Toungouska
Chapitre 39
Korotaïev demeura seul dans son bureau pour réfléchir.
D’abord assis, l’homme se leva et commença à faire les cent pas dans la pièce. Il laissait tomber dans son sillage les cendres des cigares qu’il allumait à la chaîne. S’il ne doutait plus de retrouver les diamants après les aveux de Daussoy, l’Ours ne cessait de se demander si un traître ne se cachait pas au sein de ses troupes.
Bordel ! Qui est le salopard qui veut m’entuber ? ruminait-il en chassant de ses poumons une bouffée d’air viciée par le tabac. Quel connard oserait me défier ? Hein ? Volsky ? Il serait assez fou pour ça ?
Petit à petit, la fumée envahissait la pièce.
Mentalement, Korotaïev dressa une courte liste de noms. Des militaires ? Un bref regard porté en direction des cadres photographiques accrochés au mur l’en dissuada. L’immense majorité des gradés qui y figuraient ignorait tout de ses affaires illégales. Pour eux, il n’était qu’un oligarque de plus. Gorbatchev et sa Perestroïka lui avaient simplement permis de profiter du démantèlement de l’U.R.S.S.. Il avait racheté une énorme scierie d’État pour lui éviter la faillite. Puis, par chance, le commerce du bois et de la fabrication de meubles était devenu rentable. Une simple façade très efficace. Quant aux rares militaires au courant de ses activités annexes, ils n’avaient aucun intérêt à le mettre hors-jeu. C’était courir beaucoup de risques et se priver d’une belle rente régulière en échange de regards détournés dans d’autres directions. Des flics ? Pareil. L’Ours dépensait de jolies sommes en pots de vin pour s’assurer de maintenir à distance de ses opérations illicites ceux qui auraient été tentés d’y mettre un terme. Les autorités locales ? Très peu probable, là encore. Et pour les mêmes raisons : ils recevaient quelques subsides en échange de leur silence. Tigre s’en assurait pour son compte. Et il était bien placé pour cela. Ne négligeant rien, Korotaïev veillait même à faire des dons importants à divers organismes de charité, participait à des galas de bienfaisance pour se façonner une bonne image publique... Sa face sombre, les maisons closes qu’il gérait, ses trafics en tous genres, ils n’en étaient pas au courant. Ou en profitaient. Quelques imprudents nourrirent des soupçons et résistèrent au début, mais il les avait fait taire ou éliminer depuis longtemps. Korotaïev les tenait par les couilles. S’il tombait, tous plongeaient avec lui. Non, la menace émanait forcément de l’intérieur. Il ne pouvait pas en être autrement. Mais alors qui ? Tigre ? Impossible. Ils se connaissaient depuis trop longtemps pour cela et jamais il ne le trahirait. Volsky ? Possible. De toute manière, il ne serait bientôt plus un problème. À la vue de son incompétence récente, il allait l’écarter dès cette histoire terminée. Il s’en chargerait lui-même. Peut-être que c’était d’ailleurs parce qu’il était impliqué dans tout ce micmac qu’il s’était montré moins attentif à ce qu’il faisait...
L’air de la pièce, saturé de fumée, était devenu irrespirable. L’Ours se résolut à ouvrir la fenêtre pour aérer le bureau et contempla la forêt. Le hurlement d’un loup, au loin, le ramena à la réalité.
Merde... Je vais devoir rester sur mes gardes, pesta-t-il, le visage assombri par la perspective de ne plus pouvoir se fier à quiconque. Si quelqu’un veut mon business, il faudra qu’il m’abatte. Et il aura intérêt à réussir du premier coup parce, sinon, je l’étriperai moi-même, cet enfoiré !
OceanofPDF.com