Toungouska
Chapitre 6
Vanavara, Kraï de Krasnoïarsk, 4 juillet 2011, fin d’après-midi.
Nous avions rendez-vous à la Taverne du loup. Richet l’avait choisie pour son côté pratique puisqu’elle se trouvait à mi-chemin de son logis et du nôtre. Et aussi parce qu’elle proposait un vaste échantillon d’alcools locaux, ce qui n’était pas pour déplaire à mon confrère. Russe jusqu’au verre de vodka factice trônant au-dessus de l’entrée, le bar affichait ostensiblement sa fierté de porter haut les couleurs de la nation. Derrière le serveur, un étendard écarlate estampillé C.C.C.P. et frappé de la faucille et du marteau répondait aux bandes rouge, bleue et blanche du drapeau de l’actuelle Russie. Au milieu des canettes de bière, la plus énorme collection de bouteilles de vodka qu’il m’avait été donné de voir garnissait une étagère entière. Des marques russes exclusivement. Il aurait été illusoire de tenter de les goûter une à une : j’aurais été malade avant d’atteindre le premier quart de la rangée ! Assis au fond de la salle, sous une balalaïka pendue au mur, se tenait un individu d’une cinquantaine d’années. Evgeny Nikouline. Richet avait monté toute l’expédition avec lui. Nikouline, professeur à l’Université Fédérale de Sibérie à Krasnoïarsk, dirigeait un important laboratoire de géologie et minéralogie. L’homme, habitué à lire et publier ses recherches en anglais, parlait plutôt bien la langue de Shakespeare. Il fut donc très aisé de nous comprendre en dépit de son accent slave prononcé :
— Madame Daussoy. Monsieur Daussoy, ravi de faire votre connaissance, dit-il en nous tendant chaleureusement la main.
Madame Daussoy... tiens, tiens. Apparemment, Simon ne lui avait pas tout dit à notre sujet.
Chaque chose en son temps, d’accord ? songeai-je . Il y a trois ans, j’étais réfractaire à toute idée d’enfant et je ne l’étais plus. Mais le mariage... Parmi nos amis, j’avais souvent eu l’impression que les unions avaient plus éloigné les couples qu’elles ne les avaient rapprochés. Peut-être la routine d’une vie à deux. Moins de piquant, moins de liberté. Pas vraiment envie de sauter le pas pour le vérifier, en tout cas.
Richet se pencha vers lui et murmura quelques mots. L’homme rectifia aussitôt.
— Oh pardon. Veuillez m’excuser, je croyais que vous étiez mariés...
Elsa me devança, et à ma grande surprise, lui répondit avec un clin d’œil, tout en me donnant un très léger coup d’épaule amical :
— Pas encore... Ce n’est qu’une question de temps pour que nous le soyons... Je ne laisserai plus passer ma chance avec ce bel homme ! Très honorée de vous rencontrer, Professeur Nikouline ! Simon nous a informés du rôle crucial que vous avez joué dans ce projet.
— Il a sûrement exagéré, rétorqua-t-il, avec un large sourire qui découvrait toutes ses dents.
— Euh, très heureux également, bafouillai-je lamentablement, encore sous l’effet de la surprise.
Nous n’avions jamais abordé la question du mariage, Elsa et moi. Sérieusement du moins, de mon point de vue. Et si nous en avions vaguement discuté à quelques reprises, je m’en étais toujours sorti par une pirouette. Je découvrais brusquement qu’Elsa semblait y tenir beaucoup plus que je ne l’imaginais.
Face à moi, les yeux jaunes d’une énorme tête de loup naturalisée me fixaient. Accrochée au mur, gueule ouverte et babines retroussées pour dévoiler des crocs acérés, la bête avait un air effrayant. Plus j’observais l’animal, plus je me sentais pris au piège... Bizarre.
Elsa avait oublié sa lassitude et retrouvé la joie de vivre. Le quiproquo l’avait apparemment bien amusée, à en juger par le discret sourire qu’elle affichait. Je me demandais toujours comment me tirer de cette situation, lorsque Richet, plus préoccupé par son expédition que par l’avenir de notre couple, se lança :
— Sasha n’est pas là ?
Tandis qu’il prononçait ces mots, il jeta un coup d’œil circulaire dans la salle, espérant y trouver une silhouette familière.
— Non. Pas encore. Il lui restait une ou deux choses à régler à la mairie avant de nous rejoindre. Les autres ne viendront pas. Ils doivent charger de nombreux équipements dans les voitures avant notre départ, demain matin.
— Ah.
Richet ne put masquer une légère déception, mais se reprit rapidement :
— Bon. Tant pis. Mettons-nous au travail tout de suite, dans ce cas.
Notre discussion s’anima très vite. Nikouline, en authentique amateur de vodka, ne pouvait se passer d’un verre d’alcool plein dans sa main. Et comme étonnamment celui-ci ne faisait que se vider, le suivant lui succédait sans délai. Si initialement je lui avais emboîté le pas par curiosité, j’ai rapidement renoncé : les verres valsaient sur un rythme trop effréné pour moi. Je repris donc ma vieille habitude et me réfugiai dans les délices du café. Richet et Elsa, eux, avaient dès le début sagement opté pour du thé. Nous passâmes en revue les derniers détails du programme qui nous attendait. L’expédition devait durer six jours. Deux jours de voyage aller, deux jours sur place, puis retour. C’était court, mais amplement suffisant pour une première approche. Horaire de départ, route à suivre, répartition dans les voitures, tout fut réglé en à peine plus d’une heure. Richet avait au moins raison sur un point : fossiles ou météorites, peu importait. Une expédition scientifique restait une aventure et, globalement, quel que soit l’objet de la recherche, la logistique différait peu. Je me sentais donc à mon aise en les écoutant parler et me permis de suggérer deux ou trois choses intéressantes à mes compagnons.
— Je dois vous abandonner une seconde, messieurs. Simon, pourriez-vous m’indiquer où sont les toilettes ? fit doucement Elsa.
Ce dernier le lui expliqua et Elsa se leva, disparaissant quelques minutes. C’est durant son absence que Sasha Obramov se joignit à nous. Je ne sais pas pourquoi, mais je m’étais imaginé, vu ses fonctions (Richet m’avait dit que son contact n’était autre que le maire de Vanavara), que Sasha était un homme. Et qui plus est un Russe. Faux sur toute la ligne. Stoppant sur le seuil de la taverne, un petit bout de femme d’une trentaine d’années, trapue et les traits typiquement asiatiques, nous dévisagea un instant. Son visage s’illumina en croisant le regard de Nikouline, lequel leva aussitôt son verre pour l’inviter à nous rejoindre. Sasha Obramov était membre d’une des minorités ethniques qui peuplent encore la Sibérie. Quel imbécile pouvais-je faire ! Quand les préjugés nous tiennent...
Madame la maire n’était pas venue seule. Osip Goloubev, l’un de ses adjoints, l’accompagnait. Râblé, le cheveu court et noir, son appartenance à la même ethnie qu’Obramov ne faisait aucun doute.
Les nouveaux venus s’approchèrent de nous d’un pas décidé et nous saluèrent poliment l’un après l’autre. Nikouline se chargea des présentations tandis qu’ils se mettaient à l’aise.
— Alors comme cela, la météorite vous intéresse ? demanda Obramov de but en blanc.
Elle s’exprimait dans un anglais correct. Sans attendre de réponse, elle ôta avec nonchalance le grand châle blanc qu’elle portait, découvrant au passage une longue natte de cheveux noirs et poursuivit :
— Vous aussi, Professeur Daussoy ? J’ai cru comprendre que vous n’étiez pas un expert dans ce domaine, pourtant...
— C’est exact, dis-je poliment. Je suis paléontologue. J’étudie les fossiles...
Sasha Obramov me coupa en prenant un air charmeur :
— Vous devriez vous rendre beaucoup plus au nord dans ce cas. Mes cousins se feraient une joie de vous faire découvrir un ou deux mammouths prisonniers du sol gelé. Ils en trouvent régulièrement sur l’île de la Grande Liakhov. (Je pourrais me joindre à vous, glissa-t-elle en se penchant doucement vers moi pour que je sois le seul à l’entendre.) Vraiment dommage que je n’ai pas le temps de vous accompagner... Pour une fois que des étrangers s’intéressent à nous, qui plus est aussi beaux. Je vous aurais volontiers servi de guide..., conclut-elle sans se départir de son plus charmant sourire.
Eh ! Pas de ma faute ! Je n’y étais pour rien ! D’accord, sans vouloir me jeter des fleurs, mon physique est, disons-le, avantageux. Et j’en étais conscient : j’en avais usé, abusé même, à certaines périodes de ma vie. Mais tout ça, c’était du passé. J’avais mis fin à mes errements de chairs depuis mes retrouvailles avec Elsa. Alors, que personne ne me blâme, mais je n’y pouvais rien si mon charme continuait d’opérer malgré moi !
Sasha Obramov ne se gênait pas pour me détailler des pieds à la tête. Je me sentais comme un éclair au chocolat qu’un gamin lorgne dans la vitrine du boulanger. Ce brin de femme n’avait pas froid aux yeux. Heureusement pour moi, le retour d’Elsa coupa court à ses velléités tentatrices. Les présentations furent rapides et ma compagne vint s’asseoir à mes côtés. Elle écarta délicatement de mon front une mèche de cheveux rebelle, puis posa fermement sa main droite sur ma cuisse. Enfonçant le clou, Elsa colla sa joue sur mon épaule. Une petite voix intérieure me susurrait qu’elle nous avait observés un moment avant de nous rejoindre et, avisant le manège de Sasha, avait décidé de « marquer son territoire ». Déployer autant de signes de tendresse en public n’était en effet guère dans ses habitudes !
Un bref instant de flottement s’installa, mais Richet intervint et relança la conversation :
— Madame Obramov, pourrions-nous examiner cette lettre, s’il vous plaît ?
— Oh, oui. Bien sûr. J’ai pris la liberté d’en faire réaliser une traduction (elle se tourna vers son adjoint et lui sourit). Osip n’est pas seulement mon collaborateur à la mairie. C’est aussi un spécialiste local de notre communauté. Il est très attaché à notre histoire. Je crois qu’il en connaît tous les aspects, n’est-ce pas ? (Goloubev se contenta d’un sobre hochement de tête en guise de réponse) Sauf, évidemment, ce chapitre inédit. Lorsque je lui ai parlé de votre venue et de votre intérêt pour la météorite, il a immédiatement accepté d’en rédiger une version en anglais.
Nous les remerciâmes pour ce geste. Étudier un document en cyrillique ne nous aurait pas été d’un grand secours… J’étais néanmoins intrigué. Je cernais mal le lien qu’il pouvait y avoir entre la chute du météore et l’histoire de leur peuple. Elsa semblait aussi dubitative que moi.
— Cela a été un honneur pour moi, Sasha, assura Goloubev, levant son verre à notre santé. Tout ce qui peut servir à révéler la vérité et à mieux faire connaître nos racines me tient à cœur, comme vous le savez.
Sans plus attendre, Sasha tira de la poche de son manteau quatre pages jaunies et pliées qu’elle donna à Nikouline :
— Tenez, voici l’originale. Je vous la confie désormais. Et, pour vous (elle sortit quatre feuillets supplémentaires et me les tendit), voilà sa traduction. Il y a tout. La météorite, bien sûr. Mais il y a plus encore, beaucoup plus. Vous verrez, c’est sidérant. Pour vous, pour les Évenks, mon peuple, pour les autres ethnies de Sibérie, et pour la Russie. Avec ce document, c’est tout un pan de l’histoire de notre nation que l’on exhume. Au fait, Nikouline vous a-t-il raconté sa découverte ?
Elsa et moi, pris de court par autant de mystères, secouâmes négativement la tête. Sasha se fit alors un plaisir de nous l’expliquer aussitôt :
— C’est totalement par hasard que ce témoignage nous est parvenu. En janvier dernier, l’arrière-arrière-petite-fille de l’homme qui l’a écrit a exhumé la lettre en déplaçant une vieille armoire dans l’isba de son ancêtre. Elle voulait vendre la maison et faisait place nette. Le pli, dissimulé derrière le meuble, est tombé à ses pieds. Lorsqu’elle l’a lu, elle a tout de suite réalisé son importance. Elle est venue à l’hôtel de ville et me l’a remis, complètement bouleversée. En parcourant à mon tour la lettre, j’ai immédiatement compris qu’il fallait que je la transmette à l’Université de Krasnoïarsk. C’est donc moi qui ai pris contact avec le professeur Nikouline.
— Et je vous en suis très reconnaissant, ajouta ce dernier, plissant les yeux de plaisir
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