Toungouska
Chapitre 46
Camp de Maksim Korotaïev, 13 juillet 2011, 04 h 50.
Je relève lentement la tête. Elle me fait tellement mal depuis que j’ai repris mes esprits.
Par le soupirail du cachot, je devine les pâles lueurs de l’aube naissante. Là-haut, loin au-dessus de nous, des nuages lourds de pleurs s’enfuient plein ouest, portés par un léger vent frais. Si seulement nous pouvions les suivre, quitter cet enfer...
J’ai passé la nuit au chevet d’Elsa, ressassant l’enchaînement des événements qui nous avaient acculés au fond de cet endroit lugubre et glacé. J’ai maintenant la certitude, chevillée au fond de mes tripes, que la fin est proche.
Je ne crois pas aux miracles.
Korotaïev ne tiendra jamais parole, même s’il met la main sur son maudit trésor. Ils ne nous relâcheront pas. Les secours ne viendront pas non plus. Sasha Obramov était notre unique espoir. Elle nous a tous trahis.
Un soleil timide perce un instant les nuages, puis se recroqueville derrière son paravent de ouate. Le bruit lointain d’un rotor d’hélicoptère se perd dans la brise.
Et dire qu’ils ne savent pas toute la vérité.
Ma main droite descend lentement le long de ma jambe. Je tâtonne sur ma chaussette. La pierre est toujours là. Toute cette barbarie pour ça... Korotaïev ne sait même pas qu’il court après une chimère, que les Obramov l’ont dupé depuis le début. Ils l’auront, leur vengeance posthume.
Mon autre main caresse inlassablement les cheveux soyeux d’Elsa. Elle n’a presque pas bougé durant la nuit. Trop de coups, de souffrances, d’épuisement.
J’ai perdu la notion des heures depuis si longtemps. Huit heures ? Onze heures ? Je m’en fiche. Je veille sur elle. Je m’accroche pour elle.
Quand Elsa ouvre enfin les yeux, c’est un océan de tristesse qui me submerge et me noie.
— Je… Je suis heureuse, articule-t-elle péniblement. Heureuse… que tu sois là. Que l’on soit ensemble, tu sais.
Une larme chaude roule sur sa joue bleuie.
— Moi aussi... Mais je... suis tellement désolé de t’avoir entraînée dans ce chaos.
— Ne... t’en veux pas. Rien n’est de ta faute. Pendant des années, j’avais... follement espéré qu’on soit réuni. Chez nous. Ou ailleurs... Ça m’était égal. Maintenant, je veux seulement qu’il n’y ait plus que nous. Juste toi et moi. Jusqu’à la fin. (Elle grimace de douleur et tremble un peu.) Garde-moi encore dans tes bras, tu veux bien ?
Mes côtes me font atrocement souffrir. Avec une infinie délicatesse, je la redresse légèrement contre moi avant l’enlacer amoureusement.
— Je t’aime, Elsa. N’oublie jamais.
Il n’y a ni révolte ni peur en nous. Nous nous sommes résignés à attendre la mort, pelotonnés l’un contre l’autre.
Un bruit de bottes résonne au-dehors. Le pas est rapide, décidé. On vient nous chercher.
Une chaîne tombe au sol et la porte s’ouvre. Ses gonds gémissent alors que le jour s’engouffre dans la pièce. Même lui nous force à courber l’échine. Nous baissons les yeux pour ne pas être éblouis.
Deux hommes entrent. Le premier garde saisit Elsa par le bras et la relève sans ménagement. L’autre s’approche de moi. Il se penche pour m’agripper par le biceps, mais je ne lui laisse pas ce plaisir. D’un geste, je repousse sa main. Je refuse de leur donner la satisfaction de m’avoir détruit. Alors, je me redresse par mes propres moyens en grimaçant. Lentement. C’est dur et affreusement douloureux. Mais il me reste une once de fierté. Et peut-être… Peut-être que même si je me peux pas m’en sortir, j’aurais assez de courage pour permettre à Elsa de fuir.
Dehors, Volsky se délecte de notre déchéance. Cigarette allumée à la main, un sourire malsain au coin de la bouche, il souffle tranquillement des bouffées de fumée grise devant lui. Il attend que ses hommes nous tirent de ce cachot et nous pressent devant eux. Je sens dans mon dos le canon de la carabine du garde qui me suit. J’ai l’impression qu’on nous mène à l’abattoir. Et j’ai peur de ne pas avoir tort.
Nous ne prenons pas la direction du bureau de Korotaïev cette fois. Au contraire, nous partons à l’opposé, en direction de l’extrémité du camp, et marchons sur près de cinq cents mètres. La pluie a cessé de tomber, mais l’herbe haute qui pousse dans cette zone reculée du goulag est encore humide, perlée de gouttelettes irisées. Korotaïev nous attend. Bras en écharpe, il tire sur son cigare avec la sérénité de celui qui n’a rien à craindre, qui n’a qu’à profiter de la vie.
À notre arrivée, un sourire se dessine fugacement sur les commissures de ses lèvres.
— Nous y voilà, lâche-t-il d’une voix atone.
Derrière lui, se dressent plusieurs monticules. Deux d’entre eux ont l’air plus récents que les autres. De simples tas de terre. Sombres, glacés. Nus. Les Obramov. Deux grands trous ont été creusés juste à côté. Nos tombes.
— J’ai enfin reçu la confirmation que j’attendais tout à l’heure. Merci. Vous nous avez dit la vérité. Mes hommes m’ont joint par radio dès qu’ils ont trouvé l’appareil et ma cargaison de diamants.
Elsa a déjà baissé la tête. Je l’implore, sans conviction :
— Vous nous avez promis... Vous avez promis de nous libérer.
L’Ours plonge ses yeux dans les miens. Ils sont froids. L’homme se tait. Il aspire enfin une bouffée de tabac, relève la tête pour souffler un rond de fumée qu’il regarde s’étioler au-dessus de son visage avant de répondre :
— Certes. Mais que voulez-vous... On sait tous que les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Depuis le début, nous savions qu’il en serait ainsi. Je ne peux pas vous laisser quitter cet endroit sans mettre en péril mon organisation. J’ai déjà fait preuve de trop de faiblesse apparemment ces derniers temps puisqu’on a voulu me trahir… L’heure de reprendre les rênes a sonné, ajoute-t-il en coulant un coup d’œil furtif en direction de Volsky.
Machinalement mon regard se porte aussi dans la direction de l’homme de main. Malgré son français rudimentaire, je pense que l’allusion au complot et le coup d’œil n’ont pas échappé à Volsky car son regard s’est brusquement durci. Il fixe Korotaïev de ses yeux délavés, en silence, les lèvres pincées.
Le caïd hoche la tête, puis recule. Volsky ordonne alors aux gardes de nous amener devant les deux trous vides.
Face au mien, je tremble. Plus pour longtemps. Elsa, debout à mes côtés, tressaille.
C’est terminé cette fois. Quoi que j’essaye de faire ou dire, nous serons morts dans une minute. Je tends mon bras vers Elsa.
— Prends ma main, dis-je à voix basse. Ensemble. Je veux être avec toi…
Elsa la saisit. Elle est glacée. Douce.
Un cliquetis retentit derrière ma nuque. Armé. Volsky va nous régler notre compte une fois pour toutes.
Je ferme les yeux.
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