Toungouska
Chapitre 43
— Vous ? m’exclamai-je en anglais, aussi étonné qu’heureux de la revoir. Vous nous avez retrouvés !
— Mais... comment est-ce possible ? embraya Elsa, sa voix mal posée trahissant surprise et joie mêlées.
Sasha Obramov nous sourit, puis, joignant le geste à la parole, nous invita à avancer :
— Venez ! C’est fini. Dieu soit loué, vous êtes en vie !
Difficile de décrire les émotions qui se bousculaient en moi. Un bonheur, immense, le soulagement d’en avoir terminé avec l’horreur des jours précédents. Même si j’avais gardé l’espoir d’un dénouement comme celui-ci, il était si ténu que, d’un coup, le vivre provoquait un tsunami de joie tel que j’en avais le souffle coupé. Je saisis Elsa dans mes bras et l’étreignis contre mon cœur. Oubliées mes souffrances ! Je savourai notre liberté.
— Je te l’avais dit, Elsa ! J’étais sûr qu’on s’inquiéterait de notre absence et qu’on nous chercherait !
Une larme d’allégresse glissa sur la joue de ma compagne.
— Je... je… n’arrive pas le croire…, balbutia-t-elle en enfouissant son visage dans ma polaire.
Notre étreinte dura un moment. Sasha Obramov ne nous interrompit pas. Par pudeur, elle quitta même la pièce pour nous laisser savourer l’instant, seuls.
— Tu es prête ? repris-je enfin. Il est temps de partir.
Elsa s’écarta avec délicatesse, leva ses yeux verts vers moi et fit éclore le plus magnifique des sourires.
— Prête. Fichons le camp de cet endroit de malheur.
Main dans la main, nous gagnâmes la porte et sortîmes. Sasha nous attendait en compagnie de deux hommes armés.
— Ça ira ? s’enquit-elle sobrement.
Je hochai la tête.
— Parfait. Allons là-bas. (D’un geste de la main, elle désigna le baraquement qui tenait lieu de bureau à Korotaïev.) Il y fera chaud. Vous me raconterez tout ce qu’il s’est passé. Nous n’avons trouvé aucune trace de mon frère, ni des autres membres de l’expédition. Je m’inquiète pour eux.
Tandis que nous marchions en direction du bâtiment, je gardais la tête basse. Perdu dans mes pensées, je me sentais presque indifférent à ce qui m’entourait.
Comment lui apprendre que Gregorij et les autres avaient été assassinés ?
Au moment de franchir à nouveau la porte, une appréhension me saisit. Je n’avais pas apprécié les moments que nous y avions passés jusque-là. Écrasé dans le cendrier, un cigare achevait de se consumer, laissant s’envoler ses dernières volutes de fumée bleutée. La présence de l’Ours ne se dissipait que lentement. Sasha ôta son épaisse veste et la posa sur le bureau.
— Il fait meilleur ici que là où vous étiez, non ? lança-t-elle pour détendre l’atmosphère.
— Oh oui ! répondit Elsa la première. C’est bon d’en être sorti.
— Je vous comprends. À voir l’accueil qu’ils nous ont réservé lorsque nous sommes arrivés, ces hommes ont dû vous terroriser... Nous étions à votre recherche depuis deux jours. On tournait en rond dans la région et je commençais à désespérer quand la fumée dans la cheminée (elle désigna l’âtre d’un coup de menton) nous a signalé l’emplacement de ce goulag. Sans ce coup de pouce du destin, nous ne vous aurions jamais retrouvés. Mais heureusement, tout cela est désormais fini pour vous. La justice s’occupera de ceux que nous n’avons pas tués...
— Je ne sais pas comment vous remercier, répondis-je. Sans votre intervention, nous serions probablement morts ici.
— C’est normal. Je n’ai fait que mon devoir. Et puis je m’inquiète pour Gregorij. Ils l’ont emmené ailleurs ? Avec les autres membres de l’équipe ? On ne les a pas trouvés...
Elsa respira profondément. La vérité n’allait pas être facile à dire.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? nous questionna Sasha avec inquiétude en avisant nos mines défaites. Oh ! Non... Ne me dites pas que...
Elsa hocha la tête gravement avant de répondre dans un souffle :
— Si... malheureusement. Ludovic et moi sommes les seuls survivants de l’expédition.
Le sol parut se dérober sous les pieds de Sasha. Elle recula, la main sur la bouche, ouverte et silencieuse. Puis elle détourna le regard dans ma direction, mais je ne pus que confirmer :
— Je suis vraiment désolé pour votre frère. Rien ne s’est déroulé comme prévu.
— Mais... Mais que s’est-il passé ? Que vous est-il arrivé ? articula-t-elle après une longue pause.
Nous lui devions de tout connaître. Je me lançais et lui décrivis l’expédition depuis le début. Les diamants et l’avion semblèrent l’intéresser un peu plus que l’irruption du trou de méthane au milieu de la piste, que notre évasion avortée ou que les circonstances atroces du décès de son frère.
— Mais… Gregorij ne savait pas où votre ami les avait enterrés... lâcha-t-elle d’un air abattu lorsque j’eus terminé mon récit. Il ne pouvait rien leur dire. Ce qu’ils lui ont fait subir... C’est monstrueux, Et vous… Comment avez-vous pu survivre à ces horreurs ?
— Nous avons eu de la chance, je crois, lui répondis-je avec humilité. Nous avons seulement essayé de gagner du temps afin quelqu’un puisse nous venir à notre secours. Quand on s’est évadé avec l’aide involontaire des loups, Korotaïev ignorait toujours où ses pierres se trouvaient. Alors lorsqu’ils nous ont repris, je n’ai plus eu le choix. Je lui ai avoué où nous les avions cachés. Si vous avez pu nous sauver, c’est parce qu’il fallait qu’il nous garde en vie encore un moment. Le temps de s’assurer que je n’avais pas menti. Et puis… vous êtes arrivés. Peut-être qu’ils n’ont pas même eu le temps de récupérer les diamants...
Sasha arbora une mine triste.
— Quelle chance, finalement...
— Oh, oui ! soupirai-je.
— Et... tous les diamants ont été enterrés près de l’avion, c’est ça ? Là où vous le leur avez indiqué ? risqua-t-elle soudain. Vous n’en avez gardé aucun sur vous ?
— Pardon ? ..., répondis-je en hésitant, désarçonné par ses dernières questions.
Qu’est-ce que cela pouvait bien lui faire ? Pourquoi s’intéressait-elle à ces détails ?
Je m’attendais à ce qu’elle cherche à retrouver le corps de son frère. Pas à ce qu’elle se préoccupe de savoir si j’avais conservé une pierre sur moi. Je commençai à avoir un mauvais pressentiment. Quelque chose clochait. Elsa tiqua également. Elle n’ignorait pas que j’avais gardé un diamant, mais s’abstint de le mentionner. Mieux, ignorant la question, elle intervint d’une voix ténue :
— Pourrions-nous rentrer à Vanavara, Madame ? Nous sommes épuisés. J’ai… j’ai mal partout et Ludovic souffre de plusieurs blessures. Nous avons besoin d’être soignés et de regagner la France.
Sasha lança un coup d’œil rapide en direction de la fenêtre.
— Bien sûr...
Elle n’acheva pas sa phrase : la porte s’était ouverte au même instant avec fracas.
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