Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 30 sur 54

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Toungouska

Chapitre 29

Nord-est de Vanavara, nuit du 9 au 10 juillet 2011.

 

— Tu dors ? chuchota Elsa qui en profita pour se blottir contre moi.

— Hein... Quoi ? répondis-je en ouvrant péniblement les yeux.

D’un petit mouvement du menton, Elsa désigna Iourlov. Assis en tailleur à l’entrée du tipi improvisé, la carabine posée entre ses jambes, l’étudiant avait insisté pour tenir le premier tour de garde. Il avait cependant fini par piquer du nez. Malgré les braises rougeoyantes, la fraîcheur de la nuit et la tension accumulée mettaient nos organismes à si rude épreuve que l’épuisement nous guettait.

— Tu crois vraiment qu’on a une chance de s’en tirer ? reprit-elle tout bas.

— Bien sûr ! Regarde tout ce que nous avons déjà accompli. (Je m’allongeai sur le dos pour mieux la voir.) On a réussi à nous échapper, nous avons mangé, on est à l’abri de la pluie et du froid. Pourquoi ne parviendrions-nous pas à rejoindre Vanavara ?

— Tu as raison. C’est juste que... Oh, laisse tomber. J’ai seulement légèrement mal au cœur. Ça va passer.

— Tu es sûre ? Si tu as froid, rapproche-toi encore. Je te réchaufferai, proposai-je.

Elle me renvoya un bref sourire.

— Tu n’en profiterais pas ?

— Enfin ! Je suis un gentleman ! répliquai-je en feignant de me sentir offensé. Mais tu es certaine que tu vas bien ? Je m’inquiète un peu…

Depuis notre arrivée en Sibérie, Elsa n’avait jamais paru très en forme. Au début, j’avais mis cela sur sa crainte d’abandonner un temps son laboratoire, et puis il y avait eu l’enchaînement des événements. Pourtant, je pressentais qu’il y avait peut-être une autre explication. Si elle commençait à se plaindre, c’est que quelque chose la tourmentait. Et pas uniquement la perte de nos amis. Elle voulut cependant se montrer rassurante.

— Ce n’est rien, ne t’en fais pas. C’est... seulement que j’ai hâte de rentrer. Je me sens épuisée. Tous ces morts... C’est tellement irréel ce qu’il nous arrive.

Mains croisées au-dessus de ma tête, j’acquiesçai en silence. Elle posa sa joue contre ma poitrine et poursuivit :

— J’ai l’impression de ne jamais sortir de ce cauchemar, tu sais. Parfois, je me dis que ce n’est pas vrai, que Simon, Nikouline et les autres sont toujours vivants. Et puis je les revois. Je… je revois l’avion qui s’écrase, les cadavres, l’embuscade... J’entends les cris d’Obramov aux mains de ces salauds. Mon Dieu ! Tu parles d’une expédition...

Sa respiration s’accéléra. Son pouls aussi. Je passai mon bras gauche autour d’elle et laissai mes doigts glisser avec délicatesse entre ses cheveux. Si je ne la connaissais pas si bien, j’aurais juré qu’elle allait craquer. Mais je la savais forte. J’espérais qu’elle surmonterait l’épreuve en la réconfortant un peu. Je lui caressai la joue, puis déposai un baiser sur son front. J’aurais voulu l’embrasser, mais j’avais trop peur de lui faire mal en mettant mes lèvres sur sa bouche meurtrie.

— Je t’aime, Elsa, murmurai-je. J’ai envie de vivre avec toi. Et ce ne sont pas des hommes comme Korotaïev ni qui se soit d’autre qui m’en empêcheront. On va se sortir de là, quitter la Russie et reprendre notre vie, à Paris ou chez toi.

Une soudaine lueur d’intérêt s’alluma dans son regard.

— Tu es vraiment sérieux ? Pour Marseille, je veux dire.

C’était la première fois que je lui avouais être prêt à retourner dans la ville qui avait vu la naissance de notre histoire. Après tout, désormais, tout devenait possible. Mon laboratoire pouvait fonctionner sans ma présence au quotidien. Je passais la majorité de mon existence à écrire des articles, rédiger des rapports d’activité, évaluer des collègues et quémander de l’argent pour réaliser mes fouilles. Pourquoi ne pas le faire de chez elle ? On peut programmer des téléconférences. Les e-mails, le téléphone et le train existent. Trois heures trente de TGV et Paris n’est plus que la banlieue de Marseille. Je me pris à rêver avec elle d’une vie de famille là-bas, d’une maison à quelques encablures des plages. De nos enfants qui y joueraient un jour.

— Oui. Si c’est le mieux pour nous. Si c’est ce que tu veux vraiment.

Elle me fixa intensément de ses yeux verts, cherchant à savoir si j’essayais juste de la rassurer. Mais j’étais sincère.

— Ce qui est dit est dit. Tu ne reviendras pas là-dessus, d’accord ?

— Promis. Et pour notre prochaine destination de vacances, tu la choisiras toi-même, m’empressai-je d’ajouter avec malice, ce qu’elle ne manqua pas d’accueillir d’une légère tape sur mon ventre.

— Gros malin ! Tu ne peux pas rester sérieux deux minutes... En tout cas, je suis contente, murmura-t-elle. Contente que tu sois là.

Elsa ferma alors les yeux et se laissa enfin aller.

 

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