Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 46 sur 54

Pages du PDF

Toungouska

Chapitre 45

 

La première déflagration surprit tout le monde. Elle fit exploser la fenêtre. Un courant d’air froid s’invita dans la pièce, soulevant au passage quelques feuillets sur le bureau. Presque aussitôt, une seconde détonation retentit avant qu’un troisième tir ne leur succède très vite.

Je m’étais déjà rué sur Elsa, la plaquant au sol pour la protéger de mon corps.

Une odeur de poudre, âcre, s’emparait du lieu.

J’avais perçu le bruit de corps tombant par terre, mais j’étais incapable de savoir qui avait pu être atteint.

Je sentis Elsa remuer sous mon ventre. Touchée peut-être, mais en vie. Je m’écartai d’elle en douceur et, malgré mes flancs douloureux, me laissai glisser sur la droite. Nos regards se croisèrent furtivement.

— Je n’ai rien, murmura Elsa en devinant mon inquiétude. Et toi ?

— Ça va.

Rassuré, je détournai la tête et aperçus le premier cadavre. Gregorij Obramov. Un projectile l’avait atteint au milieu de la poitrine. Il avait traversé l’homme de part en part comme s’il n’avait été qu’une simple feuille de papier. Gregorij avait aussitôt basculé vers l’avant et s’était écroulé sans un cri. Autour de la plaie, dans son dos, une fleur rougeâtre commençait à s’ouvrir. La joue écrasée contre le sol, il fixait de son œil mort le pied du bureau. Une masse sombre dans sa main entrouverte retint mon attention. Un colt.

Et s’il était là, notre bon de sortie  ? songeai-je instinctivement.

Je m’apprêtais à ramper en direction du corps pour saisir l’arme quand un long râle sur ma gauche s’éleva. Elsa tira au même moment d’un coup sec sur le bas de mon pantalon pour m’inciter à me retourner avant d’agir. Je détournai la tête et compris l’origine de la plainte : Sasha Obramov agonisait.

Adossée contre le mur, les jambes étalées au sol et une main contre sa poitrine, elle écarquillait les yeux. La détresse se lisait dans son regard perdu. Les traits de son visage se creusaient à mesure que la vie la quittait. Un flot écarlate fuyait son torse. Le râle s’effaça vite et laissa place à d’immondes gargouillis. Chaque inspiration devint souffrance. Son poumon perforé s’emplissait de sang. Sasha, incapable d’endiguer le flux en pressant sa main contre sa poitrine, se noyait inexorablement dans le liquide chaud. Hypnotisé par cette vision, je ne parvenais ni à bouger ni à détacher d’elle mon regard. Des craquements secs derrière moi me firent soudain sursauter. Korotaïev. Sur le plancher de bois, son pas semblait lourd, mal assuré.

Touché lui aussi  ? Si seulement...

Elsa leva également des yeux pleins d’espoir vers l’endroit où se tenait l’Ours avant que n’éclate la fusillade.

Mais l’homme campait toujours sur ses jambes.

Il s’en était sorti.

Il pointa de nouveau son arme sur Sasha Obramov avant d’éructer quelque chose d’incompréhensible :

— Сука 16 ! Именно это вы заслуживаете

!

Deux autres coups de feu retentirent. Le corps de la jeune femme s’affaissa mollement. Des trous, pas plus grands que des pièces d’un cent, lui perçaient le front. C’était fini.

Tandis que je craignais que nous ne soyons les suivants, j’entrevis une fine goutte de sang tomber aux pieds du colosse.

Et s’il avait quand même été touché  ? J’ai entendu trois détonations...

M’appuyant courageusement sur les coudes, j’essayai de me redresser suffisamment pour me lancer de tout mon poids dans les jambes de Korotaïev. Malheureusement ma tentative se solda par un échec cuisant. Avant que j’aie pu aller plus loin, la porte du bureau s’ouvrit en grand. Elsa hurla pour me prévenir du danger qui s’annonçait. Trop tard. Incapable de l’éviter, j’encaissai un grand coup de pied en pleine face.

Le choc m’arracha un cri de douleur et une dent en prime. Je faillis perdre connaissance sous la violence de l’impact. Si j’avais été debout, j’aurais perdu l’équilibre, mais, planté sur les coudes comme je l’étais, je m’écrasais lamentablement contre les lattes rugueuses du plancher.

Volsky.

C’était Volsky qui avait tiré le premier, lui qui avait abattu Gregorij. Il lui avait fallu ensuite un peu de temps pour contourner le bâtiment, entrer dans la pièce et m’interdire de m’en prendre à son chef.

Les yeux affolés d’Elsa cherchèrent les miens. À deux pas de moi, pétrifiée de peur, elle me fixait en tremblant. Allongé, des échardes plantées dans le visage, je demeurai immobile un long moment, incapable de me mouvoir. Puis, peu à peu, la douleur s’estompa et, d’un faible signe de tête, je parvins à rassurer ma compagne.

Resté au sol, je reprenais en douceur mes esprits. Je m’attendais à entendre Korotaïev remercier chaleureusement son homme de main de l’avoir sauvé. Mais étonnamment, c’est une énorme gifle suivie d’une engueulade monumentale qui accueillit son sbire. Elsa m’observa un moment, aussi surprise que moi par la tournure des événements. Encore une fois, nous ne comprîmes rien à la conversation qui suivit entre les deux hommes, mais l’attitude de Volsky, tête basse, ne laissait guère place au doute : l’Ours lui reprochait vertement quelque chose. Était-il intervenu trop tard à son goût ? Le tenait-il pour responsable de sa blessure ? Possible. L’échalas avait tiré dans le dos de notre ancien guide dès qu’il avait vu Gregorij sortir un colt et mettre en joue son chef, mais la balle de Volsky avait fauché Obramov au moment même où ce dernier faisait feu. Seule la précision du tir de Gregorij en avait pâti et l’Ours avait été touché à l’épaule. Cernant de mieux en mieux le personnage, j’imaginais sans peine que des impairs de ce genre, le bonhomme ne devait pas les pardonner pas facilement…

Volsky se tut et recula lentement en traînant les pieds d’un air penaud. Le géant reporta alors son attention sur nous et revint à la charge, pressé qu’il était d’en finir :

— Cet imbécile a failli les laisser m’abattre ! grommela-t-il en français. Bordel ! Je suis entouré d’incapables et de traîtres…

Si j’avais eu quelques doutes sur la teneur de l’échange tendu entre Korotaïev et Volsky, ils s’étaient dissipés.

— Reprenons ! poursuivit l’homme, le bras collé contre son corps, un filet de sang courant sur le dos de sa main. Dernière fois que je vous pose la question : où sont mes diamants ?

L’homme semblait économiser ses mouvements et serrer les dents pour donner le change malgré sa blessure.

Alors que je peinais à me redresser, Elsa prit courageusement la parole.

— Mais bon sang ! lâcha-t-elle avec une pointe d’exaspération. On vous a déjà tout dit ! La carcasse de l’avion se trouve à l’endroit que Ludovic vous a indiqué. Notre guide vous l’aurait confirmé si vous ne l’aviez pas tué ! S’il vous a affirmé le contraire, il vous a menti. Il ne faisait qu’obéir à sa sœur et...

— Oleg...

Sur l’ordre de son patron, le chien de garde passa derrière ma compagne et, de la crosse de sa carabine, lui asséna un coup si violent dans le bas du dos qu’il la fit plonger en avant. Elle détourna la tête au dernier moment, juste avant que sa pommette ne s’aplatisse au sol sous le poids de son crâne.

Choquée, elle essaya de protester. En vain. Volsky l’en empêcha en lui balançant son pied au visage pour la réduire au silence, puis il s’acharna sur ses bras. L’enfoiré avait saisi l’occasion de se venger de l’humiliation du coup de pied reçu lors de notre évasion et ne s’en privait pas.

— Arrêtez ! Laissez-là tranquille ! les suppliai-je, les yeux embués de larmes en la regardant perdre connaissance. On vous a dit la vérité !

Volsky fit volte-face et m’écrasa rageusement la crosse de sa carabine sur la figure. Mon nez se brisa. La crosse poursuivit sa course et éclata ma paupière, filant jusqu’à mon œil. La douleur m’arracha un cri tandis qu’un voile rouge commença à envahir mon champ de vision. D’autres coups suivirent presque aussitôt. L’homme avait délaissé son arme pour user de ses poings. Le contact direct avec mes chairs devait être plus jouissif. À défaut de pouvoir s’opposer à un chef qui semblait l’humilier depuis notre retour, ce salaud prenait son pied à passer ses nerfs sur nous.

— довольно 17 ! gronda l’Ours au bout d’un moment, mettant provisoirement fin à notre calvaire.

Volsky retint son pied, mais le dernier coup m’avait atteint au bas ventre. Ma vessie, pleine depuis des lustres, n’en demanda pas tant pour se vider et je me mis à pisser dans mon pantalon comme un môme de deux ans. Les yeux mouillés par la douleur, je souffrais le martyre tandis que ma paupière tuméfiée se fermait lentement sur mon œil meurtri. Seul, je les aurais certainement implorés d’en finir s’ils étaient incapables d’accepter la vérité. Sauf qu’Elsa était là, vivante. Elle ne bougeait plus, mais je discernais nettement le faible soulèvement de sa poitrine à chaque inspiration. Je ne pouvais pas l’abandonner.

Résister à tout prix. Espérer qu’ils tiennent parole après avoir récupéré leurs pierres.

Dans un ultime moment de lucidité, je trouvai les ressources de souffler :

— L’avion et les diamants... Ils sont là-bas... Je vous le jure. Sasha vous a trahi… Elle a menti... Elle... Elle n’y est jamais allée... Elle les... aurait... découverts.

L’épaule meurtrie de Korotaïev le gênait. Il se gratta machinalement le menton de sa main valide, puis exprima une moue de dédain en avisant les corps inertes des Obramov. Le géant détourna les yeux vers la fenêtre brisée et, le regard perdu dans la forêt lointaine, parut réfléchir une minute. Il consulta enfin sa montre, prit une inspiration sonore, puis, d’une voix dénuée d’émotion, déclara :

— OK. Vous m’aviez prévenu qu’il pouvait y avoir un traître et vous aviez raison. Alors je vais vous croire une dernière fois. Mais vous savez que ce que vous venez de vivre ici, ce n’est rien à côté de ce qui vous attendra si les diamants n’y sont pas. Oleg peut vous faire beaucoup plus mal.

Des bras m’ont soulevé, traîné sur les talons hors de la pièce et je me suis évanoui.

OceanofPDF.com