Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 19 sur 54

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Toungouska

Chapitre 18

Nord de Vanavara, 8 juillet 2011, 01 h 34.

 

La nuit fut éprouvante.

Mon bras, entaillé lors de la tentative de sauvetage, me faisait souffrir. Elsa s’en était pourtant amoureusement occupée. Elle avait nettoyé avec soin les chairs et ôté les éclats de verre avant de panser les plaies avec un bandage de fabrication maison. Elle commençait à en avoir l’habitude... Plus que la douleur physique, c’était l’autre, morale, qui nous maintint longtemps éveillés. Accumulation de tensions, d’émotions brutes. De chagrin. Pour la seconde fois, l’expédition scientifique à laquelle je participais virait au drame. De là à me voir en chat noir… L’idée circulait en boucle dans ma tête. Dans l’esprit de mes compagnons, peut-être se frayait-elle le même chemin. Si nos deux derniers compères russes n’avaient sûrement jamais eu vent de la tragédie survenue trois ans plus tôt en Patagonie, Elsa, elle, connaissait mes péripéties par cœur. C’était grâce à elle que j’avais survécu. Quant à Richet, par pudeur sans doute, il ne m’avait jamais interrogé à ce sujet, mais il n’en ignorait rien : d’anciens étudiants et plusieurs collègues du Muséum d’histoire naturelle l’avaient abreuvé de détails sur cet épisode.

Richet, comme nous, ne trouvait pas le sommeil. Il ressentait le besoin d’évoquer le souvenir de Nikouline pour surmonter sa peine. Assis sur le siège passager, il nous décrivit longuement leur complicité construite au fil des multiples quêtes qu’ils menèrent à divers endroits du globe.

Elsa et moi l’écoutâmes, réfugiés sous d’épais duvets. Blottie contre moi, elle avait calé sa joue contre mon épaule. J’adorais lorsqu’elle se laissait aller à cette tendresse. Souvent, j’en profitais pour mettre un bras autour de sa taille, comme pour l’empêcher de me quitter. Ce soir-là, je savais qu’elle cherchait juste un peu de réconfort. À cet instant, ce qui comptait, c’était seulement entendre battre son cœur. Elle était à mes côtés, vivante.

La fatigue eut raison d’Elsa en premier. Sa tête commença à dodeliner avant de glisser en douceur contre mon torse. Plaçant mon index sur la bouche, j’invitai Richet à baisser la voix.

— Elle dort ? Comme je l’envie..., murmura-t-il avant d’obtempérer. On devrait essayer d’en faire de même, tu ne crois pas ? Il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour rentrer…

J’acquiesçai en silence.

Simon se tut. Cinq minutes après, il lâcha prise à son tour et s’assoupit. Je me retrouvai seul, avec ma douleur au bras, abandonné aux images des morts hantant mon esprit et aux questions incessantes qui s’y bousculaient. Était-ce vraiment le réchauffement climatique qui avait causé la perte de nos amis ? Je n’arrivais pas à croire que le sous-sol sibérien puisse contenir du gaz et se révéler si traître sans que personne ne nous alerte de ce danger. Et puis cet avion de malheur… Pourquoi le crash ? Un sabotage comme l’avait prétendu son pilote ? Que signifiaient les diamants dans les entrailles de l’appareil ? Avait-on voulu dissimuler l’existence des mines de Popigaï, quitte à éliminer des témoins gênants et enterrer les preuves au fond de la taïga ? L’État russe était-il alors le commanditaire de la perte de l’appareil ? Parce que dans cette éventualité, quel accueil nous serait réservé à Vanavara par les autorités ? Serions-nous traités en espions ?

J’avais la désagréable impression que nous étions les pions d’un jeu dont nous ignorions les règles. Les respirations paisibles d’Elsa et de Simon finirent par me ramener doucement à la réalité. C’était peu. Et tellement à la fois, au milieu de l’immensité de la nuit sibérienne.

 

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