Toungouska
Chapitre 25
Camp de Maksim Korotaïev, nuit du 8 au 9 juillet 2011.
Nous marchions tête basse en direction du bureau de Korotaïev. Une lune ronde perçait par intermittence les nuages, projetant de sinistres ombres sur les vieux bâtiments que nous longions. Des ombres que je comptais bien mettre à profit lors de notre fuite.
La première étape du plan d’évasion que j’avais échafaudé consistait à tromper la vigilance de l’escorte. Rien de très difficile en l’occurrence. Il me suffisait de feindre de boîter. Qui se méfierait d’un scientifique éclopé ? S’il y a une chose pour laquelle on ne passe pas, nous autres, rats de laboratoire, c’est pour des héros ! Sauf que la perspective de mourir peut donner des ailes, même aux plus faibles. Cette force du désespoir, les gardes qui nous convoyaient la sous-estimaient. Ma claudication était crédible : les coups reçus la veille m’avaient laissé de douloureuses ecchymoses sur les jambes et le torse. Côté souffrance, j’avais ma part ! Sans compter mon bras lacéré par la vitre du 4x4.
Ma ruse fonctionna à merveille. Au début du moins.
Comme je me traînais, Volsky, le visage bouffi d’arrogance, s’avança à ma hauteur. J’avais si bien réussi à le mettre en confiance avec mon stratagème qu’il avait légèrement abaissé le canon de son arme. Lorsque nous arrivâmes à mi-chemin, j’étais plus nerveux qu’un pape à sa première apparition au balcon de Saint-Pierre, prêt à bondir. Dix pas de plus et j’allais passer à l’action. C’est alors qu’un grognement rauque s’éleva dans notre dos. Surpris, nous nous immobilisâmes aussitôt. Un second grondement lui fit écho, plus feutré celui-là. La stupeur s’estompant, nous nous retournâmes lentement et découvrîmes avec horreur que deux loups se ruaient sur nous.
Le premier animal jeta son dévolu sur le garde qui fermait la marche. Il planta ses crocs dans l’avant-bras de sa victime. Secouant énergiquement la tête, le loup tenta aussitôt de déséquilibrer l’homme. Blessé, ce dernier lâcha sa carabine. La bête redoubla d’ardeur, excitée par l’odeur du sang. Soudain, l’animal libéra le bras du malheureux. Le garde vacilla, terrorisé. Il chercha du regard son arme, mais n’eut pas le temps de la récupérer. Le loup s’élança en effet contre son torse, ses soixante-dix kilos de muscles projetant violemment l’homme à terre. Bête et garde roulèrent dans la boue. Très vite, le loup prit le dessus. Incapable de se relever, le corps cloué au sol par les pattes avant de l’animal posées sur sa poitrine, l’homme essaya de frapper du poing les flancs de son agresseur. En vain. Ses coups ne portaient plus assez pour repousser la bête. Le prédateur ne guettait désormais qu’une occasion pour saisir la gorge de sa proie et en finir. Détournant le regard avant le massacre, j’avisai Iourlov en fâcheuse posture également : le second loup s’en était pris à lui. L’animal avait refermé ses mâchoires sur la jambe gauche de l’étudiant, lequel hurlait et se tordait de douleur. Comme Volsky, du reste. Profitant de la confusion, Elsa avait réussi à le surprendre, lui balançant un grand coup de pied dans les testicules ! Notre geôlier, plié en deux par la souffrance, plaça aussitôt une main dans son entrejambe. L’autre, celle qui tenait encore l’arme, semblait plutôt le handicaper à cet instant. Ni une ni deux, je fonçai sur le bonhomme. Je le catapultai de toutes mes forces. Volsky voulut amortir sa chute. Il lâcha son colt. L’arme tomba près de moi. Avant qu’il ne parvienne à la reprendre, je m’en saisis pour lui asséner un énorme coup de crosse sur le crâne. Volsky expédié au pays des songes, je reportai mon attention sur Iourlov et l’animal qui s’acharnait sur lui. Les hurlements des bêtes et nos cris avaient réveillé les occupants du camp. Des lumières s’allumaient au fur et à mesure autour de nous. Côté évasion discrète, on ne pouvait faire pire ! Utiliser l’arme de Volsky pour mettre les loups en fuite n’ayant plus aucune importance, je tirai une première fois en l’air. J’espérai effrayer la bête qui s’était attaquée à l’étudiant. L’animal refusant de lâcher prise, je dus me résoudre à viser sa croupe. Malgré mes piètres talents de tireur, la balle l’atteignit à peu près à l’endroit voulu. Blessé, le loup libéra Iourlov, puis battit prudemment en retraite. C’était notre chance. Mais nous devions faire vite : des hommes commençaient déjà à quitter leurs quartiers.
— Allez ! On y va ! ordonnai-je tandis qu’Elsa avait la présence d’esprit de s’emparer de la carabine abandonnée par le premier garde.
D’un vif coup de menton, j’indiquai à mes partenaires la sortie du camp. Puis, happant l’étudiant par le bras, je l’aidai à se mettre en route. Le jeune homme grimaça de douleur chaque fois qu’il posait le pied au sol.
Mince ! Il boîte, songeai-je avec consternation. Si on ne peut pas marcher plus vite, on court à l’échec...
Heureusement, il n’en fut rien. L’épais cuir de ses bottes avait empêché les crocs d’entailler les chairs en profondeur et Iourlov retrouva rapidement une démarche presque normale.
Alors que nous nous fondions dans l’ombre des baraquements, des cris s’élevèrent dans notre dos. Les hommes de Korotaïev s’organisaient. Quatre coups de feu claquèrent. Aucun des tirs ne nous atteignit. Les occupants du camp se focalisaient probablement sur le sauvetage de leurs compagnons, mais franchement, je ne tenais pas à m’arrêter pour le vérifier. J’espérais surtout qu’ils ignoraient toujours notre fuite.
— Dépêchons-nous ! repris-je avec fermeté. Si ce n’est pas déjà fait, ils ne tarderont pas à découvrir notre fuite. Ils se lanceront forcément à nos trousses !
Nous progressâmes en silence et atteignîmes rapidement la clôture. Elsa examina la portion qui se trouvait à proximité d’elle et s’exclama :
— Par ici. J’ai repéré une brèche !
Moins de trois minutes après l’attaque des loups, nous nous enfoncions dans les profondeurs de la forêt.
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