Toungouska
Chapitre 50
Baskovitch et ses hommes sécurisent le camp. Dix minutes leur suffisent pour s’assurer que plus personne ne nous menace. Tandis qu’un soldat veille sur nous, Elsa et moi nous remettons peu à peu de nos émotions. On nous offre à boire et distribue deux barres énergétiques pour que l’on reprenne des forces. Nous acceptons de bon cœur car la faim et la déshydratation commencent à se faire sentir. L’officier revient bientôt vers nous pour donner le signal du départ. Il a le sourire aux lèvres. Baskovitch marche à côté d’Elsa et moi alors que nous nous enfonçons dans la forêt. Mille questions me taraudent alors je me lance :
— Vous cherchiez les diamants, n’est-ce pas ?
Baskovitch s’arrête et me fixe droit dans les yeux. Il a le regard pétillant du vainqueur.
— Oui. Enfin… plus ou moins. Nous enquêtons sur une série d’attentats. Vous en avez peut-être entendu parler ?
— On a vu le bâtiment municipal incendié à Vanavara. Je crois me rappeler qu’on a nous dit qu’un mouvement séparatiste en serait à l’origine. Des Évenks, il me semble.
— Exact. Nous avions Korotaïev dans notre collimateur depuis des semaines, mais il n’avait pas vraiment le profil de l’activiste. Pourtant je pensais qu’il pouvait y être mêlé d’une façon ou d’une autre. Ce type possédait une petite fortune. Il faisait des trafics en tous genres. Alors, pourquoi pas financer cette organisation avec l’idée d’étendre son business en éloignant des autorités russes de cette partie de la Sibérie… On a commencé à surveiller ses conversations téléphoniques. Mais rien n’en sortait. On a failli laisser tomber. Établir le lien entre lui, Sasha Obramov, son frère et ce mouvement terroriste nous a pris du temps, vous comprenez ? On a dû envisager d’autres pistes. On a même pensé que celui qui dirigeait les autonomistes était un certain Goloubev.
— L’adjoint de Sasha Obramov à la mairie…
— Parfaitement. Vous l’avez rencontré ? (Elsa et moi confirmons d’un hochement de tête.) Bref, ce Goloubev a des convictions. Il clame partout sa fierté pour son peuple et leur culture. Mais impossible là encore de le coincer. Jusqu’à ce que Korotaïev perde l’avion.
— Goloubev était à l’origine de ce trafic ? À la tête des autonomistes ? m’étonné-je.
— Ni l’un ni l’autre, reprend Baskovitch avec un air triomphant. Nous avions compris que Korotaïev baignait dans le trafic des diamants depuis un moment. Des pierres disparaissaient de leur lieu d’extraction (il prit soin de ne pas nommer la mine pour ne pas éventer le secret de Popigaï) et lui engrangeait les bénéfices. Pas Goloubev. Ni Sasha Obramov. On a vérifié leurs comptes bancaires et rien n’indique qu’ils s’enrichissaient à titre personnel. Du moins pas dans les proportions attendues par ce genre de trafic. Mais nos écoutes ont fini par payer cette semaine. Elles nous ont permis de découvrir que les diamants volés transitaient par les airs. Il y a six jours, Korotaïev a passé un coup de fil à quelqu’un à la mairie de Vanavara. C’était une personne bien placée dans son organisation, quelqu’un qui se faisait appeler Tigre. Ils parlaient du crash de l’avion. Korotaïev était furieux. On s’est dit que cette piste allait enfin payer. Que ce type finançait peut-être bien les terroristes. Ou que son mystérieux correspondant le doublait, qu’il lui subtilisait quelques pierres précieuses pour se procurer ses armes et ses bombes. Il fallait les prendre sur le fait pour avoir notre réponse, car Korotaïev était puissant. Tout s’achète, ici, vous savez. Même les gens...
Repensant aux photographies fièrement accrochées dans le bureau, je ne peux qu’acquiescer. Baskovitch ne se leurrait pas sur les soutiens de l’Ours.
— Il me fallait les diamants pour les incriminer et démanteler leurs réseaux, poursuit-il. Une pierre, deux coups. J’ai poursuivi l’enquête et il y a eu du mouvement. Korotaïev a rappelé son correspondant avant-hier pour lui demander d’aller chercher les diamants. Nous étions persuadés qu’il s’agissait de Goloubev. J’ai aussitôt mis en place une opération pour les coincer, Goloubev et les autres. J’ai obtenu des hélicoptères et on est allé directement à la mairie de Vanavara.
— Mais ce n’était pas Goloubev. C’était Sasha Obramov…, l’interrompis-je en soupirant.
Baskovitch opine de la tête et explique :
— Parfaitement. Quand nous avons débarqué à Vanavara hier en fin d’après-midi, notre intention était d’arrêter Goloubev lorsqu’il rentrerait avec des diamants dans les poches, puis de mettre la main sur Korotaïev. Sauf que l’adjoint d’Obramov était sagement assis dans son bureau à notre arrivée. Et il n’avait jamais quitté celui-ci de la journée. Ni reçu le moindre coup de téléphone de Korotaïev la veille. En revanche, Sasha Obramov avait disparu le matin même, sans préciser où, ni pour combien de temps elle allait s’absenter. Elle, une femme… Elle nous avait elle-même contactés après l’attentat de Vanavara, faisant mine de collaborer ! J’imagine que c’était pour nous égarer. Jamais je ne l’avais soupçonnée d’être à la tête de ces extrémistes jusque-là. Jusqu’à ce qu’elle s’évapore mystérieusement dans la nature… Quelle coïncidence ! Je l’ai sous-estimée, je dois le reconnaître. D’habitude, les hommes sont plus enclins à diriger ce genre de mouvements violents… Dès que j’ai compris que le cerveau de l’opération, c’était elle, je me suis douté qu’elle était partie sur les lieux du crash, occupée à récupérer les diamants, mais il était trop tard pour nous y rendre. Impossible d’explorer la Taïga de nuit, même avec nos hélicoptères. On n’aurait pas pu atterrir sans être repéré. Il valait mieux l’attendre et la surprendre. On en a profité pour enquêter sur place toute la nuit. On a découvert dans son bureau des copies de vieux courriers qu’elle avait expédiés aux diverses instances gouvernementales pour réclamer plus de droits pour les Évenks. Les lettres commençaient à dater. Je suppose que la voie administrative n’ayant rien donné, elle avait fini par envisager le recours à la violence.
Les pièces du puzzle se mettent enfin en place dans ma tête. Je comprends la raison de sa trahison. Sa motivation n’était ni le pouvoir ni l’argent. C’était la défense de son peuple. J’imagine que c’est ce qu’elle avait expliqué à Korotaïev juste avant de mourir. Que c’est pour cela qu’elle avait semblé si exaltée, convaincue du bien-fondé de sa cause.
— Mais comment avez-vous fait pour nous trouver, ici ? intervient Elsa, son accent chantant reprenant doucement son envol dans sa voix. Sasha Obramov n’est jamais rentrée à Vanavara…
— Oh... Oui. Sur ce point, nous avons eu un peu de chance. L’accident d’avion n’a jamais été déclaré officiellement, vous vous en doutez. Mais on avait fait des recherches et établi de quel appareil il s’agissait. Un Cessna qui avait décollé de l’aéroport de Norilsk. Il ne nous manquait que les coordonnées du crash. On ne les a obtenus qu’avant-hier, avec ce second coup de téléphone. Comme Obramov n’est pas revenue dans la soirée, très tôt ce matin, j’ai lancé mes hommes à sa poursuite. Nous avons repris les hélicoptères pour nous rendre sur l’épave. Ça constituait un bon point de départ pour sa traque.
— Et vous y avez trouvé la dernière équipe envoyée par Korotaïev qui cherchait toujours les pierres, en déduit Elsa.
— Oui. Une partie de mes gars est encore là-bas. J’ai... su persuader (un léger sourire naquit au coin de ses lèvres) l’un des hommes de nous révéler où se terraient ses employeurs. Il nous a livré l’emplacement de ce camp et avoué qu’ils détenaient deux otages français. Nous avons immédiatement repris l’air et nous sommes arrivés. Au bon moment, je crois.
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