Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 22 sur 54

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Toungouska

Chapitre 21

Krasnoïarsk, Bureau de la cellule antiterroriste, 25 juin 2011, 14 h 32.

 

Baskovitch s’impatientait. Goloubev, l’adjoint du maire de Vanavara, avait été convoqué pour quatorze heures, mais il ne s’était toujours pas présenté dans leurs locaux.

— Quelqu’un sait où se trouve Golbev ? (Zaytsev, son subordonné, releva un sourcil, l’air étonné.) Quoi ?

— C’est… Goloubev, Commandant.

Baskovitch leva les yeux au ciel et grommela :

— Peu importe. Je me fiche de son nom ! Ce que je veux savoir, c’est où il est. Il devrait être là, non ?

La porte du bureau s’entrouvrit au même instant et Goloubev, penaud, entra d’un pas hésitant. Le ton pris par Baskovitch, que l’on entendait de loin, ne l’avait pas incité à pénétrer sereinement dans la pièce.

— Je suis désolé… Je me suis perdu en arrivant, plaida-t-il en guise d’excuse. Je ne sors que rarement de Vanavara.

— Même pas pour commettre des attentats ?

Goloubev se raidit. Déstabilisé par cette brutale entrée en matière, il dévisagea l’officier un instant avant de détourner les yeux en direction de son adjoint, cherchant auprès de ce dernier un soutien. En vain. Zaytsev avait lui aussi le regard glacial.

— Allons ! Je plaisante, reprit Baskovitch d’une voix faussement calmée, guettant la réaction de celui qu’il considérait désormais comme un suspect. Si je vous ai fait venir, c’est seulement pour quelques éclaircissements. J’ai besoin de vos lumières sur votre peuple. Mais nous serons plus à l’aise dans une autre salle. Suivez-moi, je vous prie.

Le commandant se dirigea vers la sortie et invita Goloubev à lui emboîter le pas. Zaytsev les talonna et tous trois atteignirent rapidement l’extrémité du couloir. Baskovitch tourna alors la poignée d’une porte métallique et pénétra dans une nouvelle pièce. Celle-ci était austère, sans fenêtre. Juste une table et deux chaises. L’officier proposa l’une des deux à Goloubev, puis s’installa sur l’autre tandis que Zaytsev refermait derrière eux et restait debout. Une goutte de sueur perla sur le front de l’adjoint à la mairie.

— Bien. Reprenons. Où en étions-nous ? Ah oui, les Évenks. Si j’ai bonne mémoire, à Vanavara, vous m’aviez dit que vous les connaissiez particulièrement bien.

Goloubev hocha lentement la tête en guise d’approbation tout en triturant machinalement ses doigts. Baskovitch, Zaytsev, la pièce d’interrogatoire, cela le mettait mal à l’aise.

— Vous pouvez m’en dire plus ? insista le commandant.

— Oui, enfin, peut-être. Que voulez-vous savoir ?

— Le Front Populaire de Libération Évenk ! Bon sang ! Quoi d’autre ? Je suis certain que vous les connaissez mieux que ce que vous prétendiez à Vanavara.

Le regard et le ton s’étaient à nouveau durcis. Baskovitch ne le lâcherait plus avant d’obtenir satisfaction cette fois.

— Non ! Je… n’en sais pas plus que vous à ce sujet…

— Assez ! le coupa sèchement l’officier en frappant du poing sur la table tandis que son adjoint les observait en silence, les bras croisés sur la poitrine. Depuis l’attentat de Vanavara, nous vous avons étudié, écouté. Nous avons eu accès à vos e-mails, nous avons trouvé vos écrits sur le Net. Vous êtes très proches d’eux, il me semble. Je suis sûr que vous avez participé à leurs actions ! Le cocktail Molotov à Vanavara, c’était vous !

Goloubev blêmit. Il aurait voulu se glisser sous la table pour échapper à l’interrogatoire. Il déglutit et protesta maladroitement :

— Mais non ! Je n’y suis pour rien ! Je… Je travaillais lorsque les bureaux ont brûlé. J’étais à la mairie pour finaliser des dossiers. Et quand la Maison des Officiers a explosé à Krasnoïarsk, j’étais en famille, chez moi, à Vanavara. Vérifiez, s’il vous plaît ! Appelez la mairie, appelez ma femme. Ils vous le confirmeront. Je n’ai jamais rien fait de mal…

Baskovitch fit un signe discret à Zaytsev, donnant ainsi l’ordre de contrôler au plus tôt ces alibis. Puis, sans attendre, il avança un autre pion :

— Et ça ? Je vous cite « Il semble que le vent de l’histoire puisse enfin tourner en faveur des Évenks. Le temps est peut-être venu de reprendre ce qui nous appartient. Le Front Populaire de Libération Évenk sera-t-il notre Robin de bois ? Nous rendra-t-il nos terres, nos richesses ? Celles que les Russes nous ont spoliées des années durant. Ce ne serait que justice ». C’était dans l’un de vos articles en ligne.

Goloubev transpirait maintenant à grosses gouttes. Il sortit un mouchoir en tissu de sa poche et s’épongea fébrilement le front avant de répondre d’une voix presque inaudible au début :

— Oui, j’ai écrit ça, mais… j’étais en colère. J’avais su quelques semaines plus tôt ce que le régime tsariste avait fait subir à mon peuple. Qu’on nous avait toujours caché des choses. En 1908, quand l’astéroïde a dévasté la région (Baskovitch tiqua aussitôt. Il connaissait l’histoire du météore, mais en ignorait les détails. Il leva un sourcil d’intérêt et Goloubev, entrevoyant une échappatoire, poursuivit.), il y avait des goulags. Près de la Toungouska. Des frères Évenks, nos ancêtres pour certains d’entre nous, y avaient été enfermés, exterminés pour garantir la mainmise de l’Empire sur les biens de notre peuple. Et quand la météorite a tout détruit, beaucoup d’entre eux sont morts. Dans l’indifférence générale. Pire, la révolution n’a rien changé. Personne n’a eu le droit d’aller voir ce qu’il s’était passé là-bas. Le régime soviétique a préféré effacer toute trace de ce drame pour conserver le contrôle sur nous. C’est… c’est tout ce que j’ai voulu dire à travers ces notes sur le web. Une vieille lettre retraçait la tragédie de la Toungouska.... Je ne pouvais pas tout garder pour moi ! J’avais besoin que cela sorte et j’ai… j’ai vu dans ces attentats un signe. Le signe que quelqu’un avait pris fait et cause pour mon peuple et agissait pour notre bien. Enfin, c’est ce que j’ai pensé.

Le commandant sembla dubitatif.

— Et je dois croire à votre histoire ? Vous n’avez même pas une preuve de ce que vous avancez.

— Mais si ! La lettre ! Celle qui dévoile l’existence du camp, je l’ai eu entre les mains. Et elle est authentique. Des gens de l’Université Fédérale de Sibérie, ici à Krasnoïarsk, ont été aussitôt avertis de cette découverte. Une expédition scientifique en coopération avec la France doit d’ailleurs avoir lieu prochainement pour retrouver la trace du météore qui s’est désintégré. Ce sera cet été, je crois. J’imagine que lorsqu’ils localiseront le point d’impact, ils repéreront probablement des restes du goulag à proximité. J’espère au moins que, de cette façon, cette page de l’histoire des Évenks fera surface. Peut-être que ceux que vous cherchez en ont aussi eu vent et que c’est cette tragédie surgie de l’ombre qui a tout déclenché. Que ce serait une vengeance…

Baskovitch commençait à douter du rôle qu’aurait pu jouer Goloubev dans ce complot. Le type paraissait sincère. Apeuré, mais sincère. Il n’avait pas l’étoffe pour prendre les armes ni fréquenter des terroristes. Au mieux était-il leur porte-parole… Sauf que depuis le début de l’enquête, aucun courriel ou coup de téléphone ne le corroborait. Baskovitch avait bluffé pour pousser Goloubev à avouer.

Une autre piste qui tombera probablement à l’eau d’ici peu…, songea le commandant alors que le dépit l’envahissait. Zaytsev vérifiera ses dires, mais j’ai bien peur que cela ne donne rien. J’ai l’impression qu’on perd notre temps. Résumons. Qu’est-ce qu’il nous a appris, ce type ? Le déclencheur de ces actions serait une vieille lettre  ?

— Soit, reprit l’officier après un long moment de réflexion. Admettons que je vous crois, Goloubev. Dans ce cas, qui, à l’Université Fédérale de Russie, a reçu ces informations sur l’existence du goulag ?

— Nikouline, murmura l’homme d’un air gêné. Le Professeur Evgeny Nikouline.

 

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