Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 4 sur 54

Pages du PDF

Toungouska

Chapitre 3

Massy-Palaiseau, 18 avril 2011.

 

Je me suis laissé retomber mollement sur le lit. À côté de moi, Elsa me regardait avec tendresse. J’aimais ces samedis matin, lorsqu’elle plongeait ses yeux verts emplis de joie dans les miens après avoir fait l’amour.

J’ai caressé la peau nue de son ventre avec ma main. Elle l’a saisie. En douceur, elle l’a posée sur son sein.

— Si l’on m’avait dit qu’on en serait là, Ludovic, chuchota-t-elle en tournant la tête vers moi, je ne l’aurais jamais cru, tu sais. C’est déjà ça. Peut-être vaudrait-il mieux oublier...

Je ne la laissais pas achever sa phrase, scellant ses lèvres d’un baiser. Il n’était plus question de compromis dans mon esprit. Plus question de demi-mesures, de temps à perdre. Elsa Monestier et moi avions vécu une relation, disons, assez étonnante. Pour terminer mes études de paléontologie, en dépit de tout l’amour qui nous unissait, j’avais fait un choix aussi draconien qu’idiot : je l’avais quittée. Délaissant Marseille, je m’étais installé en région parisienne pour y faire carrière. Professionnellement au moins, j’avais réussi puisque je dirigeais désormais ma propre équipe de recherche au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Elsa, elle, était restée en Provence, consacrant sa vie à la virologie. Durant des années, elle m’en avait voulu. À juste titre. J’avais souvent éprouvé des regrets, mais jamais je n’avais osé les lui avouer. Au lieu de cela, j’avais lamentablement erré d’une relation à l’autre, chacune plus superficielle et fugace que la précédente. Et puis le hasard s’en était mêlé. Un jour, au cours d’un voyage en Patagonie, ma vie fut menacée par une étrange infection virale. J’avais remis mon destin entre ses mains en sollicitant son aide. Malgré tout ce que je lui avais fait subir, elle avait répondu à mon appel de détresse. C’est ainsi qu’après des années de séparation, nous nous étions revus. Au fil du temps, nous nous étions réapprivoisés l’un l’autre, nous refaisant mutuellement confiance peu à peu. Elle m’avait pardonné. Trois années s’étaient écoulées depuis nos retrouvailles.

D’une certaine manière, nous vivions cependant toujours à distance. J’habitais en effet encore l’appartement où nous nous trouvions tandis qu’Elsa conservait sa maison à Cassis. Nous parlions souvent de loger sous le même toit, mais, avec nos laboratoires respectifs à diriger, le sien à Marseille et le mien ici, il n’était pas évident de l’envisager sérieusement. Alors, en attendant, nous nous retrouvions chaque week-end, alternant entre le Sud et la banlieue parisienne.

Je saisis le drap de ma main libre et le remontai sur elle pour qu’elle n’ait pas froid. Je sentais la pointe de son sein fermement dressée sous mon autre paume.

— On y arrivera, Elsa. Il nous faut juste du temps, glissai-je en m’écartant un peu d’elle.

Un an déjà que nous avions pris notre décision. Nous voulions un bébé. On ne se l’avouait qu’à demi-mot, mais je savais pour ma part que c’était par notre descendance que passerait l’avenir de notre couple. Dire que j’avais radicalement changé de point de vue à ce sujet était une évidence. Je me revois, quatre ou cinq ans en arrière, passer frénétiquement d’une femme à l’autre, ne me livrant jamais totalement et, surtout, sans la moindre envie d’un quelconque héritier. Ludovic Daussoy et des enfants ? Pourquoi pas des fers aux pieds ? Je crois qu’avoir frôlé la mort m’avait ouvert les yeux.

— Mais je suis peut-être trop vieille... (Elle ferma les paupières.)

J’éclatai d’un rire franc.

— Bien sûr ! Ou alors… Peut-être que c’est moi. Voilà ! J’ai dépassé la date de péremption ! Spermatozoïdes hors d’âge ! Circulez, y’a plus rien à voir dans l’éjaculât !

Elle me lança un léger coup de coude dans le flanc. Je poursuivis sur le même ton :

— Non, mais, tu t’écoutes un peu ? Allez, passe-moi ma canne, s’il te plaît. Il faut que je sorte du lit. Ma vessie ne tiendra plus longtemps..., poursuivis-je en prenant la voix chevrotante d’un vieillard. En revenant, tu veux que je te rapporte ton déambulateur ?

— Imbécile ! s’exclama-t-elle en retrouvant le sourire qui me faisait fondre.

Elle se redressa d’un coup et plaqua ses paumes sur ma poitrine. Ses cheveux longs auburn tombaient en cascade sur ses épaules dénudées. La manœuvre me fit basculer sur le dos. Elsa en profita pour s’asseoir aussitôt sur moi, jambes repliées de part et d’autre de mes flancs.

— Bon... Si c’est ce que tu souhaites vraiment...

Ses yeux brillaient de malice quand son bassin se mit à bouger.

 

*****

 

— J’en veux bien un, moi aussi, lançai-je en la voyant porter à ses lèvres un mug de café.

— Tiens, ça y est... On émerge. Tu avais peut-être raison ce matin, finalement. Une canne te serait utile pour te lever plus vite.

Assise sur un tabouret dans la cuisine de mon pavillon, ma virologiste préférée savourait son petit déjeuner. Je la trouvais très attirante, vêtue d’une simple chemise blanche qu’elle avait empruntée à ma garde-robe. Entrouverte sur le haut, la chemise laissait deviner les bords harmonieux de sa poitrine. Étrange, en y songeant, comme les échanges vestimentaires ne semblent fonctionner qu’à sens unique. Une fois, je me souviens avoir enfilé une de ses jupes par bravade. Cela s’est soldé par un grand fou rire. Rien d’excitant pour elle en tout cas. Allez comprendre...

Je m’approchai d’elle, faisant d’abord mine de ne pas relever ses propos, et l’embrassai tendrement. Je m’écartai ensuite légèrement.

— Très drôle…, lui répondis-je alors tout en soulevant de l’index une mèche de ses cheveux soyeux.

Puis, d’un ton plus sérieux, je poursuivis aussitôt :

— J’ai réfléchi à notre conversation. Tu sais, à ce que tu m’as dit tout à l’heure. Tes doutes sur notre enfant. C’est sûr, nous ne sommes plus si jeunes, mais est-ce qu’il faut pour autant perdre espoir ? Enfin, regarde-nous, Elsa. Tu n’as même pas quarante-cinq ans. Moi non plus... Il existe toujours une petite chance. On a tellement de choses à rattraper, à vivre. J’ai envie de toi, de nous. Je voudrais voir grandir ce que nous pourrions faire de mieux ensemble.

— Je sais, murmura-t-elle. Moi aussi, j’en ai envie. Mais cela fait déjà un an qu’on essaye, Ludovic... Je commence à croire qu’il vaudrait peut-être se faire à l’idée...

J’étais certain que mes paroles, qui se voulaient pourtant rassurantes, ne suffiraient pas à la convaincre. Rien ne valait des actes. Le passage au plan B s’imposait.

— Vraiment ? Bon. Tu sais ce que je te propose ? On accepte l’offre de Richet et on avisera par la suite.

— L’offre de Richet ? Mais... cela n’a rien à voir avec nous, lança-t-elle, sourcil relevé, légèrement décontenancée par ma suggestion.

— Au contraire, répliquai-je avec assurance. Ce voyage nous apportera des réponses ! Premièrement, l’accompagner cet été en Sibérie ne sera pas de tout repos. Si nous sommes aussi vieux que tu sembles le penser, alors nous trouverons l’expédition difficile. Dans le cas contraire, cela prouvera que nous sommes au top de notre forme physique, parfaitement apte à gérer invasion de couches-culottes et manque de sommeil chronique ! Deuxièmement, nous verrons si réellement nous pouvons nous supporter plus d’une semaine... (Elle leva les yeux au ciel et secoua négativement la tête.) Si, si. Comme tu me l’as judicieusement fait remarquer le week-end dernier, nous ne passons généralement pas plus de deux jours ensemble. Là, au moins, on aura droit à un véritable test ! Et troisièmement, cela nous fera un bien fou de relâcher la pression du travail, de ne penser qu’à nous un moment. Je suis certain que nous aurons les idées plus claires à notre retour.

— Et mon laboratoire dans tout cela ? Tu y as songé ? Je ne peux pas les laisser se débrouiller durant dix jours...

— Ah bon ? Et pourquoi pas ? Je suis bien prêt à confier le chantier de fouilles au Niger à Maia et à Marc si nous décidons de partir à la chasse aux météorites. Tu pourrais faire de même, non ? Il y a sûrement quelqu’un dans ton laboratoire à qui tu pourrais déléguer la gestion. C’est calme, en plus, pendant les vacances. Pourquoi pas à Menzerg ? Tu n’as pas cessé de me vanter ses qualités et de me dire qu’il te secondait très bien depuis son arrivée.

Elsa semblait à court d’arguments. Elle s’éloigna, marchant en silence vers l’évier. Elle ouvrit le placard juste au-dessus, allongea le bras et saisit une capsule de café fort. Inutile d’insister : je la connaissais suffisamment pour deviner qu’elle soupesait le pour et le contre de ma dernière suggestion.

— Dix jours… Menzerg... Bon, pourquoi pas, après tout, lâcha-t-elle enfin.

— Parfait ! La Sibérie nous attend !

OceanofPDF.com