Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 18 sur 54

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Toungouska

Chapitre 17

Nord de Vanavara, 7 juillet 2011, 23 h 48.

 

Iourlov appuya de toutes ses forces sur la pédale de frein : la voiture qui les précédait venait de basculer dans un trou monstrueux !

L’étudiant eut la mauvaise idée de braquer les roues au même moment. Perdant toute adhérence, le tout-terrain se mit immédiatement en travers de la piste détrempée et dérapa longuement. Iourlov, terrorisé, mains crispées sur le volant, vit le gouffre s’agrandir à mesure que le véhicule glissait dans sa direction. La chute paraissait inéluctable. Par miracle, le 4x4 s’immobilisa à moins d’un mètre de l’abîme. Elsa, qui talonnait la voiture en perdition, s’était ruée, elle aussi, sur les freins. Arc-boutée sur le volant, elle ne commit pas l’erreur de Iourlov. Elle maintint le cap et parvint à stopper notre véhicule juste avant que nous n’entrions en collision.

Le silence s’était installé dans l’habitacle. La tête encore tournée vers Richet, le freinage en catastrophe m’avait pris de court. Le souffle coupé autant par la peur que par la ceinture de sécurité, je mis quelques secondes à reprendre mes esprits. J’ignorai alors totalement ce qu’il venait de se produire. Richet, derrière moi, était groggy : la décélération subite l’avait violemment projeté en avant et son crâne avait heurté l’appui-tête de mon siège. Même solide, sa tête n’en était pas moins meurtrie. Il commença à masser d’une main son cuir peu chevelu pour apaiser sa peine. Puis ses traits se modifièrent. La douleur fit place à la perplexité. Comme moi, la raison de ce brusque freinage lui échappait.

Un coup d’œil glissé en direction d’Elsa me glaça le sang : elle semblait tétanisée sur le volant. Incapable de le lâcher, l’air hagard, ma compagne regardait devant elle comme si elle avait vu se dresser un fantôme.

— Elsa ? Qu’est-ce qu’il se passe ? demandai-je timidement. Pourquoi as-tu pilé ?

— Je... Mon Dieu… Ils ont... disparu, finit-elle par articuler, les mains toujours crispées sur le volant.

La pluie avait redoublé d’intensité. Surprises dans le pâle faisceau des phares, des milliers de gouttes jaunâtres hachaient inlassablement l’obscurité en fines lanières. Et, à travers ce rideau en lambeaux, je ne distinguai rien d’autre que le pare-chocs de la voiture immobilisée devant nous.

— Qui a disparu ? Je… ne comprends pas.

À cet instant, Iourlov ouvrit la portière de son 4x4 et se précipita dehors. Le jeune homme contourna aussitôt le véhicule et s’éloigna de nous. Il brandissait un coupe-vent au-dessus de sa tête pour se protéger des trombes d’eau. L’espace d’une minute, il sortit de notre champ de vision, puis revint à toute allure pour toquer à ma vitre.

— Venez vite ! cria-t-il pour couvrir le bruit de la pluie battante sur la carrosserie. Il faut les aider !

— Mais bon sang ! commençai-je à m’agacer. Quelqu’un peut-il nous expliquer ce qu’il se passe ?

— Nikouline... Le sol... Il a englouti leur voiture !

La vérité me frappa de plein fouet.

— Bon Dieu ! souffla Richet, d’abord incrédule lui aussi, puis horrifié. Mais...

— La piste s’est effondrée ! poursuivit Iourlov, toujours en hurlant. Il y a un cratère de plusieurs mètres de diamètre, là-bas... (Joignant le geste à la parole, il désigna une large portion de route de la main.) Leur voiture est tombée dedans.

Le sol a englouti leur véhicule... Englouti..., me répétai-je en pensée, comme si le fait de me le dire encore et encore pouvait m’aider à accepter ce désastre.

Elsa, de nouveau murée dans le silence, semblait perdue. Après ce qui me parut une éternité, nous échangeâmes un long regard. Je pouvais lire dans ses yeux de l’incompréhension : comment diable la piste avait-elle pu disparaître ? Un tremblement de terre ? Aussi minime qu’il fût, il ne nous aurait certainement pas échappé… L’origine de ce trou gigantesque était un mystère. C’est alors que Richet murmura :

— Du méthane...

— Du quoi ?

— Du méthane. Avec le réchauffement climatique, le sol qui est en principe glacé toute l’année à quelques mètres sous la surface finit par dégeler en été jusqu’à des profondeurs inhabituelles. Or ce sol est susceptible de contenir de grandes quantités de ce gaz. Sous l’effet de la chaleur, le méthane se dilate, la pression souterraine augmente et, d’un coup, le terrain cède. C’est un peu comme si la terre faisait office de bouchon de champagne et qu’à partir d’un certain point, ce bouchon sautait. Je ne vois que cette explication. Cela s’est déjà produit à plusieurs reprises

en Sibérie 9 .

Elsa écarquilla les yeux. C’était la première fois qu’elle aussi entendait parler de ce phénomène inquiétant.

Comme nous n’avions toujours pas réagi, Iourlov cogna plus fort contre la vitre.

— Mais bon sang ! Vous faites quoi ? Dépêchez-vous ! s’exaspéra-t-il, les mains en porte-voix. Ils ont besoin de nous !

Présence de gaz dans le sol ou pas, quelle que soit la cause de la disparition de la piste, Iourlov avait raison : ce n’était pas le moment de jouer les scientifiques. Nous devions agir de toute urgence pour libérer Nikouline et les autres de ce piège. Avec la pluie, plus nous attendions, plus le sauvetage risquait de se compliquer : des glissements de terrain pouvaient survenir, les précipiter au fond du gouffre et les y ensevelir définitivement.

Nous quittâmes enfin le véhicule, fouettés par l’averse glaciale. Bravant les éléments et l’obscurité, nous nous rapprochâmes avec précaution du trou. Iourlov avait stoppé son tout-terrain au bord du précipice. Et malgré cela, les faisceaux des phares ne permettaient que d’effleurer la surface, nous laissant imaginer l’ampleur de la fosse sans en apercevoir les limites. La cavité semblait gigantesque. Elle aurait pu contenir un petit immeuble tout entier ! Mes yeux s’habituant à la pénombre, je finis par discerner la voiture de Nikouline. Suspendue au milieu de la paroi, elle reposait miraculeusement en équilibre, la moitié du pare-chocs avant engluée dans la boue. En chutant, le véhicule avait basculé sur le flanc et la violence de l’impact avait fait voler en éclat les vitres. Un bref coup d’œil à mes compagnons suffit à me rendre compte que si quelqu’un devait descendre dans la fosse pour aller au secours des occupants, ce ne pouvait être que moi. Iourlov, trempé jusqu’à la moelle, tremblait tellement de froid que l’on aurait presque pu entendre ses os s’entrechoquer. Le pauvre se tenait surtout la tête à deux mains, incapable de prendre la moindre décision. Elsa n’avait pas la force nécessaire pour hisser des blessés, quant à Richet... Eh bien, Richet, avec son embonpoint et sa condition physique, que l’on pourrait qualifier au mieux d’imparfaite, ne parviendrait qu’au prix d’énormes difficultés à les rejoindre.

Évidemment  ! Ça va être pour moi  ! songeai-je avec affliction, masquant mal l’angoisse qui m’étreignait.

Là, au milieu de l’obscurité glacée, giflé par la pluie, la séance de varappe improvisée sur une paroi lisse comme une piste de bobsleigh devint inéluctable. Et elle tenait du pire cauchemar pour moi. Car, je dois le concéder, je souffre du vertige. Le vide me tétanise. J’ai maintes fois essayé de lutter, de me lancer des défis, mais le constat est toujours le même : amer. La plus minime des hauteurs se mue en un Everest invincible. Je pris une profonde inspiration. Tentant de faire fi de mes craintes, je me concentrai sur le véhicule bloqué en contrebas. Aucun bruit ne nous parvenait de celui-ci. Ni cri de douleur ni appel à l’aide. Seulement un silence de mort.

Dix mètres de pente abrupte et glissante me séparaient de la voiture de Nikouline.

Réfléchir... De quoi ai-je besoin  ? Vite  !

— Elsa ! Va voir si nous avons une corde dans le coffre, lançai-je enfin, convaincu de n’avoir plus d’autre choix. Je vais descendre.

Iourlov sur mes talons, je vins me placer à la verticale du tout-terrain accidenté. Toujours aucun signe de vie. Elsa revint au bout d’une ou deux minutes, un long cordage de nylon en main.

— J’ai trouvé ça, Ludo. J’espère que cela conviendra.

J’acquiesçai sobrement.

— Des mousquetons ? hasardai-je quand même.

Elle secoua négativement la tête.

Bien sûr... C’eût été trop beau. À l’ancienne, donc. Sans filet  !

Nouant avec fébrilité l’une des extrémités autour de ma taille, je sentis ma gorge se serrer et mes tripes se tordre en même temps que le nœud. Je fermai ensuite les yeux, tant pour chasser la pluie qui ruisselait de mon front que pour me donner du courage avant de m’approcher du précipice. Iourlov et Elsa tenaient l’autre bout de la corde avec fermeté. Alors que je m’apprêtais à entamer la descente, Richet me prêta sa lampe-torche, puis me retint par le bras :

— Sois très prudent, Ludovic, m’avertit-il en prenant un air grave. Si c’est du méthane qui est à l’origine de ce gouffre, du gaz s’échappe peut-être encore des parois. La moindre étincelle pourrait provoquer une déflagration. Et comme le méthane est inodore, tu n’auras aucun moyen de l’anticiper…

Le pompon, maintenant  ! S’encorder, en pleine nuit, pour descendre une véritable patinoire avec la perspective d’être pulvérisé par une explosion de gaz  ! La prochaine fois, comptez sur moi, ce sera voyage organisé pour les vacances  ! Si prochaine fois il y a, évidemment.

Connaissant par cœur mon aversion pour les hauteurs, et avisant un teint que je supposais plus pâle qu’un suaire tant mes jambes peinaient à me supporter, Elsa s’approcha à son tour. Certainement poussée par l’adrénaline, elle eut cette impulsion étrange, mais agréable : elle m’embrassa avec fougue sous le regard médusé de nos compères. Apparemment satisfaite de son effet, elle recula un peu, se composa une mine taquine et me susurra quelques mots à l’oreille :

— C’est le moment d’être héroïque, mon chéri. Les filles en pincent toutes pour les braves...

Motivé ! Il n’en fallait pas plus pour me mettre du baume au cœur. Quoi ? La flatterie marche avec moi ? Et alors ? Je ne suis qu’un homme, après tout ! J’emplissais mes poumons d’une grande bouffée d’air froid, puis me retournais, les yeux rivés sur le précipice.

La paroi luisait méchamment dans le halo des phares. Comme prévu, la pluie avait transformé le cratère en un vaste bourbier. Traître, instable, plus glissant qu’un toboggan neuf. Même en m’agrippant de toutes mes forces, doigts et pieds ancrés dans la terre, je perdis l’équilibre plusieurs fois. Heureusement qu’il y avait cette corde autour de ma taille et mes partenaires prêts à réagir au quart de tour pour m’empêcher de tomber au fond du gouffre.

Après dix minutes d’efforts intenses, j’atteignis le véhicule couché sur le flanc. M’appuyant sur le côté droit du coffre, je parvins à me redresser avec précaution. De ma main libre, je saisis la lampe-torche et inspectai l’intérieur du tout-terrain. Le spectacle était désolant. Tout était sens dessus dessous. Le pilote blessé reposait désormais contre le dossier de la banquette arrière dans une posture étrange. Éjecté lors du choc, il y avait échoué tel un pantin abandonné au fond d’une malle à jouets. Ses jambes pendaient mollement. Son bras gauche était replié sous son ventre, le droit passant bizarrement par-dessus la tête. Il fixait le toit de ses yeux bleus immobiles. Mort. Cervicales brisées. Une bosse saillait sur son cou au niveau des fractures. Je soufflai un instant et cherchai un meilleur angle de vue pour observer les deux autres occupants. En vain. Je dus me hisser sur le véhicule renversé et ramper avec précaution jusqu’à la porte avant. Projetant la lumière de ma lampe à travers la vitre brisée, j’avisai d’abord Nikouline. Inerte, le vieil homme gisait contre la portière du côté passager, visage à demi englué dans le sol humide. J’arrêtai mon regard sur sa poitrine, guettant son soulèvement. Elle resta désespérément figée. Mort, lui aussi. Plus près de moi, retenu par sa ceinture de sécurité, Sarnytchev penchait la tête vers le cadavre de Nikouline. Un filet de sang sortait de la bouche de l’étudiant et coulait sur son menton. Je crus distinguer l’éclat d’un morceau de verre fiché dans son flanc, mais, de ma position, je ne pouvais en être sûr. Faisant attention à ne pas me couper avec les débris de verre, je passai alors le bras droit à travers les restes de la vitre cassée et posai un doigt sur le cou du jeune homme à la recherche d’un pouls. Rien.

— Comment vont-ils ? hurla Richet au même moment depuis le bord de l’abîme.

Comment vont-ils ? me répétai-je en secouant négativement la tête, l’index encore au contact de la peau encore tiède de Sarnytchev et les images des trois corps s’imprimant à jamais dans mon esprit. Comment vont-ils  ? Ils sont tous morts  !

L’expédition prenait une tournure si dramatique que, plus abattu que jamais, je ne réalisai alors pas le danger imminent qui me guettait en cet instant. Je m’apprêtai à répondre à Richet lorsque, du coin de l’œil, je perçus sur ma gauche le glissement d’une fine coulée de terre. Mais ce fut surtout la voix affolée d’Elsa qui m’alerta :

— Attention, Ludo ! Accroche-toi ! s’époumona-t-elle.

M’accrocher  ? Pourquoi  ?

En une fraction de seconde, une énorme partie de la paroi située au-dessus de moi se détacha, minée par la pluie. Un maelström de boue et de roches fondit aussitôt dans ma direction et vint se fracasser contre la voiture. La secousse fut telle qu’elle me fit perdre l’équilibre. Malheureusement pour moi, la corde au bout de laquelle je pendais se détendit aussi d’un seul coup, me privant d’une aide précieuse : l’affaissement avait emporté son support. Dans le mouvement, mon biceps, toujours glissé dans la carcasse du tout-terrain, fut lacéré par les restes de la vitre brisée. Un instant je crus le danger écarté. Mais le poids de la terre gorgée d’eau qui s’était abattue sur la voiture commença à se faire sentir. Le 4x4 pivota en douceur sur son flanc, menaçant l’équilibre précaire où il se trouvait. Je me cramponnai désespérément de ma main gauche à la corde encore détendue. Bondir le plus loin possible du véhicule était devenu ma seule option pour ne pas être entraîné jusqu’au fond du cratère. À condition que mes compagnons tiennent suffisamment fort l’autre extrémité du lien… Je pris le risque et sautai. Le cordage se tendit enfin. À peine mes pieds s’enfoncèrent-ils à nouveau dans le sol humide que le tout-terrain se remit en mouvement. Il glissa jusqu’à s’immobiliser quinze mètres plus bas dans une énorme gerbe de boue.

Richet, Elsa et Iourlov, arc-boutés au bord du précipice, tiraient énergiquement sur la corde pour me sortir de ce guêpier.

— Accroche-toi ! hurla Elsa, la voix chevrotante, brisée par la peur.

Tu penses  !

Ma vie ne tenait qu’à un fil — enfin, à une corde — en cet instant. Des gouttes de sueur mouillaient mon front et me tombaient dans les yeux. Petit à petit, oubliant le froid et mon bras blessé, je parvins à me hisser jusqu’au sommet de la paroi.

— Ta main ! Donne-moi ta main ! m’ordonna Simon en me tendant la sienne tandis que Iourlov saisissait mon autre manche.

Je m’exécutai et les deux hommes m’extirpèrent du trou.

— Merci..., chuchotai-je simplement, les jambes tremblantes, exténué par l’effort et encore sous le choc de la vision des cadavres de nos compagnons.

Elsa n’attendit pas une seconde de plus. Se faufilant entre mes compagnons, elle vint m’enlacer de toutes ses forces. Elle avait pleuré.

— Ne refait jamais ça ! murmura-t-elle. Jamais. J’ai cru te perdre...

— Ne t’en fais pas. Je vais bien, Elsa, mentis-je pour la rassurer.

Afin d’éviter de retomber dans le précipice par mégarde, je reculai prudemment de quelques pas en l’entraînant avec moi. Avec notre chance du moment, plus rien ne me semblait impossible…

— Je t’aime, ajoutai-je tandis que mes doigts caressaient sa joue humide. Il n’est pas question que je t’abandonne. Plus jamais.

Richet et Iourlov avaient reporté leur attention vers la fosse. Les mains placées au-dessus des yeux pour écarter la pluie, ils scrutaient le fond du gouffre dans l’espoir d’apercevoir la voiture. Mais l’obscurité était trop profonde, le véhicule trop loin. Richet renonça le premier et se tourna vers moi. En silence, il me dévisagea, longuement. Que pouvais-je lui apprendre qu’il ne savait pas déjà, au plus profond de lui ? La gorge nouée, je secouai tristement la tête. Comme l’enfant resserre son emprise sur son doudou pour se rassurer, je me surpris à saisir sans le vouloir la main d’Elsa et la presser un peu fort. Tout le poids du monde s’abattit sur les épaules de mon ami. Son visage se liquéfia, ses yeux s’embuèrent et des larmes commencèrent à couler.

— Mais, bon sang, qu’est-ce que vous faites ? Il faut redescendre les aider ! hurla Iourlov, le regard aimanté par les profondeurs de l’abîme.

D’un revers de manche maladroit, Richet essuya ses joues. Incapable de parler, il s’accorda une grande inspiration, puisant ce qu’il lui restait de courage. Alors, il avança la main et la posa avec douceur sur l’épaule de Iourlov. Le jeune homme se retourna timidement. Simon le fixait de ses yeux rougis. Iourlov comprit aussitôt et chancela, balayé par un raz de marée de tristesse.

 

*****

 

Elsa avait les cheveux trempés. Ils sentaient bon. Leur odeur, familière et apaisante, me réconforta.

— Viens, lui glissai-je alors que Richet avait retenu Iourlov par le bras au dernier moment. Ils ont besoin de nous.

Elle s’écarta avec délicatesse avant de chasser une larme de sa main. Nous revînmes alors à la hauteur des deux hommes. Simon soutenait toujours fermement l’étudiant dévasté.

— Je... je suis désolé pour vos amis, dis-je d’une voix étranglée par l’émotion. Il était trop tard quand j’ai atteint leur voiture... Il n’y avait rien à faire pour eux.

Richet inclina la tête, le regard vague. Je ne savais que trop bien quelle épreuve Iourlov et lui traversaient. J’étais passé par là quelques années auparavant. Douleur, incompréhension et sentiment d’injustice dominaient d’abord. Puis, venaient les questions, obsédantes. Sans réponses, aussi. Pourquoi ? Pourquoi eux et pas nous ? Dans la froideur nocturne, sous la pluie, les mois d’efforts consentis pour obtenir le sésame nécessaire aux fouilles devaient désormais leur sembler si dérisoires, les météorites si futiles.

Têtes basses, nous regagnâmes à pas lents les tout-terrains pour y trouver refuge. Obramov, aveugle, venait d’y passer les minutes de solitude les plus angoissantes de son existence. Abandonné le temps du sauvetage, notre guide nous accueillit avec soulagement, puis, très vite, s’enquit des nouvelles. Iourlov lui relata péniblement nos péripéties. Profitant de leur aparté, je coulai un œil inquiet en direction de mon collègue. Richet semblait complètement dépassé par les événements. Malheureusement pour lui, les principales décisions à venir lui incombaient désormais. Par la force des choses, il avait en effet hérité de la responsabilité du groupe : lui seul disposait de contacts avec les autorités locales de Vanavara ainsi qu’avec le service consulaire de France.

— Ça va, Simon ? l’interrogeai-je.

— Non... Enfin, oui. On doit... On doit rentrer. Si vous saviez comme je m’en veux de vous avoir tous entraînés ici…

Elsa lui prit la main avec tendresse et le réconforta :

— Ce n’est pas ta faute, Simon. Qui pouvait imaginer ce qui nous attendait ?

Richet haussa les épaules, puis esquissa un sourire désabusé.

— Je le sais. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser à eux (il détourna brièvement la tête en direction du gouffre), à vous. De me dire que si je n’avais pas insisté pour monter cette expédition, rien ne serait arrivé. Vous n’auriez jamais été mêlé à cela.

Le froid, allié à l’humidité, commençait à m’engourdir, alourdissant mes traits déjà tirés. J’imaginais avoir l’air plus abattu qu’un supporter du PSG après une nouvelle élimination en coupe d’Europe. Et malgré cela, je n’avais pas la palme de la mine défaite : elle revenait à Iourlov, anéanti par les décès de son ami et de son mentor.

Que faire, maintenant ? réfléchissais-je pendant qu’un long frisson parcourait mon échine. Reprendre la route en risquant de tomber dans un autre piège ? Obramov est blessé, mais il n’y a plus d’urgence vitale désormais…

À travers la pluie glaçante, j’essayais de sonder du regard l’étendue boisée et sombre qui nous cernait. Trop périlleux. Impossible de contourner le gouffre en pleine nuit. D’autant que question danger, nous avions eu notre dose.

— Simon, repris-je au bout d’un moment, je crois que nous ferions mieux de nous reposer jusqu’à demain. On ne traversera pas la forêt à la seule lumière des phares. Qu’en penses-tu ?

Richet soupira avant d’approuver :

— Tu as raison. Mettons-nous à l’abri et essayons de dormir quelques heures. Nous aviserons la route à suivre dès qu’il fera jour.

 

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