Toungouska

Laurent Carstens · Chapitre 25 sur 54

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Toungouska

Chapitre 24

Camp de Maksim Korotaïev, soirée du 8 juillet 2011.

 

La nuit prenait lentement ses quartiers. Insensibles à l’ondée, les hommes de Korotaïev nous escortèrent jusqu’à notre prison. Minable à souhait, ce sinistre bâtiment ! De l’extérieur, les vieux rondins de bois percés d’étroites ouvertures grillagées, vitres brisées pour la plupart, donnaient le ton. Iourlov y pénétra le premier malgré lui, projeté dedans d’un violent coup de crosse dans le dos. Le canon de l’arme de l’autre garde nous invitant à lui emboîter le pas, nous suivîmes l’étudiant avec docilité. La porte se ferma en claquant derrière nous. L’option un, « attendre le bon moment pour l’enfoncer », s’envola juste après, car nos gardiens bloquèrent l’issue à l’aide d’une lourde chaîne qu’ils cadenassèrent avant de s’éloigner.

Plongés dans le noir, nous restâmes d’abord pétrifiés, les sens aux aguets. La pièce était noyée dans le bruit. Des gouttes. De nombreux filets d’eau s’étaient frayé un chemin à travers le toit et les gouttelettes s’écrasaient en permanence sur les lattes vermoulues du plancher. L’intérieur du baraquement rimait avec l’extérieur. Et si le toit présentait une étanchéité douteuse, le sol s’était mis au diapason. Le vent, la neige et le gel l’avaient tant sapé au fil des ans qu’au moindre de nos mouvements répondait la supplique du bois usé sous nos pieds.

Quand nos yeux finirent par s’accoutumer à la faible luminosité qui filtrait par les ouvertures, nous découvrîmes avec désarroi notre cachot. Une dizaine de lits rudimentaires occupaient la pièce glacée. Les matelas éventrés dégueulaient leurs ressorts. Au milieu de ce décor cauchemardesque, où l’écho des gouttes de pluie qui crevaient au sol résonnait sans fin, montait le pire. L’odeur. Infecte. Rien ne pouvait rivaliser avec elle. La crasse, l’abandon et l’humidité s’alliaient ici jusqu’à la nausée. Debout à mes côtés, une main blottie au creux de la mienne, Elsa retint péniblement un haut-le-cœur. Avec sa main libre, elle se couvrit d’abord la bouche et, peu après, se pinça le nez. Elle resta ainsi, figée un long moment.

— On va s’en sortir, murmurai-je en la prenant en douceur dans mes bras avant de déposer un baiser sur son front mouillé.

Elsa grelottait. Le froid et l’eau s’immisçaient partout. Nos vêtements trempés nous collaient à la peau. Elle leva lentement des yeux las vers moi. C’était la première fois que je voyais un regard si usé en elle. Son optimisme, celui qui forçait l’admiration de tous, semblait l’avoir définitivement abandonnée. Malgré les coups bas pour décrocher son poste et bâtir sa carrière, malgré notre relation un temps chaotique, elle s’était toujours relevée. Mais c’était du passé. Elsa perdait pied. Je le sentais. Il me fallait trouver un moyen d’agir. Pour elle, pour Iourlov, pour moi. Car Iourlov n’allait guère mieux qu’elle. Le jeune homme s’était réfugié sur le coin d’un lit. Silencieux, la tête tournée vers la fenêtre la moins éloignée, il fixait le ciel noir, regardant défiler les ombres de nuages. Je ne lui en voulais pas. Depuis notre départ de Vanavara, il avait perdu son mentor et un ami proche. Sans compter les autres décès qui l’avaient forcément affecté et les sévices subis jusque-là. C’était beaucoup pour son âge…

— Ne bouge pas de là, Elsa ! lui intimai-je. Je vais aménager un coin pour nous asseoir.

Je pris une grande inspiration et abandonnai ma compagne quelques minutes. Avisant deux cadres de lits pas trop déformés sur ma droite, je tirai sèchement sur le premier. Le bois protesta, mais le meuble se décala. J’insistai et rapprochai le premier lit du second jusqu’à les coller l’un à l’autre. Vint le tour des matelas. Une partie de plaisir, ce choix ! J’en dénichai deux, ceux qui me parurent les moins infectes. Plissant les yeux et gardant la bouche fermée pour éviter de respirer la poussière, je me mis à taper du poing dessus pour déloger la vermine qui s’y vautrait. La puanteur s’estompa un peu. Je les jetai enfin sur les lits et m’assis avec précaution, car je m’attendais à ce que le meuble cède sous mon poids. Il n’en fut heureusement rien.

— Allez, viens. Rapproche-toi de moi, maintenant, glissai-je à Elsa, la main tendue vers elle.

Était-ce sa présence qui me donnait la force de croire encore que nous pouvions fuir cet enfer ? Probablement. À mon tour de lui insuffler du courage :

— Hé ! N’abandonne surtout pas ! poursuivis-je tandis qu’elle prenait place près de moi. Ils ne retrouveront jamais les diamants sans notre aide ! Je suis le seul à savoir où ils sont enterrés. Je te promets qu’ils n’auront pas d’autres choix que de nous remettre en liberté s’ils veulent connaître cet emplacement.

— Tu y crois, vraiment ? gémît-elle, tête basse.

Honnêtement, des doutes, j’en avais plein. J’en étais même assailli. Être à la merci de trafiquants de diamants dans un ancien goulag n’engageait pas à l’optimisme.

— Évidemment ! mentis-je toutefois avec l’aplomb d’un avocat véreux. S’ils étaient capables d’obtenir ces renseignements en se passant de nous, tu ne penses pas qu’ils nous auraient déjà tués ? Bien sûr que si ! Alors, crois-moi, s’ils nous gardent en vie, c’est parce qu’ils ont tout intérêt à ce que l’on se mette d’accord.

— Puisque tu le dis…

Elsa essuya une larme d’un revers de main, puis colla sa joue contre mon épaule. Elle releva la tête au bout d’un moment.

— Peut-être que l’on devrait quand même chercher un moyen de fuir ce trou à rats, suggéra-t-elle lorsque nos regards se trouvèrent. Au cas où, bien sûr. Et puis… Et puis, de toute manière, je ne vais pas pouvoir me contenter de garder les bras croisés à attendre leur retour. Si je ne m’occupe pas l’esprit, je vais devenir folle à m’apitoyer sur notre sort.

Une étincelle d’espoir brillait à nouveau dans ses yeux rougis. Restait encore à convaincre Iourlov de sortir lui aussi de sa léthargie. J’imaginais qu’en nous voyant nous activer dans la pièce, le jeune homme joindrait ses efforts aux nôtres, mais ce ne fut pas le cas. Pire, après vingt minutes d’inspection méticuleuse, il fallut se rendre à l’évidence : notre cachot semblait percé de toutes parts, mais pas assez pour nous permettre de leur fausser compagnie.

— D’accord. Oublions l’évasion discrète…, soupirai-je de dépit. On n’y arrivera pas. S’il faut démonter le plancher sans faire de bruit, ça nous prendra des heures. Et je ne suis même pas certain que l’on y parvienne.

Elsa fit la moue, mais se reprit :

— Tu as raison. On ne filera pas à l’anglaise comme cela. (Elle fit mine de claquer ses doigts.) Que comptes-tu leur dire lorsqu’ils reviendront nous interroger ? La vérité au sujet de l’avion ?

Elsa ne se voilait plus la face. Elle semblait de retour, plus courageuse. Je haussai les épaules.

— Je leur proposerai une nouvelle fois de vous libérer et, en échange, je les mènerai à l’épave. Dès que vous serez en lieu sûr, je leur livrerai la cache des diamants. Comme je te l’ai dit, ils vont devoir négoc...

Jamais je n’achevai ma phrase.

Un cri de terreur résonna dans le camp, suivi de ce que je pris pour une supplique. Obramov ! Notre guide devait être détenu dans un baraquement tout proche. Presque aussitôt il y eut ce bruit affreux resté gravé dans ma mémoire. On aurait dit qu’on fracassait du mobilier contre un mur. Sauf que le mobilier, c’était Gregorij. Un hurlement de douleur s’éleva instantanément. Peu à peu, le cri se mua en plainte, laissant percer les ricanements et les voix. Parmi elles, j’en discernai clairement une : celle de Volsky. Très vite, le ton monta à nouveau. Il y eut des suppliques, d’autres chocs. Et des gémissements, encore et encore. Ces salauds le torturaient.

 

*****

 

Tambourinant à la porte, je les avais implorés de mettre fin au supplice de notre guide. Elsa m’avait appuyé de toutes ses forces, joignant sa voix à la mienne pour tenter de les faire fléchir. Mais rien n’y fit. Ils avaient continué.

Iourlov, de son côté, semblait s’être résigné. Dos voûté, le visage blême, l’étudiant s’était réfugié dans la prière. Si j’avais su, peut-être l’aurai-je imité. Ou peut-être pas. Car au milieu des ruines d’un camp de concentration, là où le plus abject de l’Homme avait mille fois tutoyé l’horreur, Dieu n’avait rien fait. Qu’est-ce qui l’empêcherait de continuer à fermer les yeux, à tolérer toujours plus d’atrocités sans la moindre révolte ? Les suppliques d’un gamin apeuré ? Un vide immense m’envahit. Le froid, la puanteur et toute la détresse du monde s’insinuèrent en moi, comblant peu à peu ce vide jusqu’à la nausée.

Debout à mes côtés, tremblante de peur et glacée, Elsa était venue se lover au creux de mes bras. J’aurais tellement voulu la réconforter, la rassurer, encore.

Réfléchis, bon sang ! Réfléchis ! me répétais-je mentalement tandis que les coups redoublaient à proximité. Il y a forcément une manière de quitter cet enfer. Respire. Ne panique pas ou tu n’y arriveras pas...

C’est alors qu’une idée insensée se fraya un chemin dans ma tête.

— Elsa ? Tu me fais confiance ? l’interrogeai-je soudain. J’ai peut-être trouvé un moyen de sortir d’ici.

Elle me dévisagea en silence, puis plissa le front en se demandant ce à quoi j’avais bien pu penser. J’enchaînai en joignant le geste à la parole :

— Tu vois la porte ? À un moment ou un autre, ils devront l’ouvrir. Mais je suis certain que ces salauds sont trop confiants. Je te parie qu’ils ne seront pas nombreux à venir nous chercher. Ils sont sûrement persuadés que personne ne peut s’évader d’ici, que ce serait suicidaire de s’enfoncer dans les bois ! En plein hiver, c’est vrai, mais en cette saison… On a une chance. Je foncerai sur les gardes tout à l’heure. Et vous devrez être prêts à courir. L’effet de surprise jouera pour nous. Vous aurez assez de temps pour fuir, Iourlov et toi. Ils n’ont besoin que de moi de toute manière. Si vous leur échappez et que je leur dis où se trouvent les diamants, ils ne chercheront pas à vous poursuivre. Au point où nous en sommes, je suis persuadé que cela vaut le coup d’essayer.

Elle secoua la tête d’un air dépité avant de répliquer sèchement :

— Tu es fou, Ludo ? Ils ne te laisseront aucune chance !

— Une seconde, tu veux bien.

Ignorant ses remarques, je m’étais déjà tourné vers Iourlov, décidé à savoir ce que le jeune homme pouvait penser de ma proposition.

— Sergueï ?

D’un geste de la main, je l’encourageai à nous rejoindre. Iourlov cessa sa prière, nous regarda d’un air las, mais ne bougea pas.

— Sergueï ! On a vraiment besoin de votre avis, insistai-je. S’il vous plaît…

L’étudiant se laissa convaincre. Il se leva et se rapprocha d’un pas très lent.

— Voilà… Est-ce que vous croyez possible de fuir à travers la forêt ? le questionnai-je dès qu’il fut assez près.

Iourlov me dévisagea d’un air ahuri. Le même que l’on vous sert quand vous pronostiquez que Nadal perdra au premier tour de Roland-Garros. Ou que la France va gagner l’Eurovision…

— Oui, j’imagine que cela peut paraître insensé comme projet, poursuivis-je. Mais, franchement, vous qui connaissez mieux la région que nous, si nous arrivions à fausser compagnie à ces types, est-ce que vous pensez que l’on aurait une chance de survivre dans ces bois ? C’est l’été. Nos voitures ne sont peut-être qu’à deux ou trois jours de marche d’ici...

L’expression du visage de Iourlov se modifia lentement. Il plissa le front et prit un air réfléchi.

— Possible, finit-il par admettre du bout des lèvres. On pourrait rejoindre une rivière...

Je devais avouer que sa suggestion me déroutait. Pourquoi chercher un cours d’eau ? Nous n’avions pas de bateau pour le descendre. Elsa paraissait aussi perplexe que moi.

— Une rivière ? Pourquoi ? Il serait plus simple de longer le même chemin en sens inverse et...

Je me suis interrompu. Quel idiot ! Je lançai un regard dépité à ma compagne. Son air affligé et son silence en disaient plus long qu’un discours de Fidel Castro. C’était peu dire. Elsa était évidemment parvenue à la même conclusion que moi : rester à proximité de la piste revenait à se jeter dans la gueule du loup. Ce serait le premier endroit où nos ravisseurs nous chercheraient ! Mais que faire d’autre dans une taïga infinie, hostile ? Nous écarter totalement du chemin ? J’ai déjà du mal à me repérer dans certaines villes alors m’enfoncer dans des bois où tous les arbres se ressemblent, où les routes n’existent pas, cela équivalait à un lent suicide. Mais pourquoi suggérer des rivières ? La réponse ne tarda pas.

— Mais parce que je connais les cours d’eau, justifia Iourlov avec un sourire timide. Je suis Évenk, n’oubliez pas. Pour mon peuple, les cartes telles que vous les entendez n’ont pas vraiment de sens. La première chose qu’on nous inculque pour nous orienter quelque part, c’est mémoriser les

fleuves et les rivières qui jalonnent un territoire 12 . Dans ces forêts immenses, les arbres meurent. Ils tombent, ils pourrissent. Les rares routes peuvent disparaître sous la neige ou la végétation. Mais pas les cours d’eau. Mêmes prisonniers des glaces, ce sont des points de repère solides. Les rivières ont leurs falaises, leurs grèves, des courbes qui leur sont propres, immuables. Par habitude, grâce au Professeur Nikouline, j’avais globalement mémorisé le réseau fluvial avant de venir ici. Il m’avait montré certaines cartes de la région avant notre départ et je me souviens à peu près de la forme et de l’orientation des cours d’eau qui y figuraient. Toutes celles qui coulent dans cette partie de la Sibérie rejoignent, à un moment ou un autre, la Toungouska Pierreuse. Donc, si nous parvenons à rallier l’une d’elles, en descendant le courant, nous atteindrons Vanavara.

L’espoir renaissait. Je vis même poindre une petite lueur dans les yeux d’Elsa et en profitai pour rebondir :

— D’accord. Par conséquent, c’est réalisable…

— Envisageable, rectifia Elsa avec fermeté. Je n’ai nullement l’intention de t’abandonner ici, Ludovic. D’autant que je ne suis toujours pas convaincue que cela soit la solution. Peut-être vaudrait-il mieux attendre qu’ils viennent nous chercher et leur dire ce qu’ils veulent entendre... Ce type, Korotaïev, n’est pas si stupide. Tu l’as dit toi-même, il ne prendrait pas le risque de nous faire disparaître. Nous avons, en France, des amis qui savent que nous sommes dans la région. L’un d’eux préviendra les autorités pour qu’elles se portent à notre secours, non ? Ce n’est qu’une question de temps avant que l’on ne parte à notre recherche.

C’était évidemment une possibilité à ne pas négliger. J’y avais même sincèrement pensé au début. Mais, plus j’y réfléchissais, plus je ne pouvais m’empêcher d’avoir des réticences pour compter dessus. Si notre hôte trempait dans toutes sortes de trafics, s’il bénéficiait d’appuis aussi puissants que ceux que suggéraient les photos exposées dans son bureau, je craignais qu’il ne nous élimine très vite une fois en possession des diamants. Surtout dans ce goulag oublié de tous... Même si quelqu’un se lançait à notre recherche, il serait sans doute trop tard.

— Tu n’as peut-être pas tort, Elsa, pour les secours. Mais rien n’est moins sûr. Nous ne sommes pas partis depuis suffisamment longtemps pour qu’on s’inquiète de notre sort. Le temps que l’on s’aperçoive de notre disparition, qu’une expédition s’organise… Non, poursuivis-je, il vaut mieux tenter notre chance tant que nous le pouvons encore.

Tandis que nous mettions au point notre évasion, Obramov s’éteignait peu à peu dans le baraquement tout proche. Étouffés par les voix nettes de Volsky et de ses comparses, de faibles murmures ne nous parvenaient plus que par intermittence. L’image de ses souffrances m’était insupportable, mais le pire était de savoir qu’il endurait la torture en vain : jamais il ne pourrait leur fournir l’emplacement des pierres ! Aveuglé par le feu en sortant le pilote du cockpit, il ignorait en quoi consistait la cargaison de l’avion et encore plus l’endroit où Richet avait enterré les pierres. Tout juste pouvait-il les aider à localiser l’épave.

Une heure environ s’était écoulée lorsqu’un silence pesant retomba enfin sur le camp.

Ont-ils fini par comprendre qu’Obramov ne pouvait rien leur révéler ?  songeai-je alors que la pluie venait de cesser. S’est-il évanoui  ? Ou...

Ma réflexion n’alla pas plus loin, fauchée par le claquement d’un coup de feu.

 

*****

 

C’était une évidence : ces hommes n’avaient aucune pitié.

Gorges nouées, incapables de bouger, Elsa, Iourlov et moi étions au fond du gouffre. Nous n’étions plus que trois désormais. Les derniers survivants d’une expédition cauchemardesque.

L’image du corps d’Obramov, que j’imaginais gisant à quelques mètres de nous, s’estompa petit à petit.

C’était probablement mieux pour lui…, me surpris-je même à penser fugacement.

Je sais, l’idée pouvait choquer, ailleurs, dans un autre contexte, dans un environnement normal. Mais dans ce goulag, la normalité n’existait plus depuis une éternité. Le malheureux ne souffrirait plus aux mains de ces brutes. Aussi incroyable que cela puisse sembler, c’est quand tout paraît perdu, lorsque l’on doit regarder la mort en face, que l’on se sent le plus vivant. Le souffle chaud d’Elsa dans mon cou, la douceur de sa main au creux de la mienne, je ressentais chaque sensation au centuple. Son odeur, la caresse de ses doigts se muèrent en bouées de sauvetage que je saisis avec la dernière énergie pour ne pas sombrer.

— Hé ! On ne va pas leur faciliter la tâche, quand même ? fis-je en tapotant sur l’épaule de Iourlov. On n’a plus le choix. Nous devons mettre mon plan à exécution…

Je m’apprêtai à leur en exposer les grandes lignes, mais la porte s’ouvrit brutalement et le puissant faisceau lumineux d’une lampe-torche nous aveugla.

Un homme pénétra d’un pas pressé dans la pièce. Plissant les yeux, le visage protégé de la lumière avec mon coude, je reconnus la silhouette filiforme de Volsky avant de discerner le colt qu’il tenait en main. Le plus tranquillement du monde, il me mit en joue. Je retins mon souffle tandis que mon cœur s’emballait. Je crûs qu’il allait tirer, mais d’un vif signe de tête, il m’intima l’ordre de m’approcher. Je ne pouvais qu’obtempérer, car il n’était sans doute pas venu seul.

— Sois prête, avertis-je néanmoins ma compagne à voix basse avant de lâcher sa main. Je vais les forcer à nous emmener tous voir leur chef et on en profitera pour s’enfuir.

Mon plan était basique. Simuler un problème physique, balancer un coup de tête bien placé à la personne la plus proche de moi, puis me ruer sur Volsky… La manœuvre serait risquée, mais procurerait à Iourlov et à Elsa une chance de filer. Improvisé dans l’urgence, ce plan avait l’air aussi bancal qu’une étagère en kit, mais je ne parvenais pas à envisager de meilleures solutions. Avant d’arriver à la hauteur de Volsky, je stoppai brusquement, me retournai et lançai d’une voix résolue :

— Sergueï ! Tu peux traduire ? Dis-lui que je ne parlerai qu’à leur chef. Que je vais collaborer, mais que je ne sortirai pas de cette pièce sans Elsa. Dis-lui bien que c’est à prendre ou à laisser s’ils veulent des informations sur l’emplacement des diamants. Et demande à m’accompagner en tant qu’interprète pour préciser chaque détail sans risque d’incompréhension. Cela devrait le faire réfléchir...

Iourlov fut surpris par ma requête, mais, devant mon insistance, rapporta mes propos à Volsky. Lequel me jeta aussitôt un œil méfiant. L’aplomb dont je faisais preuve l’étonnait. Il passa rapidement en revue les options, puis, craignant de froisser Korotaïev, se plia à mes exigences. D’une voix forte, il lança un ordre et un garde armé d’une carabine se matérialisa derrière lui.

Deux hommes seulement  ! songeai-je, soulagé, en mettant le pied dehors. J’ai eu raison de parier sur un excès de confiance de leur part…

Le plus dur restait à faire néanmoins : leur fausser compagnie.

 

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