Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 20 sur 54

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Toungouska

Chapitre 19

Nord de Vanavara, 8 juillet 2011 au matin.

 

Lorsque l’aube pointa, j’avais seulement somnolé. La pluie avait pourtant cessé sans que je m’en aperçoive. Face à moi, deux remparts de hauts sapins, dressés de part et d’autre d’une piste en lambeaux, émergeaient d’un linceul brumeux. Derrière, par-delà leurs cimes et les premiers troncs, s’étendait un océan duveteux dans lequel la forêt se noyait. L’endroit était si paisible qu’on en aurait presque oublié les tragédies de la veille.

Elsa et Richet dormaient encore à poings fermés.

J’ouvris la portière avec délicatesse et me glissai dehors. L’air froid me saisit aussitôt.

Et il paraît que c’est l’été..., ruminai-je en remontant d’une main glacée le col de ma veste en polaire.

Soufflant dans mes paumes pour me réchauffer, je m’approchai de l’autre véhicule. Obramov sommeillait, lui aussi. Il était seul. Iourlov avait disparu. Je commençai à me demander où le jeune homme avait bien pu passer lorsque quelqu’un me héla :

— Professeur Daussoy ? Ça va ? Vous avez réussi à dormir un peu ?

À demi masquée par le brouillard, une silhouette humaine se mouvait entre les branches à une vingtaine de mètres sur ma droite. Iourlov. L’étudiant rejoignit la piste et s’avança dans ma direction. Il avait exploré les environs.

— Un peu... C’est le mot. Vous savez si l’on peut contourner le gouffre ?

— Pas par là, en tout cas, me renvoya-t-il d’un air déçu en désignant du pouce l’endroit d’où il avait surgi. L’effondrement du sol a emporté la route jusqu’à la lisière de la forêt. Il n’y a aucun moyen de longer le trou sans entrer dans les bois. J’ai essayé, mais c’est trop dense dans ce coin-là. Impossible de se frayer un chemin entre les arbres avec nos tout-terrains.

— Ah... Et de l’autre côté ?

— Pas encore visité. Mais je l’espère. On peut aller y jeter un œil ensemble, si vous voulez.

Préférant agir plutôt que me morfondre, j’acceptai la proposition et nous nous enfonçâmes dans le sous-bois. Au bout de dix minutes, nous découvrîmes un passage étroit. Trois cents mètres de détour, au bas mot, mais cela nous semblait faisable de naviguer entre les souches et les fosses gorgées d’eau jusqu’à retrouver la piste. Évidemment, rien ne nous garantissait que le sol ne soit pas miné par le méthane sur une surface beaucoup plus importante... Je préférai chasser cette pensée pour me concentrer sur l’unique bonne nouvelle depuis longtemps : nous allions pouvoir reprendre la route vers Vanavara.

Lorsque nous revînmes sans bruit vers les voitures, Richet et Elsa s’étaient réveillés. Penchés au bord du précipice, ils en scrutaient le fond. Elsa avait la main sur l’épaule de Richet.

— Mieux vaut les laisser là, Simon, lui confia-t-elle. Il n’y a rien que l’on puisse faire pour eux maintenant.

— Tu as raison…, soupira Richet. Il est temps de penser à nous.

Le timbre employé trahissait la lassitude.

Mon pied gauche écrasa soudain une branche morte et le bois craqua sèchement. Mes compagnons sursautèrent, puis pivotèrent vers nous d’un même élan. Un début de panique s’était peint sur leurs visages.

— Hé ! Tout va bien, les rassurai-je d’une voix posée. Ce n’est que nous.

— Tu m’as fait peur, imbécile ! souffla Elsa.

Puis, elle ajouta d’un ton réprobateur :

— Mais bon sang, où étiez-vous tous les deux ? Vous auriez pu nous prévenir, quand même !

C’était tout elle. Entière. Plus nous passions de temps ensemble, plus elle laissait libre cours à ses émotions. Quitte d’ailleurs à faire savoir plutôt vertement les choses lorsqu’elle ne les appréciait pas. Même si je prenais cela comme une forme de confiance, je préférais lever les mains en l’air et hisser le drapeau blanc de la reddition.

— Nous… nous sommes seulement partis chercher un moyen de poursuivre notre route, justifiai-je avec maladresse. Et nous l’avons trouvé. Il y a un chemin possible, par là-bas. (D’un geste ample, je leur montrai la voie à suivre pour contourner le cratère.) Nous ne voulions pas vous réveiller. Vous paraissiez tellement épuisés...

— Peut-être... Mais ce n’est pas une raison pour nous laisser en plan.

Brusquement, Elsa se mit à nous détailler de la tête aux pieds. Quelque chose lui déplut fortement, car elle fronça les sourcils.

— Et vous êtes sortis, comme cela ? reprit-elle, l’air irrité. Sans emporter le fusil avec vous ? Avec les loups et… et… pourquoi pas des ours, qui sait, autour de nous ! Non, mais vous êtes complètement inconscients tous les deux ?

Si Richet n’ajouta rien, son regard noir parla pour lui. Dire que l’idée de nous munir d’une arme n’avait effleuré ni Iourlov ni moi, ne serait-ce qu’une seconde !

— Désolé. Je n’ai pas l’habitude...

— Eh bien, tu devrais la prendre, l’habitude ! repartit-elle d’un ton cinglant. Il y a déjà eu assez de morts comme ça, tu ne crois pas ?

Elle avait les nerfs à fleur de peau et je ne pouvais pas lui en vouloir. Au fond de moi, je ne pouvais m’empêcher de songer que si nous étions dans ce cauchemar, c’était parce que j’avais insisté pour l’entraîner dans l’aventure. Quel imbécile ! Un stupide voyage entrepris au prétexte de nous persuader que nous avions encore l’âge d’être parents... Comme si une escapade champêtre pouvait se comparer au marathon des insomnies et à la valse des biberons ! Depuis longtemps, je savais que nous étions prêts.

Alors que je me perdais dans ces pensées, Elsa était revenue à de meilleures intentions à mon égard.

— Excuse-moi, murmura-t-elle. Je… je me suis emportée. J’ai envie de retourner en France… (Ses yeux verts fuirent une seconde dans le vague avant de se braquer sur mon ami.) Simon, tu nous en voudrais si nous t’abandonnions à tes météorites ?

Elle avait dû lire en moi, car je partageai la même envie de rentrer à Paris. Richet la couva d’un air triste, tandis que j’effleurai discrètement la main d’Elsa pour lui signifier mon accord.

— Non. Bien sûr que non... Je comprendrai. Je crois que je ferais comme vous si je le pouvais. Je resterai régler les détails après votre départ. Bien. Mettons-nous en route. Allons voir ce passage.

Le temps d’une ultime reconnaissance en compagnie de Richet, la brume s’était envolée. En revenant vers les véhicules, je levai les yeux vers le ciel et constatai qu’il s’était mis à notre diapason. Morne, au bord des larmes. Le moment de quitter cet endroit sinistre était venu.

Iourlov ouvrit sa portière et grimpa dans le 4x4 où notre guide l’attendait sagement, silencieux. Nous suivîmes le mouvement et montâmes dans le nôtre. Cramponné au volant malgré mon bras meurtri, j’avançais avec prudence. L’épais tapis d’aiguilles de pin dissimulait en effet d’innombrables souches. Heureusement, la plupart d’entre elles, pourries par les hivers, cédaient sous le poids du véhicule, mais d’autres, encore vertes, résistaient. Les roues se soulevaient, le tout-terrain tanguait, précipitant de concert Elsa et Richet contre les portières. Derrière nous, l’autre voiture subissait le même sort. Au bout de dix longues minutes, l’orée du bois se profila et un bout de piste se matérialisa devant nous.

C’est à cet instant que le premier coup de feu éclata.

 

*****

 

On nous avait tendu un piège.

La lunette arrière du 4x4 de Iourlov explosa. Obramov et lui baissèrent d’instinct la tête. L’étudiant cria et, par réflexe, accéléra pour fuir. Mal lui en prit. Un deuxième projectile venu d’une autre direction s’était déjà écrasé sur le pare-brise. Des milliers de microfissures constellèrent instantanément celui-ci. Iourlov avait malheureusement lancé son véhicule. Privé de repères visuels, il percuta l’arrière de notre 4x4. Je ne pus éviter le choc. Sous la violence de l’impact, notre voiture quitta sa trajectoire et fila jusqu’à ce que le tronc d’un mélèze stoppe brutalement notre course.

Au milieu des débris de verre et de la poussière des airbags qui retombait, nous demeurâmes longtemps immobiles, tétanisés par la peur autant que par la surprise. Je me serai bien passé du choc, car celui-ci raviva ma douleur au bras. À peine avions-nous digéré la collision qu’une brève rafale d’arme automatique retentit et pulvérisa ce qu’il restait de vitrage. Elsa et moi nous recroquevillâmes sur les sièges. Une seconde salve suivit dans la foulée. Les mains levées au-dessus de la tête pour nous prémunir contre les éclats de verre, de métal et de tissus qui pleuvaient sur nous, nous essayâmes de nous protéger mutuellement.

Soudain, la voiture s’affaissa nettement d’un côté, puis de l’autre.

Les pneus ! Ils ont tiré dans les pneus pour nous empêcher de fuir ! réalisai-je avec effroi.

Nos assaillants nous tenaient désormais à leur merci. Il ne leur restait qu’à porter l’estocade pour nous achever. Étrangement, le vacarme des armes cessa, faisant place à un long silence.

Elsa, muette de terreur, sanglotait à mes côtés.

— Ça va aller, lui murmurai-je comme pour me convaincre en même temps que ce cauchemar avait pris fin. Ça va aller...

Tu parles que ça va aller  ! Tout part à vau-l’eau , oui ! Mais bon sang, une embuscade, maintenant ? Bon Dieu, Simon, dans quoi est-ce que tu nous as embarqués  ? Simon...

Je réalisai brutalement que Richet n’avait pas prononcé un mot depuis le début de la fusillade. S’était-il assommé lorsque la voiture avait percuté l’arbre ?

— Simon ? appelai-je à voix basse.

Rien.

— Simon ? répétai-je avec une inquiétude grandissante tout en me contorsionnant pour jeter un regard vers la banquette arrière.

Richet y était affalé. Je n’ai pas compris tout de suite ce qu’il lui arrivait. Sa main droite était couverte de sang, plaquée contre sa gorge. Les yeux écarquillés, le malheureux me fixait d’un air incrédule. Il remua les lèvres, mais n’émit aucun son. Seul un filet de liquide carmin sortit de sa bouche. Elsa, alertée par le silence de Richet, avait fini par détourner la tête dans sa direction pour découvrir, elle aussi, son calvaire. Nous étions impuissants, retenus prisonniers de nos sièges par les ceintures. Richet, livide, se mourait. Il tendit désespérément sa main libre vers moi, s’évertuant de l’autre à endiguer le flot écarlate qui s’échappait de la plaie. Mais le sang filait entre ses doigts et dans sa gorge. Vite. Trop vite. Une balle avait perforé la trachée et la jugulaire. Chaque battement de cœur le rapprochait de la fin. Quand sa main finit par tomber mollement sur le plancher de la voiture, moins d’une minute s’était écoulée depuis l’arrêt des tirs. Une minute de trop.

Une voix grave résonna, mettant un terme à ma stupeur. Du russe. L’homme qui parlait n’était plus qu’à quelques mètres de nous. Ni Elsa ni moi ne comprenions ce qu’il disait, mais la fermeté du ton employé ne faisait aucun doute : il nous sommait de nous rendre.

— Mais merde, c’est qui, ces types, bordel ? s’exclama Elsa, mâchoires crispées à s’en casser les dents, regard rivé sur le corps sans vie de Simon.

C’était la première fois que je l’entendais lancer un juron.

— Ces gars sont des malades ! Mais qu’est-ce qu’ils nous veulent ? poursuivit-elle, secouant la tête pour marquer son incompréhension.

Je me posai les mêmes questions. Si l’identité des assaillants m’échappait, je n’avais en revanche pas de doute sur leurs motivations :

— Les diamants..., soupirai-je. Le pilote n’avait pas menti. Quelqu’un a saboté l’avion. Et savait pour la cargaison. Comme nous sommes sûrement les seuls visiteurs dans cette région déserte, ces hommes ont dû penser qu’on avait été témoins du crash, qu’on savait au moins où se trouvaient l’épave et les diamants. À moins qu’ils n’aient déjà découvert l’appareil et constaté l’absence des pierres... C’était facile en tout cas de suivre notre trace : on a laissé notre matériel au bord de la piste et suivi la route pour revenir à Vanavara. Ils n’ont pas eu de mal à nous rattraper…

Une idée germa dans mon esprit.

— Tu as confiance en moi, Elsa ? S’ils en ont après les diamants, nous avons une chance de nous en sortir.

Après la mort de Richet, moi seul connaissais désormais l’endroit précis où se cachaient les pierres précieuses. Je devais jouer finement. Sans bruit, je parvins à détacher ma ceinture, puis me déplaçai jusqu’à ce que je puisse faufiler mon bras entre les sièges et atteindre le corps de mon ami. Étonnée, Elsa me regarda faire en silence. Glissant la main dans la poche droite de la polaire de Richet, j’en sortis le brillant que le malheureux avait conservé.

— Avec ça, on devrait pouvoir négocier notre liberté, murmurai-je en fourrant le diamant dans l’une de mes chaussettes pour le dissimuler. Du moins, je l’espère.

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