Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 39 sur 54

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Toungouska

Chapitre 38

Camp de Maksim Korotaïev, 11 juillet 2011, 18 h 56.

 

J’ai repris connaissance peu avant d’arriver à leur quartier général. Avachi contre la portière durant tout le voyage, je me suis redressé à temps pour entrevoir le portail du goulag défiler sous mes yeux. J’avais mal au crâne et je sentais comme une croûte bizarre sur mon cou. Du sang séché. Il avait coulé dans mon dos, allant jusqu’à maculer la banquette.

Et dire que, d’habitude, je craignais la vue du sang, songeai-je en voyant Elsa me lancer des regards effrayés.

Il m’était arrivé de tourner de l’œil après une entaille au doigt de cinq millimètres. Véridique. Rare peut-être chez une femme, mais chez un homme… Mon cas n’est pas un cas isolé. Sauf que les autres, eux, ils ne l’avouent pas, leur malaise. Si la même hémorragie s’était produite à la maison, on m’aurait ramassé par terre. Mais pas cette fois. Ma tête me faisait l’effet d’être la grosse caisse d’une fanfare tant le flot sanguin battait contre mes tempes à n’en plus finir. Mon torse aussi me rappelait à chaque inspiration que Volsky m’avait probablement fêlé deux ou trois côtes. Le seul avantage, si on pouvait l’exprimer ainsi, c’est que toute cette douleur me maintenait plus qu’éveillé.

D’un discret pouce levé, je rassurais Elsa. Elle parut soulagée, mais se tut : elle avait compris qu’un mot de trop nous aurait sûrement précipités sous les poings rageurs de Volsky.

Le 4x4 bloqua ses roues devant le bâtiment dans lequel nous avions rencontré Korotaïev. Aussitôt, les portières s’ouvrirent. Des mains rugueuses nous empoignèrent pour nous traîner de force à l’intérieur.

Volsky nous précédait avec arrogance. Il la tenait, sa vengeance. S’abstenant de frapper pour s’annoncer, il ouvrit d’un coup sec la porte de l’antre de son chef et entra. Ses hommes lui emboîtèrent le pas avant de nous jeter proprement au sol.

— Enfin ! grogna Korotaïev qui, assis derrière son bureau, ne daigna même pas se lever quand nos corps heurtèrent avec fracas les lattes de bois. Il était temps, je m’impatientais.

Puis il remarqua que nous n’étions plus que deux. Il fit une brève pause et reprit :

— Plus d’étudiant ? Peu importe. Je suppose qu’on lui a réglé son compte…

Il n’attendit pas la confirmation de Volsky. Celui-ci allait s’expliquer, mais l’Ours l’ignora superbement. Si l’échalas avait espéré un retour triomphal, l’affaire avait déjà tourné court.

— La balade vous a plu ? Vous en avez bien profité, j’espère ? Parce que maintenant, fini de jouer. Terminé les conneries ! Vous allez me déballer tout ce que vous savez, et en vitesse.

Sur un signe de tête de son chef, l’un de ses hommes nous força à nous relever l’un après l’autre, sa main ferme tirant sur nos cheveux. Mon corps et mon crâne me faisaient toujours atrocement souffrir, mais, les mâchoires serrées, je résistais pour ne pas lui montrer que je n’étais pas loin de perdre pied. J’étais vidé, glacé jusqu’aux os par mes vêtements toujours imbibés d’eau. Elsa tremblait de froid, elle aussi. Et de peur sans doute.

Une unique pensée me permettait de tenir : Korotaïev ne pouvait pas nous assassiner tout de suite. Après la mort de Iourlov, nous étions sa dernière chance de retrouver ses foutus diamants. Sauf qu’Elsa ne supporterait jamais la torture. Moi non plus. Comment gagner encore du temps ? Quatre jours s’étaient écoulés depuis le crash de l’avion et notre disparition. Et quatre jours, cela voulait dire également que nous aurions dû rentrer à Vanavara depuis la veille…

Bon sang, quelqu’un devait bien s’être mis à la recherche du Cessna, non ? espérai-je sans vraiment y croire tant nous avions joué de malchance jusque-là. On devait aussi se demander où notre équipe scientifique était passée... Quelqu’un aurait pu repérer le trou laissé dans la piste par l’explosion de méthane, découvrir les corps de Nikouline, de Richet et du pilote...

— Alors ? Où sont mes pierres, bordel ? éructa Korotaïev qui, entre-temps, s’était approché pour me faire face, me dominant de plus d’une tête. Vous allez me le dire ?

Je savais que si je lui livrais trop facilement l’information, il se méfierait. J’allais devoir encaisser un ou deux coups supplémentaires avant de faire semblant de céder. Je restais muet. Elsa, incapable de répondre à la question, se tut par la force des choses. Devant notre mutisme, l’Ours avança d’un pas décidé et me balança, comme je l’avais prévu, un énorme coup de poing dans le ventre. Le choc chassa l’air de mes poumons. Je tombais à genoux, plié en deux, essayant de reprendre mon souffle. Elsa hurla. Elle voulut se précipiter vers moi pour venir à mon secours, mais le garde qui se tenait dans son dos l’en dissuada immédiatement. Empoignant une mèche de ses cheveux, il la tira violemment en arrière.

— OK ! OK ! Je vais… vous le dire, suppliai-je en ahanant, une main sur mon ventre endolori, l’autre levée pour parer un éventuel autre coup. Mais arrêtez, s’il vous plaît !

— Enfin ! Vous voilà devenus raisonnables. Je préfère ça. Bon, alors où sont mes deux millions de dollars de pierres précieuses ?

— Donnez-nous votre parole que nous serons libres ensuite... Nous sommes Français. Vos affaires ne nous concernent pas, poursuivis-je avec une grimace de douleur. On oubliera tout ça dès que nous quitterons le pays. Je vous le jure.

Elsa, craignant que mes aveux ne scellent définitivement notre sort, me désapprouva d’un regard noir et protesta :

— Non, Ludo ! Ne lui dis rien, je t’en prie.

Je me tournai lentement vers elle :

— Fais-moi confiance, s’il te plaît. Monsieur Korotaïev est certainement un homme d’honneur. Et puis qu’est-ce qu’on en a à faire des diamants ? Tout ce que je veux, c’est rentrer chez nous. Je sais où se trouve l’épave de l’avion et si cela nous permet quitter ce pays très vite, eh bien, cela me semble être la meilleure solution.

L’Ours fronça les sourcils. Il fit mine de réfléchir un instant, puis, avant qu’Elsa ne me réponde, il afficha un sourire carnassier.

— Bien sûr ! Vous avez ma parole, s’empressa-t-il de dire. Pourquoi ne le ferais-je pas ? Tout ce que je veux, c’est récupérer ce qui m’appartient. Rien de plus.

Satisfait, Korotaïev retourna se caler dans son fauteuil. D’une main, il ouvrit un tiroir de son bureau et en tira un de ses cigares habituels. Puis, comme s’il passait un moment agréable en notre compagnie, il l’alluma avec désinvolture. Il inspira une longue bouffée et reprit d’un ton faussement affable en soufflant la fumée droit devant lui :

— Dès que j’aurai mes pierres, mes hommes vous escorteront jusqu’à l’aéroport de Vanavara. Vous pourrez quitter le pays sans encombre ensuite.

Personne n’était dupe dans la pièce. Dès qu’il aurait les diamants, Korotaïev se débarrasserait de nous. Jamais il ne prendrait le risque de laisser filer des témoins de ses combines. Ce qui nous attendait, c’était la mort. J’avais simplement obtenu un sursis : le colosse vérifierait que je lui avais dit la vérité sur l’emplacement de l’épave. Ensuite... Une idée germa soudain dans mon esprit. Je l’avais totalement occultée jusque-là, mais je venais de réaliser que je détenais au moins une autre information capitale. Sauf que pour espérer en tirer avantage, je devais m’entretenir avec Korotaïev et lui seul.

Dans les minutes qui suivirent, je livrai au caïd les coordonnées de l’avion. Du moins celles de la zone où nous nous trouvions lorsque nous avions assisté à la chute de l’appareil. Puis, je lui indiquai que nous avions enfoui les diamants dans le sol, précisant également l’emplacement exact de la cache.

Notre hôte décrocha le téléphone posé devant lui et passa un coup de fil. Sans doute ordonnait-il à l’un de ses hommes de se rendre sur place. Cela ressemblait à un camouflet pour Volsky : Korotaïev n’avait probablement plus assez confiance en lui pour l’envoyer en personne récupérer la marchandise.

Elsa roulait des yeux effarés. Un instant, en la regardant, je me mis à douter de ma stratégie. Avais-je sous-estimé le risque de leur fournir ces informations ? J’espérais ne pas m’être trompé, que le temps gagné finirait par jouer en notre faveur. Surtout avec ce que je m’apprêtais à lui révéler.

— Ne m’en voulez pas, mais je préfère vous garder comme invités encore un moment, reprit le géant en raccrochant le combiné. Mon associé va s’assurer que les diamants se trouvent bien où vous me l’avez indiqué et, s’il les récupère, nous organiserons votre départ demain. D’ici là, Volsky va vous conduire à vos quartiers. Bloc 2, Oleg, ajouta-t-il avec sobriété avant d’agiter la main pour nous chasser de la pièce.

Volsky accusa le coup les dents serrées. Encore un affront. À en juger par la tournure des événements, ces deux hommes ne s’appréciaient probablement plus beaucoup. L’homme de main rentrait dans le rang, uniquement bon à escorter des prisonniers. J’imaginais sans peine que ce type devait avoir eu une autre ambition. Se rêver indispensable, sans doute. Mais voilà qu’en quelques jours, son statut avait été complètement remis en question. L’échalas plissa les yeux et me décocha un regard glacial. Le message était limpide : aucun doute pour lui, sa déchéance découlait de notre tentative d’évasion.

Je vais devoir surveiller mes arrières, songeai-je. Maintenant que son chef le traite comme un moins que rien, ce gars cherchera à me le faire payer. Il pourrait essayer de me tuer… C’est le moment de semer un peu plus la zizanie entre ces types.

Alors que Volsky s’apprêtait à me saisir par le bras pour m’emmener à l’extérieur, je jouai mon va-tout.

— S’il vous plaît, pourrais-je vous parler une minute en privé, demandai-je à Korotaïev, surprenant tout le monde par ma requête.

— Quoi ?

J’avais piqué la curiosité de notre hôte, mais je devais le convaincre de m’écouter.

— C’est vraiment important, insistai-je. Pour vous.

— J’espère que vous ne m’avez pas menti... Ce ne serait vraiment pas malin de votre part.

— Non... Non. C’est... autre chose. Et je suis certain que cela vous intéressera.

Ma compagne me lança un regard incrédule, rempli de désespoir. Je détournai la tête vers elle et essayai de la rassurer. Sans prononcer un mot, j’articulai distinctement pour qu’Elsa puisse lire sur mes lèvres « Fais-moi confiance. » Elle ignorait totalement ce dont je souhaitais entretenir Korotaïev, mais n’insista pas, se contentant d’un petit haussement d’épaules.

Derrière le bureau, sourcil levé et front plissé, les deux mètres du colosse se déployèrent et Korotaïev me toisa. J’aurais pu deviner ses pensées : « Qu’est-ce que ce minable peut vouloir me dire ? Est-ce qu’il s’est encore passé quelque chose avec Oleg dont je ne serai pas courant  ?  » Après un court instant d’hésitation, il accepta enfin de m’écouter. Volsky, qui voyait cela d’un mauvais œil, voulut protester, mais son chef le congédia sèchement et ses hommes accompagnèrent Elsa jusqu’à son cachot.

L’appréhension m’étreignait. Avais-je eu raison de laisser seule Elsa ? Je devais en finir au plus vite pour retourner auprès d’elle.

— Il y a une chose que vous ne savez pas à propos de Volsky, lançai-je dès que nous fûmes tous les deux.

— Volsky ? Que voulez-vous dire ? Il fait quelque chose dont il me m’a pas parlé ? demanda-t-il en prenant soudain un air suspicieux.

Je souris intérieurement. La méfiance que je percevais chez Korotaïev vis-à-vis de son homme de main n’était pas pour me déplaire. J’imaginais déjà la zizanie que je m’apprêtais à semer dans son organisation. J’étais d’autant plus ravi que son homme de main se retrouvait au centre de mon projet.

— Je ne sais pas. À vous de voir s’il est aussi loyal que vous le pensez..., insinuai-je afin de verser de l’huile sur le feu. Tout ce que je peux vous affirmer, c’est ce que le pilote de l’avion a dit : « bomba ».

Korotaïev inspira une longue bouffée de fumée, le visage fermé. Traits durcis, il réfléchissait aux implications de ma révélation.

— Vous êtes certain que ce sont les mots prononcés par le commandant de bord ? finit-il par demander d’une voix tendue.

— Oui.

— Et vous croyez que c’est ce qu’il s’est passé, qu’il s’agit d’un sabotage ?

— C’est plausible. En tout cas, cela ressemble à ce que nous avons vu. L’appareil volait assez bas quand nous l’avons aperçu. Il venait dans notre direction. Brusquement, l’un de ses moteurs a connu une soudaine baisse de régime. Le pilote a tenté de le maintenir en l’air, mais, d’un coup, l’engin a explosé en endommageant la queue. L’avion a piqué et s’est écrasé.

— Hum...

Restait à enfoncer le clou.

— Je crois que quelqu’un ne voulait pas que les diamants vous parviennent. Est-ce que c’est Volsky... Et si c’est lui, a-t-il agi seul ? Je… je suppose que vous avez une idée de qui pourrait être derrière tout cela.

— Une idée... Euh, possible..., hésita-t-il, légèrement déstabilisé.

J’aurai parié qu’il n’avait jamais envisagé que quelqu’un puisse un jour essayer de le doubler. En un instant, tous les membres de sa clique étaient devenus suspects. Korotaïev devait se sentir très seul.

— Mais... pourquoi m’informer de cet éventuel complot ? poursuivit-il pour donner le change. Qu’est-ce que vous y gagnez ?

Je pris un air naïf.

— J’aimerais croire que vous en tiendrez compte. Je viens déjà de vous livrer l’emplacement des pierres. J’ai pensé qu’en vous signalant aussi qu’il y a peut-être un traître dans votre organisation, vous y verriez une autre preuve de notre entière collaboration. J’espère donc que vous honorerez votre parole de nous libérer lorsque vous aurez retrouvé vos diamants.

— Oui... Bien sûr, répliqua-t-il en me fixant droit dans les yeux sans sourciller. Notre accord tient toujours. Vous serez libres dès que j’aurais les pierres en ma possession. Le reste ne concerne que moi. Garde !

L’appel de son maître fit réagir au quart de tour l’homme en faction derrière la porte. Ce dernier se précipita dans la pièce, une arme à la main, prêt à parer à toute éventualité. Son chef le rassura aussitôt :

— Tout va bien. Emmenez-le à ses quartiers. Il est attendu, je crois.

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