Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 36 sur 54

Pages du PDF

Toungouska

Chapitre 35

Nord-est de Vanavara, rive de la Toungouska Pierreuse, 11 juillet 2011, 12 h 17.

 

Face à nous, quatre individus vêtus de parkas sombres venaient de surgir de la forêt. Tous étaient armés.

— Oh non ! Non ! C’est pas vrai ! Ils nous ont retrouvés ! hurla Iourlov qui, lui aussi, avait repéré les hommes.

Les sbires de Korotaïev avaient attendu leur heure. Dissimulés par les arbres, ils nous avaient observés longuement, guettant l’instant propice pour nous surprendre.

 

*****

 

Lorsque Iourlov s’était engagé seul sur le pont, Volsky faillit donner le signal de l’assaut, mais il s’était ravisé aussitôt : pour couper notre retraite, mieux valait que nous soyons tous les trois en pleine traversée. Quand l’étudiant fit brusquement machine arrière, le chef de la bande manqua regretter sa patience, assistant de loin à notre conciliabule improvisé.

Ils vont quand même pas renoncer à franchir la rivière  ! pesta-t-il.

Observant le manège du jeune homme et ses gestes amples en direction du pont, il devina rapidement que celui-ci voulait convaincre les autres que leur fuite passait par cette voie. Tous n’avaient pas l’air d’accord, surtout le Français.

Concentré et agacé à la fois, il réalisa brusquement la nature du problème :

L’enfoiré  ! Ce mec craint le vide  ! Alors là ! Ils sont faits s’ils bougent, songea-t-il tandis qu’un rictus s’affichait sur son visage.

À sa grande satisfaction, je m’étais résolu à franchir l’obstacle et m’étais dirigé vers le pont.

Ils sont faits  ! se dit-il.

 

*****

 

Iourlov avait stoppé net au milieu du pont. Terrifié, incapable de prendre une décision, il était devenu livide. Comme nous lui masquions les quatre hommes, Elsa, au début, ne comprit pas ce qu’il se passait. Elle se pencha légèrement sur le côté jusqu’à distinguer à son tour les individus qui s’avançaient vers nous.

— En arrière, criai-je soudain en réalisant avec effroi que deux d’entre eux épaulaient leurs fusils. Faites demi-tour ! Vite !

Elsa fit volte-face la première, mais s’arrêta net. N’ayant pas anticipé une halte si brutale, je la heurtai violemment. Iourlov n’avait toujours pas bougé. La vision des armes pointées dans notre direction le tétanisait.

— Hé ! C’est pas le moment de traîner ! grognai-je. Cours !

Elsa resta figée.

— Bon sang ! Qu’est-ce que tu fais ? Cours !

— Volsky...

Mon ultime espoir s’était évanoui plus vite que le monstre du Loch Ness à l’approche d’un objectif photographique. Sur la rive que vous venions de quitter, d’autres silhouettes menaçantes s’étaient matérialisées. À leur tête, reconnaissable entre mille, se trouvait un Volsky des plus volontaires. Son visage anguleux arborait un air supérieur. Ce salaud n’avait jamais renoncé à nous poursuivre et il savourait probablement déjà sa victoire.

— Rendez-vous ! ordonna-t-il d’une voix forte pendant que l’homme situé à sa droite épaulait son fusil pour me mettre en joue.

Mon cœur battait la chamade sous l’effet de l’adrénaline. Pris dans l’action, j’en avais oublié mon vertige. Tout se déroulait si vite, trop vite. Et pourtant, aussi étrange que cela puisse paraître, j’avais l’impression de vivre la scène au ralenti : j’étais conscient de chaque détail. Le bruit de l’eau qui coulait sous mes pieds. Les pas rapides des hommes qui fondaient sur nous. Elsa qui scrutait maintenant les méandres de la rivière et Iourlov épaulant sa carabine.

— Non ! hurlai-je de terreur, réalisant brusquement que l’étudiant allait faire feu.

Paniqué, Iourlov n’avait pas mesuré les conséquences de l’acte qu’il s’apprêtait à accomplir. Avait-il estimé avoir une chance de prendre nos assaillants de vitesse en tirant le premier ? Sa stratégie était vouée à l’échec. Même s’il en abattait un, jamais les autres ne se laisseraient mitrailler sans répliquer. La situation ne pouvait que dégénérer : en file indienne, bloqués au milieu du pont, nous étions des cibles trop faciles.

Iourlov ajusta pourtant son tir et sa balle fit mouche. Touchée à la poitrine, sa victime plia les genoux. Le buste bascula ensuite en avant et l’homme s’affala de tout son long au milieu du sentier. Comme prévu, ses acolytes répliquèrent instantanément. Volsky, rouge de colère, leur cria de cesser le feu, car nous tuer aurait réduit à néant ses chances de faire main basse sur les diamants. Ses comparses obéirent rapidement, mais deux coups de feu avaient déjà claqué. D’instinct, Elsa et moi, tout en nous baissant, rentrâmes la tête dans les épaules pour éviter les balles, mais elles ne nous étaient pas destinées. Elles visaient Iourlov. L’étudiant reçut la première dans le bras droit. Il lâcha aussitôt son arme. Il aurait pu survivre à la blessure si le deuxième projectile ne l’avait pas mortellement atteint en plein front. Le jeune homme se figea une demi-seconde, puis s’écroula d’un bloc. Son visage s’écrasa dans un bruit sourd sur les planches du pont, le regard vitreux tourné vers moi.

Sur la rive, Volsky vociférait toujours. Il agitait les bras en l’air comme un fou, rabrouant ses équipiers l’un après l’autre pour qu’ils cessent de tirer.

Avec le contentieux qu’il existait entre ce malade et nous, tomber entre leurs mains équivalait à mourir à plus ou moins long terme. Probablement moins que plus d’ailleurs... Une idée folle me traversa l’esprit : il nous restait une dernière option. Une ultime opportunité. Un moment de flottement s’était installé chez nos assaillants ; or nous n’étions plus qu’à quelques kilomètres de Vanavara. Nous devions tenter notre chance. Elsa avait eu la même idée, parce qu’au moment où je m’apprêtai à lui crier d’enjamber la rambarde, elle saisit ma main.

— Saute, Ludovic ! Saute ! lança-t-elle en avançant d’un pas vers le parapet.

Surestimant l’efficacité de leur piège, nos agresseurs n’avaient pas envisagé une seconde que nous puissions essayer de leur échapper de cette manière et la surprise fut totale.

En un clin d’œil, Elsa et moi escaladâmes le garde-fou et plongeâmes dans les eaux glacées.

OceanofPDF.com