Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 37 sur 54

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Toungouska

Chapitre 36

 

Le contact avec la rivière fut terrible.

La chute qui le précéda me parut interminable. Pour moi, cela revenait à effectuer un saut en parachute, mais sans parachute... Terrifiant.

Elsa s’enfonça presque tout de suite sous les flots. Si les torrents de montagne ne sont que des rivières de glace à peine dégelées en été, les eaux que nous affrontions ici n’avaient rien à leur envier. Elles coulaient sur des terres figées par un froid intense huit mois par an. C’était tellement glacial que je faillis ouvrir la bouche pour hurler ma douleur, mais la froideur me coupa le souffle. Lorsque nous refîmes enfin tous deux surface, le pont était déjà loin. Là-bas, derrière nous, des cris résonnaient encore, mais pas un coup de feu ne retentit. Volsky avait interdit à ses hommes de tirer, préférant les lancer à notre poursuite le long de la berge.

Au début, Elsa et moi nous laissâmes emporter par le courant, luttant seulement pour garder la tête hors de l’eau. Nous étions ballottés en tous sens comme de vulgaires branches de bois mort. Impossible d’aborder la rive : nous ne longions que des parois rocheuses verticales. J’essayai de ne pas céder à la panique, mais j’avais du mal à réfléchir à ce que nous devions faire pour survivre. Il devint en effet vite évident que nous ne tiendrions pas longtemps dans cette rivière gelée. Chaque minute supplémentaire passée à surnager prenait l’allure d’un calvaire sans fin. Nos vêtements imbibés de liquide avaient gonflé. Ils entravaient nos mouvements et nous alourdissaient. Pire, le froid s’insinuait partout. Il engourdissait nos corps. Je peinai désormais à respirer tandis que les lèvres d’Elsa viraient au bleu. Elle se débattait toujours devant moi, mais l’hypothermie la gagnait, elle aussi. Nous puisions dans nos dernières réserves d’énergie.

— Nage de toutes tes forces ! m’égosillai-je pour qu’elle m’entende malgré le vacarme des flots.

— Je... j’essaye !

— Tiens bon ! Ils... ils sont loin maintenant.

Elsa me devançait d’une dizaine de mètres. Au prix d’une lutte intense, je parvins à revenir progressivement à sa hauteur. Je l’agrippai un instant, juste assez pour que nos regards se croisent. Je ne vis que du désespoir dans ses yeux.

— On va y arriver, l’encourageai-je, manquant de boire la tasse en lui parlant.

Elsa grelottait. Elle hocha faiblement la tête. Nos forces déclinaient dangereusement. Les efforts déployés pour ne pas sombrer et toute l’énergie dépensée pour combattre contre le froid allaient avoir raison de nous si nous ne trouvions pas vite une échappatoire.

Bon Dieu... Ça ne peut pas se finir comme cela... C’est... pas possible...

J’allai me résigner quand, cent mètres devant nous, j’aperçus sur notre gauche une minuscule crique.

— Là-bas ! hurlai-je, la voix vibrante d’espoir.

Elsa détourna mollement la tête et découvrit l’étroite bande de galets que j’avais vue.

— Allez, Elsa ! On doit y arriver !

De toutes nos forces, nous reprîmes la nage. Et petit à petit, malgré le courant, nous approchâmes du rivage.

Quelques mètres en amont de la plage, un grand mélèze s’était couché dans la rivière.

— Accroche-toi à l’arbre ! C’est notre bouée de sauvetage ! criai-je en la voyant se retrouver à moins d’un mètre du conifère.

Je ne savais pas si elle m’avait entendu, mais ma compagne parvint par miracle à attraper les branchages et s’y cramponna désespérément. J’eus moins de chance.

Alors que je croyais moi aussi échapper à la rivière en la rejoignant, ma jambe gauche heurta violemment une partie immergée du résineux. Le choc brisa une branche dont l’extrémité entailla mon mollet. La douleur m’arracha un cri. Mais l’impact eut d’autres conséquences plus désastreuses. Déchiré par le bois, mon pantalon en demeura prisonnier. Je me souviens d’avoir lutté de toutes mes forces pour l’en déloger, secouant la jambe malgré la blessure, tâtonnant d’une main sous les flots pour me libérer de ce grappin végétal. En vain. J’avais beau me débattre, effleurer la branche cassée, rien n’y faisait. Je m’épuisai un peu plus à chaque nouvelle tentative. Elsa essaya de se porter à ma hauteur, mais la tâche prenait du temps. Trop de temps. Je l’entendais m’encourager, la voyais me tendre la main désespérément, mais j’étais trop loin, incapable de la saisir. Plus je luttais, plus je l’obligeais à rester dans l’eau glacée. Elle n’aurait jamais pu se résoudre à m’y abandonner. Mais elle n’aurait pas été capable de tenir très longtemps. Frigorifiée, épuisée, elle n’aurait pu qu’assister, impuissante, à mon agonie et risquer à son tour de mourir. Je pris alors la seule décision qui s’imposait. Me sacrifier pour la sauver. Disparaître sous les eaux, c’était lui donner une chance de survie. Elle n’aurait plus d’autres choix que de gagner la rive après ma mort.

— Laisse-moi, murmurai-je, résolu à perdre la bataille.

— Non ! Je ne t’abandonnerai pas.

— S’il te plaît, Elsa... Sauve-toi. Je te le… demande. (Ma tête glissa involontairement une première fois sous les eaux glacées et je bus la tasse.) Je... Je… n’y arriverai pas, hoquetai-je entre deux quintes de toux pour évacuer le liquide qui emplissait mes poumons.

— Jamais ! Tu m’entends ! Jamais ! s’étrangla-t-elle en pleurs.

— Je t’aime, Elsa... N’oublie pas...

— Non ! Je t’en prie, reste avec m...

Sa supplique me parvint à peine aux oreilles, car ma tête s’enfonça une dernière fois dans la rivière.

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