Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 3 sur 54

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Toungouska

Chapitre 2

Vanavara, 30 juin 1908.

 

Encore une belle journée, songea Vassily Nikonovitch, le regard tourné

vers le ciel limpide qui surplombait son isba 1 .

L’air était toujours frais en ce début de matinée. Vassily enfonça sa chapka sur la tête, remonta le col de son manteau, puis referma comme d’habitude la porte à clé derrière lui. D’un pas leste, il descendit la volée de marches qui séparaient le porche de sa maison du potager qui la cernait et y jeta un regard. L’homme avait toujours vécu à Vanavara. Il y était né et tous

ses souvenirs le ramenaient à cette demeure. Son père, un solide koulak 2 , lui avait inculqué le goût du travail. À coups de ceinturon, parfois, quand il le jugeait nécessaire. Vassily ne l’en avait jamais blâmé. C’était ainsi que le monde allait après tout. Et puis contrairement à d’autres, son patriarche ne buvait pas. Les raclées restaient donc rares. À la mort de ses parents, le jeune homme hérita de la ferme familiale. Comme eux, au début, il employa de pauvres ouvriers agricoles des environs. Il travailla inlassablement durant quatre ans à leurs côtés. À trimer le jour avec ses hommes dans le froid de l’hiver pour réparer ce qui devait l’être coûte que coûte et le soir pour apprendre seul à lire, à écrire et compter pour gérer l’exploitation, il gagna le respect de ses ouvriers et de belles rides précoces sur le visage. Vassily avait cependant des atouts dont son géniteur n’avait jamais été pourvu : une tête bien faite et le sens du commerce. Ses apprentissages et ses efforts furent récompensés. À plus d’un titre d’ailleurs. La ferme prospéra rapidement grâce à l’organisation sans faille dont il fit preuve. Mieux, il sut parfaitement profiter des avantages que Nicolas II, son tsar, pouvait lui accorder en échange de son dévouement. Pouliakhine, le maire de Vanavara n’avait pas tardé à remarquer les talents de Vassily, ainsi que son attachement au régime tsariste. Un soir, alors que Vassily était venu vendre des œufs en ville, il lui proposa le poste de responsable du recouvrement des taxes impériales. Vassily avait immédiatement accepté. Qu’aurait-il pu espérer de meilleur ? Finis les revenus aléatoires de la ferme. Un emploi du temps fixe et l’estime de la part de tous les habitants de la ville, pas seulement celui de ses employés, lui étaient offerts. Ce jour avait changé sa vie. Il n’était plus un fils de koulak. Membre important de la communauté, c’était désormais un petit bourgeois que l’on saluait avec déférence dans la rue. Un homme que l’on devait craindre aussi si l’envie de dissimuler quelque argent au tsar venait à l’esprit.

À sept heures moins cinq, Vassily s’apprêtait comme tous les jours à rejoindre son bureau situé au centre de Vanavara. La bourgade n’avait pas encore émergé de sa torpeur matinale.

L’homme posa sur le portail de bois une main calleuse. De petits morceaux de peinture se plantèrent dans sa paume.

À repeindre, pensa-t-il en secouant la tête de dépit.

Il ôta les échardes, puis s’engagea sur la route déserte qui menait au village. Il marchait au milieu de la voie lorsqu’un minuscule point lumineux fit irruption dans le ciel. Intrigué, Vassily s’immobilisa pour le suivre des yeux. La tache grandit et se rapprocha à grande vitesse. En trois secondes, elle devint boule de feu. Énorme, celle-ci passa à toute allure au-dessus de la ville, laissant dans son sillage une imposante traînée de fumée grise qui scindait l’azur en deux. Vassily n’avait jamais rien vu de tel. Le spectacle était à la fois effrayant et fascinant. Il regarda le bolide incandescent poursuivre sa course vers le nord-ouest de Vanavara. En quelques secondes, la boule de feu se transforma en un minuscule point lumineux avant de disparaître à l’horizon.

Mais qu’était-ce donc que cela  ? s’interrogea-t-il, encore sous le coup de la surprise.

Jamais quelqu’un n’avait été témoin d’un phénomène si prodigieux. On le lui aurait forcément rapporté. Toujours perplexe, il reprit son chemin vers le centre-ville, se demandant s’il devait rédiger un rapport pour informer le Tsar de l’existence de ce mystérieux bolide de feu. Ne passerait-il pas pour un fou en décrivant ce qu’il avait vu ? Ou cru voir. Il ne subsistait déjà plus qu’un panache grisâtre de fumée au-dessus de sa tête et la traînée se dissipait doucement. La question était presque tranchée lorsque le ciel s’embrasa brusquement.

À peine eut-il le temps d’abaisser le regard pour éviter l’aveuglante lumière qu’une monstrueuse explosion retentit. Vassily plaqua les mains sur ses oreilles, mais sans franc succès. L’onde de choc frappa Vanavara une poignée de secondes plus tard. Un souffle puissant, chaud, traversa la ville de part en part, plongeant la bourgade dans le chaos : des barrières s’envolèrent, les vitres des maisons se brisèrent. De nombreux toits se soulevèrent aussi, propulsés dans les cieux comme de vulgaires feuilles de papier jetées au gré du vent avant de retomber par terre avec fracas.

Le souffle dévastateur poursuivit sa course. Vassily, hébété et debout au milieu de la route, fut fauché à son tour.

L’Apocalypse ! C’est l’Apocalypse ! songea-t-il quand la vague d’air chaud le plaqua contre le sol. Étendu, terrifié, il n’eut pour seule pensée que de s’en remettre à Dieu. Il multiplia les signes de croix et pria pour que cela cesse, mais Dieu n’en eut cure.

La terre commença à gronder et trembler sous son ventre. Vassily ressentit la route tressaillir, puis se tordre légèrement. Sur le talus, il vit avec horreur la clôture en bois se déformer. D’un coup sec, piquets et rambardes explosèrent en divers endroits. Le grondement souterrain s’estompa et le sol retrouva sa stabilité.

Incapable de parler, l’homme se redressa avec précaution. Le visage blême, il coula un regard inquiet là où l’éclair de feu avait jailli. Au loin, derrière le rideau d’arbres, d’épaisses colonnes de fumée noire s’élevaient lentement.

Vassily reporta son attention vers la ville. Vanavara, meurtrie, reprenait vie tant bien que mal au milieu des cris de désespoir des adultes et des pleurs enfantins.

 

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