Toungouska
Chapitre 10
Nord de Vanavara, 7 juillet 2011.
Nous avions quitté Vanavara à l’aube deux jours plus tôt. Direction le point de chute du bolide.
Ce matin-là, à l’heure de nous élancer vers la forêt, Elsa avait retrouvé son entrain et c’était avec une impatience non feinte que toute l’équipe avait embarqué dans nos trois voitures. Les tout-terrains, lourdement chargés de matériel et de vivres, remontèrent d’abord sur une large piste le cours sinueux d’un des principaux affluents de la Toungouska Pierreuse. Peu après notre départ, tandis que nous franchissions un grand pont métallique qui enjambait le fleuve, mon esprit s’était mis à vagabonder. Je m’étais surpris à imaginer un environnement presque inchangé depuis la chute du météore. Naïvement, je pensais en effet que nous allions nous frayer un chemin entre des milliers d’arbres couchés par le souffle de l’explosion. Mais je devais vite me rendre à l’évidence : je me trompais. Point de paysage de désolation autour de nous ! Bien au contraire. La forêt s’était régénérée depuis des lustres. De superbes arbres, plus larges et hauts les uns que les autres, colonisaient chaque parcelle de terre. Dense, verte à perte de vue, la forêt boréale masquait presque totalement les reliefs tourmentés qui nous entouraient.
— Et toujours des pins et des mélèzes…, soupira Elsa après quelques heures de voyage, son regard vert se perdant derrière le mur infini des conifères.
La magie des paysages extraordinaires de la Sibérie s’estompait doucement.
— C’est sûr… Tous ces arbres sont magnifiques, mais, je dois l’admettre moi aussi, cela commence à devenir assez monotone, renchéris-je. Au moins, pour ce qui est du calme, nous n’aurons pas à nous plaindre !
On s’imagine souvent cette région comme une vaste étendue glacée, déserte et inhospitalière. En hiver, c’est le cas. Les températures flirtent parfois avec les moins 50 C et la forêt se fige alors dans le froid, la neige et la glace. Comme les sols et rivières se confondent sous le manteau poudreux, nombreux sont encore les pièges mortels qui guettent ceux qui s’aventurent dans les bois à la fin du printemps.
— Heureusement que nous sommes en été ! ajouta Elsa.
Richet s’immisça dans notre conversation et expliqua :
— Oh que oui ! De toute manière, nous ne pouvons venir ici qu’à cette période de l’année. Durant l’hiver, il ne subsiste aux alentours qu’une faune aux abois... Et quelques rares hommes assez courageux pour braver ces conditions extrêmes. Mais à partir de juin, tout change radicalement : les températures remontent en flèche. Elles dépassent fréquemment les dix degrés en pleine journée. Vous verriez les fleuves reprendre vie, les sous-bois retrouver leur verdoyance. Les lacs et les marais se couvrent d’éclats chatoyants et mouvants ! C’est magique ! Enfin… presque magique.
Je fronçai les sourcils d’un air soupçonneux.
— Pourquoi presque ?
— Oh. Rien, c’est juste que le renouveau estival n’a pas que des avantages. Des trombes d’eau s’abattent régulièrement sur la région en juillet et en août par exemple.
— Ah… Voilà qui promet, fis-je avec une moue dépitée. (J’avais envisagé un temps plus clément : Simon nous avait vanté la beauté des paysages d’été, mais pas la pluie qui semblait aller de pair.) J’espère que ce n’...
Une ornière fit basculer violemment le véhicule, coupant court à notre conversation. La piste, plutôt bonne jusque-là s’était soudainement réduite à un chemin tortueux à peine plus large que nos tout-terrains. Nous n’étions pourtant pas encore au bout de nos surprises. Les heures qui suivirent se révélèrent en effet éprouvantes : nous devions descendre fréquemment des voitures pour enlever les branches cassées et tombées au sol. Prétendre que la perspective du repos le soir, au bivouac, nous laissait de marbre aurait été mentir. Sitôt les tentes montées à la lueur des phares, puis le dîner avalé dans la foulée, Elsa et moi sombrâmes dans un profond sommeil.
La seconde journée fut semblable à la première : une succession de déplacements lents, hachés par les escales forcées pour libérer la piste des branchages qui l’encombraient, le tout avec très peu de temps de relâche. Nous étions à la fois si occupés et si isolés dans nos véhicules respectifs qu’en deux jours de voyage, nous avions à peine eu l’occasion de faire connaissance avec nos compagnons… Heureusement, comme Richet s’amusa à nous le faire remarquer alors qu’Elsa commençait à le regretter un peu, nous aurions bientôt tout loisir de discuter avec eux :
— Ne vous en faites pas, du temps pour apprécier leur compagnie, vous en aurez bien assez ! Attendez demain d’être sur place, au milieu des débris de météorite ! glissa-t-il avec malice. Vous verrez, ils s’animeront tous beaucoup, beaucoup, plus ! Même moi. Et encore, à côté de Nikouline, qui a voué sa vie à cette recherche, je passerai presque pour un amateur. Éclairé certes, mais amateur...
Un très long cours sur l’histoire de leur discipline et des épopées scientifiques avortées pour retrouver la trace du météore se profilait. Et je me demandais si nous devions nous en réjouir.
*****
En ouvrant les yeux au matin du 7 juillet 2011 peu après huit heures, j’ai tiré la fermeture éclair de notre tente et, toujours emmitouflé dans mon duvet, j’ai relevé le rabat. Elsa dormait encore à mes côtés. Sans bruit, j’ai glissé un œil par la fente. Un fort soleil brillait au-dessus de la clairière où nous avions établi notre camp de base. Je ne m’étais même pas rendu compte de l’existence de cette belle prairie, enveloppée dans la noirceur de la nuit à notre arrivée. Le ciel, vide comme une plage islandaise en hiver, nous incitait à l’optimisme pour cette journée décisive. Nous touchions enfin au but. En coupant à travers les bois, une dizaine de kilomètres nous séparaient désormais de l’endroit indiqué par Nikonovitch dans sa lettre. Le programme du jour était donc tout tracé : effectuer un repérage, en voyageant léger, sans matériel, puis y retourner avec nos lourds appareils de mesure une fois la zone cernée précisément. Place aux joies d’une expédition pédestre !
Je mis le pied dehors et me dirigeai vers les trois individus qui séjournaient autour des restes du feu de la veille. Une cafetière en aluminium reposait sur les braises. Richet écoutait sagement tandis que Nikouline était en grande conversation avec l’un des deux étudiants de l’équipe, Sergueï Iourlov. À vingt-six ans, l’homme aux yeux bridés semblait avoir définitivement tourné le dos au mode de vie des Évenks et à leurs traditions chamaniques. Comme nombre de jeunes gens originaires de la région, il rêvait en effet d’une existence plus confortable, à l’occidentale, faite de voyages d’études en Europe et en Amérique. Engoncé dans un épais anorak orange, il jurait désormais plus par Nespresso et George Clooney que par le breuvage concocté par son mentor ! La moue qu’il afficha en portant une tasse fumante à ses lèvres en disait affreusement long à ce sujet. Tandis que je m’approchai d’eux, des cris d’animaux, qui me rappelaient ceux des cerfs, se firent entendre au loin.
— Des cerfs ? les interrogeai-je, accompagnant ces mots d’un léger haussement de menton en direction de l’endroit d’où provenaient les bruits.
— Des cerfs ? répéta Nikouline avec amusement. (Son regard croisa furtivement celui de Simon, lequel ne put retenir un bref sourire.) Pas exactement. Ce sont des rennes que vous écoutez. Probablement la propriété d’un éleveur nomade de la région. Il reste encore quelques familles évenkes et dolganes qui respectent toujours leurs traditions ancestrales par ici.
Fedor Sarnytchev sortit avec lenteur de la pinède au même moment, haletant sous le poids des branchages qu’il portait. L’étudiant avait hérité de la corvée du ramassage de bois mort. Quelqu’un devait entretenir notre feu, n’est-ce pas ? Incapable de m’orienter correctement dans cette forêt, je préférais d’ailleurs que ce fût lui plutôt que moi… Dans son sillage, à moins de deux pas, suivait le dernier membre de l’équipe. Mûr, les bras solides, le gaillard portait fièrement sa carabine en bandoulière. Notre guide, Gregorij Obramov. Gregorij n’était autre que le frère aîné de Sasha. Sur le conseil de madame la maire de Vanavara, Nikouline l’avait engagé. Selon Sasha, il était en effet un de ceux qui connaissaient le mieux la région. Il avait déjà servi par le passé d’accompagnateur à plusieurs expéditions scientifiques, y compris la dernière en date.
— Tu en voudrais une tasse ? me proposa gentiment Richet.
Tu parles ! Demandez à un politicien s’il a envie d’un nouveau sondage de popularité lorsqu’il sait que sa cote est au plus haut ! Évidemment ! Parfois, au bureau, je me demande si du sang coule dans mes veines ou si ce n’est plus que de la caféine tant j’en abuse à longueur de journée.
L’odeur du breuvage noir me chatouillait tellement les narines qu’il n’eut pas besoin d’un mot de plus pour me convaincre. Je saisis une tasse vide à côté du foyer. Tandis qu’Obramov et Sarnytchev nous rejoignaient, j’inspectai d’un rapide coup d’œil le fond du récipient, histoire de ne pas engloutir une quelconque araignée au passage. Rassuré, je la tendis à Richet, arborant un sourire plus large que l’esplanade du Champ-de-Mars. Au même moment, mon regard se posa sur une étrange forme derrière lui : en lisière de la forêt, un sac à dos sombre pendouillait, accroché à bonne hauteur dans un pin.
— C’est quoi ? questionnai-je, quelque peu décontenancé par cette découverte.
Sarnytchev, Iourlov et Richet ébauchèrent de vagues haussements d’épaules. Avant que l’un d’eux ne prenne la parole, Nikouline s’était chargé de traduire mes propos à notre guide. Ce dernier ne parlait en effet qu’un anglais rudimentaire. Les deux hommes échangèrent un regard amusé.
Décidément, songeai-je , pourquoi ai-je l’impression que chaque fois que je les interroge, je prononce une idiotie ? D’accord, j’aurais peut-être pu ne pas poser une question aussi naïve si j’avais pris la peine de me renseigner sur la région avant de partir…
Richet s’abstint de répondre, continuant à verser consciencieusement le café dans ma tasse. Tout comme les deux étudiants qui préféraient laisser le plaisir à leur mentor de m’expliquer les raisons de cette étrangeté. Nikouline reçut le message et saisit l’opportunité :
— Les déchets, lâcha-t-il laconiquement. On évite qu’ils traînent au sol. Cela attire les animaux sauvages...
Je relevai aussitôt un sourcil méfiant.
— Les animaux ? m’enquis-je d’une voix où l’inquiétude pointa plus fort que je ne l’aurais souhaité. Quels animaux ?
— Oh... rien d’extraordinaire pour la région. Des ours bruns, des loups... Mais rassurez-vous. Gregorij a un excellent fusil, glissa-t-il avec amusement en tapotant la crosse de l’arme d’Obramov.
Bien sûr ! Le fusil n’était pas là pour le folklore. Mais tout de même ! Des ours et des loups. Encore des détails insignifiants que Richet avait omis de préciser en nous vantant les mérites de ce voyage en pleine nature. Un coin sauvage et très calme, avait-il simplement dit en évoquant la région. Merci Simon ! La case « ne plus lui faire confiance pour les vacances » venait d’être cochée mentalement chez moi.
Sauvage et calme. Tu m’étonnes..., réalisai-je en imaginant que les autres animaux, ceux qui n’avaient pas fini dans l’estomac des premiers, avaient déjà dû déguerpir.
Je doutai qu’Elsa appréciât réellement cette surprise supplémentaire, elle aussi. Alors que je pensais à sa future réaction et que je réfléchissais à la manière dont j’allais pouvoir lui présenter les choses, ma compagne émergea de la tente. Fidèle à son habitude, elle semblait d’humeur joviale. D’un pas vif, elle nous rejoignit pour partager le petit déjeuner.
— Alors, nous y voilà ! C’est le grand jour, lança-t-elle à la cantonade, après avoir trempé ses lèvres dans la tasse de café chaud que Simon lui avait tendue.
— Hé oui ! Le mystère de la Toungouska n’en sera plus un ce soir : la réponse se trouve devant nous.
— Parfait ! Mettons-nous en route dans ce cas, messieurs. Nous ne sommes pas venus jusqu’ici pour faire du camping. N’est-ce pas, Ludovic ? Si j’ai bonne mémoire, on ne devait pas tester notre endurance physique ? conclut-elle en m’adressant un clin d’œil appuyé sans se départir d’un franc sourire.
*****
Parcourir ces derniers kilomètres à travers bois nous occupa près de quatre heures. Durant ce qui s’avéra être une formidable promenade, nous vîmes défiler sous nos yeux de citadins stupéfiés des élans, deux grands tétras et un lynx. C’était tout bonnement incroyable. Elsa semblait aussi émerveillée que moi, profitant de chaque rencontre pour s’imprégner en silence de ces magnifiques moments. Sans trop le montrer pour ne pas l’effrayer, je ne pus m’empêcher de surveiller de temps à autre nos arrières. On n’est jamais trop prudent avec les loups et les plantigrades... À mesure que nous progressions, le terrain devenait plus inégal. Même si la forêt avait reconquis les lieux, les conifères paraissaient plus clairsemés, plus rachitiques qu’autour de notre campement. Je ne m’attendais pas à trouver la trace des cadavres décrits dans la lettre, mais, malgré tout, je ne cessais de penser que nous foulions un immense cimetière. À contempler le visage blême d’Elsa, je crus qu’elle y songeait aussi.
— Ça ne va pas ? hasardai-je.
— Non, non. Ne t’inquiète pas... J’ai juste un peu mal au cœur. Ça va passer...
Nous arpentions la zone depuis une bonne heure quand un cri soudain nous alerta. Planté au milieu d’un espace pratiquement vierge d’arbres, Sarnytchev hurlait, brandissant à bout de bras ce qui ressemblait à un petit morceau noirâtre.
— Par ici ! Par ici ! Venez tous ! On la tient, notre preuve !
Nous nous précipitâmes vers lui, le cœur battant plus fort dans nos poitrines. Nous y étions. Nikouline saisit l’objet que lui tendit son étudiant. Il le soupesa et l’examina sous toutes ses coutures, puis, plus que satisfait, fut pris d’un irrépressible désir de serrer Sarnytchev dans ses bras, au grand étonnement de ce dernier. La roche passa ensuite fiévreusement de main en main, tel un trophée qu’on se partage après une victoire méritée.
Nikonovitch n’avait pas menti.
— Bon sang qu’il est lourd ! m’exclamai-je avec stupéfaction lorsqu’on me donna le précieux morceau.
J’étais plus surpris par le poids que par son allure de caillou somme toute assez banal.
— N’est-ce pas ? Les météorites possèdent une très forte densité de matière. C’est ce qui rend leur poids aussi étonnant. Parfois, lorsqu’elles ont séjourné longtemps dans le sol, on trouve des traces de rouille visibles à leur surface sur certaines d’entre elles. C’est lié au fer qu’elles contiennent. Et, vous voyez, ce spécimen présente une face avec un aspect lissé caractéristique. C’est ce que l’on appelle une croûte de fusion, ajouta Richet en caressant du doigt l’objet. Elle est due à l’échauffement que la météorite subit quand elle pénètre dans l’atmosphère terrestre à très haute vitesse. La chaleur produite alors est énorme.
Elsa s’apprêtait à se saisir de la roche céleste lorsque le bruit d’un moteur attira notre attention.
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