enfance folle ne serait pas suffisant. Je voulais profiter. Conquérir le monde. Peu importe le nombre d’heures que je faisais, le peu d’heures de sommeil ou les douches et les repas que je manquais. Tout ce qui importait était de poser ma marque sur le monde, là où ma mère n’avait pas pu le faire, parce qu’elle n’avait jamais été assez forte pour être autre chose que la muse de mon père.

Quand un frisson la traversa en parlant de sa mère, elle se blottit plus contre lui, pour avoir du réconfort. Le même qu’elle lui avait donné quand il lui avait raconté son histoire.

— Ça m’allait de brûler la bougie par les deux bouts, parce que rien d’autre n’avait plus d’importance pour moi. Je n’avais personne à câliner sur le canapé, à qui faire la cuisine ou avec qui faire l’amour l’après-midi.

Elle remua pour le regarder dans les yeux.

— Maintenant, c’est le cas. Je te veux, Roman, avec ton enfance merdique et tout le reste.

Il voulait toutes ces choses aussi. Il avait combattu son amour pour elle. Mais il se rendait compte maintenant qu’il se battait pour les mauvaises raisons. Oui, il voulait toujours ce qu’il y avait de mieux pour elle, mais malgré ses erreurs du passé, personne ne pourrait l’aimer plus. Personne ne pourrait mieux la traiter.

Et personne ne l’aimerait comme lui. Profondément. Réellement.

Pour toujours.

— Je te veux aussi.

Ses yeux s’écarquillèrent de surprise et elle sembla retenir sa respiration.

— Je t’aime.

Il n’avait jamais cru dire ces mots un jour. N’avait jamais cru pouvoir les ressentir au plus profond de son cœur. Mais c’était le cas. Grâce à Suzanne.

— Je ne crois toujours pas que je suis assez bien pour toi, mais je n’arrêterai pas d’essayer. Jamais je ne cesserai d’essayer de te rendre heureuse. De vouloir t’entendre rire. De vouloir te faire haleter de plaisir. Et jamais je n’arrêterai de te protéger – même si je vais le faire en tant que petit ami maintenant, parce que je donne officiellement ma démission en tant que gard…

Elle l’embrassa avant qu’il puisse terminer sa phrase. Tellement d’amour se déversait d’elle vers lui qu’il aurait pu jurer que son baiser guérissait toutes les blessures qu’il venait d’avouer sur son enfance. Il l’embrassa avec la même dévotion, le même doux objectif.

— Je t’aime, dit-il à nouveau dans les petits intervalles entre les baisers. Je t’aime tellement.

— Je savais déjà que tu m’aimais, dit-elle avec ce sourire rempli de bonheur, qu’il voudrait toujours voir. Mais maintenant que tu as démissionné de ton rôle de garde du corps, je comprends aussi que tu me comprends.

— Tu avais raison quand tu disais ne pas avoir besoin d’un garde du corps. Mais tu as besoin de laisser les personnes qui t’aiment t’aider. Même les personnes les plus fortes ont besoin de soutien, Suzanne.

— Même toi ?

Il frotta sa joue contre la sienne en admettant la vérité. Une qui le terrorisait avant de tomber amoureux d’elle.

— Même moi.

— Je suis là maintenant. Ce qui veut dire que tu as toute ma famille. Les gars vont finir par accepter, ajouta-t-elle avant qu’il puisse remarquer que ses frères avaient envie de l’écarteler. Je le sais. Même si ça prendra plus de temps à certains que d’autres. Comme tu le sais, les Sullivan sont assez bornés. Surtout moi. Tu as raison, je dois arrêter de vouloir tout faire seule. J’étais si inflexible sur le fait de devenir la femme forte que ma mère n’avait jamais été, je vais certainement avoir besoin d’entraînement pour laisser d’autres personnes prendre les choses en main parfois. Tout comme je vais essayer d’être meilleure pour admettre quand j’ai tort.

Il pouvait voir comme ça lui coûtait de dire tout ça.

— J’en ai fini de plonger la tête dans le sable, Roman, et d’agir comme si tout ça n’était rien d’autre qu’une nuisance. J’ai besoin d’aide pour m’occuper de la personne qui essaie de me faire du mal à moi et mon entreprise.

— Je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour t’aider. Tout comme tes frères. Ton père. Tes cousins. Tes amis. Tes employés. Tes investisseurs.

C’est pourquoi, bien qu’il ne voulût rien de plus que lui refaire l’amour, il ne pouvait ignorer le fait qu’elle avait perdu assez d’heures de sommeil au cours de la semaine.

— Tu as eu toute une semaine. Une que j’ai rendue encore plus épuisante parce que je n’arrive pas à me rassasier de toi.

Il se leva et la souleva dans ses bras en le faisant.

— Tu dois te reposer maintenant.

— Je peux le faire plus tard.

Elle lui adressa un sourire coquin et lumineux dont il ne pouvait se lasser.

— Ce soir, tout ce dont j’ai besoin, c’est toi.

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