Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 34 sur 54

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Toungouska

Chapitre 33

Nord-est de Vanavara, rive de la Toungouska Pierreuse, 10 juillet 2011, 20 h 40.

 

La seconde soirée passée en pleine nature fut la copie conforme de la première. Iourlov se chargea de la pêche avec autant de succès tandis qu’Elsa et moi améliorâmes notre technique pour ériger une cabane digne de Robinson Crusoé, cette fois. Même le foyer avait été agrandi pour y brûler des morceaux de bois plus imposants, nous garantissant ainsi une chaleur douce toute la nuit.

— Tu as presque l’air d’un expert, ironisa Elsa alors que, accroupi devant le cercle de galets qui le délimitait, je m’échinais à essayer d’allumer le feu.

— Malin ! Tu veux tenter ta chance ? répondis-je en faisant mine de lui tendre l’archet avec mon lacet.

— Sans façon ! Ce serait dommage qu’après tant d’efforts, je te souffle la vedette...

Un fin panache de fumée blanche s’éleva au même moment.

— Hé ! Bravo ! ne put-elle s’empêcher d’ajouter en me tapotant sur l’épaule.

Sourire éclatant sur mon visage. Ne manquait que la rose rouge entre les dents pour la publicité parfaite...

— Yes ! Qui est ton héros ? Moi, Tarzan. Toi, Jane.

Bon. J’aurais pu me dispenser de cette bêtise. Mais, après tout, j’avais besoin de décompresser. D’évacuer la tension en plaisantant un peu. La journée passée à marcher m’avait semblé d’une longueur infinie. J’avais hérité d’ampoules aux pieds et de jambes plus dures que du bois à force de slalomer entre les racines et les pierres. Elsa avait l’air aussi éprouvée que moi, les bras lacérés par les branches. Même Iourlov paraissait exténué. Pendant la dernière heure, j’avais remarqué qu’il avait commencé à traîner la patte, la morsure du loup se rappelant probablement à son bon souvenir. Si un camion de sparadraps était passé à proximité, nous l’aurions vidé en un éclair ! À la douleur physique s’était ajoutée la fatigue nerveuse. Entourés d’animaux sauvages, nous étions restés sur nos gardes la journée entière, tenaillés également par la crainte d’être à nouveau capturés par nos ennemis. Or, se tenir prêts à répliquer ou à fuir à toute allure s’avéra aussi épuisant que marcher. Alors Tarzan, Jane, c’était juste un truc idiot qui m’était passé par la tête.

Elsa me décocha un regard du genre « Un mot de plus et tu quittes la hutte ! ». Si nous errions en pleine nature avec des tueurs à nos trousses, je devais admettre que c’était un peu ma faute. Si je n’avais pas insisté pour venir ici, rien ne serait arrivé.

Heureusement, elle jouait la comédie. Avec un clin d’œil appuyé, elle se mit à déclamer d’une voix grave :

— Toi, roi du feu ! Moi aimer, roi.

Puis, elle éclata de rire. Le yo-yo émotionnel que nous vivions, passant de l’euphorie de la découverte de l’échantillon de météorite aux larmes, de la peur de mourir à l’espoir de fuir ce cauchemar, ne l’avait pas épargnée. Elle aussi ressentait la nécessité de lâcher prise et d’oublier par moment notre situation.

Je l’attirai en douceur contre moi et la pressai sur mon cœur tandis que les premières flammes commencèrent à réchauffer l’air ambiant. Si Iourlov n’avait pas fait irruption quelques instants plus tard en brandissant triomphalement une énorme truite, je doute que nous soyons restés sages longtemps...

 

*****

 

Nous quittâmes notre bivouac vers neuf heures. La mise en route fut pénible. Courbatures, ampoules aux pieds, tout ou presque se liguait pour entraver notre progression. Seul le temps était devenu clément, le soleil jouant à cache-cache avec de rares nuages. Très vite, la rivière s’enfonça dans une gorge et le terrain sur lequel nous avancions commença à s’élever.

— Sergueï, tu es sûr qu’on va pouvoir poursuivre dans cette direction ? s’inquiéta Elsa en apercevant, au détour d’une trouée d’arbres, une falaise qui surplombait d’une dizaine de mètres les eaux vives.

— Ne vous en faites pas. C’est seulement un passage délicat. Une dernière journée d’effort et nous atteindrons Vanavara dès ce soir.

L’étroit canyon nous força à prendre de la hauteur et grimper le long d’une petite paroi rocheuse. Le détour nous éloigna de la Toungouska de plus de cent mètres. Ce n’était pourtant que le début des difficultés. Elles se succédèrent et notre rythme de marche chuta. Je n’y fus d’ailleurs pas étranger, car je fis les frais de deux obstacles. Des rochers couverts de lichen roulèrent sous mes pieds et m’entraînèrent dans des glissades qui me laissèrent pour souvenir des belles ecchymoses sur le postérieur. Mes cascades improvisées, sans gravité heureusement, eurent au moins le mérite de divertir mes compagnons. Échaudé par les chutes, je pris alors la tête du groupe dans l’espoir d’anticiper les dangers et m’éviter de nouvelles mésaventures.

Nous marchâmes en silence presque toute la matinée. Peu avant midi, alors que nous pénétrions dans une clairière, j’entrevis la fin de notre calvaire : un sentier ! Devant moi, à seulement quelques mètres, s’étirait une étroite bande de terre. La sente s’enfonçait dans les profondeurs de la forêt d’un côté, mais, de l’autre, elle filait droit vers le fleuve. Des empreintes de sabots, des coussinets de chiens et des traces de bottes fourrées y étaient clairement visibles, incrustés dans le sol meuble.

— Regardez ! m’exclamai-je, pointant fébrilement du doigt le chemin qui disparaissait sous les mélèzes. Il y a eu du passage par ici. On ne doit plus être loin du but !

— Enfin ! soupira Elsa qui, avisant à son tour les traces de bottes, les accueillit avec une joie non dissimulée. On y est presque !

Iourlov s’avança vers nous, le visage rayonnant de bonheur. Soulagé, il tendit la main, la paume ouverte vers le haut pour que nous la lui tapions chacun notre tour. Nous nous prêtâmes volontiers au manège. Plus que quelques kilomètres en forêt et notre pari insensé de rejoindre la ville en vie serait gagné.

Hélas, l’euphorie fut brève. Pour moi, en tout cas. Moins de deux cents mètres après nous être engagés sur le sentier, nous découvrîmes un vieux pont de bois qui enjambait la Toungouska.

Oh... non ! Pas ça ! songeai-je, tétanisé, en observant la structure vermoulue qui se dressait sur notre route.

Vingt-cinq mètres nous séparaient de la rive opposée. Comble de malchance, en se resserrant, les parois de la gorge avaient accéléré le courant. En contrebas de l’ouvrage, le tumulte des flots dégageait du coup une formidable impression de puissance. Tout pour me plaire...

Inconsciemment, je ralentis l’allure. Elsa s’en rendit bien sûr compte et essaya de me galvaniser :

— Allons, Ludo ! Un peu de courage ! Tu ne vas quand même pas abandonner maintenant ?

Elle s’empressa de m’agripper le bras pour me contraindre à avancer, mais je résistai, figé par la peur du vide. Iourlov nous observait avec curiosité. Il n’avait pas encore saisi la nature du problème. Elsa se tourna vers lui et le lui expliqua.

— Ah oui... Vertige..., grimaça-t-il en se grattant le crâne d’un air désolé. Je comprends. Bon. Restez là. Je vais regarder s’il existe une autre voie possible.

L’étudiant s’avança avec précaution jusqu’au milieu du pont. Il scruta d’abord les rives situées en amont, puis celles en aval. Je le vis malheureusement secouer négativement la tête. Saisissant ensuite la rambarde droite des deux mains, il entreprit d’éprouver la solidité de la structure. Il commença doucement, puis tira deux fois de suite de toutes ses forces. Le pont ne bougea pas d’un iota. Satisfait, Iourlov revint vers nous.

— J’ai une bonne et une mauvaise nouvelle, Professeur. La mauvaise, c’est qu’il n’y a pas de gué visible, ni plus haut ni plus bas. Impossible de traverser ailleurs. Nous allons devoir emprunter ce passage. Mais la bonne, c’est que vous ne craignez rien. Ce pont, c’est du solide. Des éléphants pourraient l’utiliser sans problème, conclut-il d’un air radieux.

Sa remarque était censée me rassurer, mais il n’en fut rien. Je sentis le sol se dérober sous mes pieds. D’un coup, mes mains devinrent moites et une bouffée de chaleur m’envahit.

Traverser  ! Enjamber une rivière en furie, oui  ! Pourquoi ne pas se jeter dedans tant qu’on y est  ? Le vide... Si Iourlov savait l’angoisse qu’il suscite en moi...

— Vous... vous êtes sûr qu’on doive absolument le franchir, ce pont ? On pourrait peut-être traverser ailleurs, plus loin..., suggérai-je au bout d’un moment.

Une moue de scepticisme accueillit ma remarque. Lèvres pincées, le jeune homme réfléchit une seconde, puis secoua la tête.

— Malheureusement, il n’y a pas d’alternative. Du milieu du pont, je n’ai aperçu que des pins à perte de vue et, par là-bas, la rivière disparaît dans ce qui ressemble à un canyon. On va perdre des heures à le contourner. Et puis, surtout, Vanavara est située sur l’autre rive. Nous avons traversé le fleuve peu après notre départ de la ville, rappelez-vous. C’était sur un grand pont...

Je me remémorai effectivement le passage sur l’édifice. Moderne, fait de béton et de métal. Normal quoi. Il m’inspirait nettement plus confiance que cette passerelle ridicule.

— Parfait ! Allons là-bas dans ce cas ! m’empressai-je de suggérer dans l’espoir de convaincre mes coéquipiers de renoncer à braver le danger des planches fatiguées.

— Tu n’oublies pas un détail ? Le rejoindre implique un retour sur la piste principale. Et nos ravisseurs la surveillent très probablement, fit remarquer Elsa avec calme. En tout cas, moi, c’est ce que je ferai. Ils nous repéreront immédiatement et je doute que l’on s’en sorte cette fois. Plus longtemps nous nous dissimulerons dans la forêt, plus nous aurons de chances de déjouer leurs plans jusqu’au bout.

Un point pour elle. N’empêche. La perspective de poser les pieds sur une passerelle que Lénine en personne aurait pu fouler me sciait littéralement les jambes. Une pensée me traversa l’esprit. La loi de Murphy. Tout ce qui est susceptible de virer à la catastrophe le fera immanquablement. J’avais l’impression que cette foutue règle régissait nos faits et gestes depuis notre arrivée en Sibérie ! Si seulement nous pouvions y échapper pour une fois… Je fermai les yeux et inspirai à pleins poumons pour me donner de l’audace.

— D’accord... Allons-y, finis-je par dire quand je me sentis prêt.

Iourlov nous devançait d’un mètre pour ouvrir la route avec aisance. Elsa, quant à elle, piétinait dans mon dos. Elle m’encourageait et s’assurait que je progressais, même si c’était à la vitesse d’un escargot. Car oui, j’étais lent. Enfin, prudent : j’inspectais chaque planche avant d’y poser mon pied en douceur.

— Tout va bien, Ludovic. Continue. On est déjà au milieu.

— Au milieu de la rivière ou du vide ? maugréai-je.

Elsa leva les yeux au ciel avant de souffler bruyamment.

— Tu sais que tu deviens carrément pénible ? grogna-t-elle, exaspérée par mon rythme de vieillard et ma dernière remarque.

— Désolé. Je... Je fais ce que je peux, mais crois-moi, je fais vraiment des efforts pour avancer.

— Je sais. Mais ce n’est pas une raison pour m’en vouloir. Ta phobie, je n’y suis pour rien. Allez, évite de regarder en contrebas et concentre-toi sur la rive opposée. Plus que quelques mètres et nous serons à l’abri.

Abandonnant des yeux les planches, j’ai levé une seconde la tête pour vérifier ses dires.

C’est là que je les ai vus.

Murphy devait jubiler

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