Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

Laurence Chevallier · Chapitre 11 sur 46

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Witch War: Article 3 : On ne se montre pas (French Edition)

10. Chapitre 10

C H A P I T R E 1 0

 

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LENNOX

 

J e cours avec la meute. La transformation a été douloureuse. Ces nouvelles sensations me déstabilisent. L’odeur de la forêt. Ma vision qui s’aiguise. Mon ouïe aux aguets. Le bruissement des feuilles mortes sous mes coussinets encore sensibles. 

Un putain de loup… 

Nous progressons sous les lueurs de l’aube qui approche. Nous sommes une vingtaine, tous menés par Karl et Eli. Les Forest et les Moon nous surplombent grâce à un sortilège de lévitation. C’est avec eux que je devrais être, pas avec cette bande de lycanthropes primaires.

Mais Karl a dit « suivez-moi », et ma condition actuelle ne m’a pas laissé le choix. Comme mes nouveaux frères lupins ne l’ont pas eu. 

À mes côtés, Tyler et Perry allongent leur foulée. Ils gardent un œil sur moi et ça ne fait que m’irriter davantage. D’autant que je commence à éprouver plus nettement les liens qui m’unissent à la meute. Cette sorte de fil invisible qui m’enchaîne à elle. Nous y sommes tous reliés, et c’est Karl qui le maintient fermement, afin qu’il ne puisse jamais se briser. 

Eli tourne son museau vers moi. Son pelage couleur de lune scintille sous la voûte céleste. Dans ses yeux, je lis ce qu’elle ne dit pas. Ou je le ressens, je ne sais pas. 

« On va la sauver ». 

L’excitation et l’empressement me font presser l’allure. Je suis presque au niveau de Karl, dont les iris flamboyants d’Alpha sont fixés sur le chemin. Plus que quelques centaines de mètres, et nous serons arrivés. 

Soudain, deux loups surgissent devant nous. Ils se métamorphosent aussitôt qu’ils aperçoivent la meute et hurlent :

— Attendez ! 

Karl bondit, se transforme et atterrit sur ses pieds. Quand il se redresse, il est… nu. Ainsi qu’Eli qui l’imite dans un craquement d’os. Je me serais bien passé de cette vision, comme de me foutre à poil devant la mère de Neeve. Mais je sens que le moment est important, alors je me concentre et redeviens humain. Ou sorcier. Ou… je ne sais même plus qui je suis. Sauver Neeve. Voilà tout ce qui m’intéresse ! 

Elinor jette un œil sur moi et je vois bien qu’un frémissement taquine sa bouche. Serais-je considéré comme un ingrat si j’avoue qu’à l’instant je la déteste copieusement ? Josephine s’avance vers nous. Je plaque mes mains sur mon sexe, et Eli se pince les lèvres pour ne pas pouffer. La garce ! 

— Que se passe-t-il ? me glisse Josephine à l’oreille. 

— Je ne sais pas, je… 

— Sixtine a quitté la Fang House avec Neeve, déclare l’un des deux loups. 

Des éclaireurs.

Karl s’agite. Eli le scrute avec nervosité. Je tremble quand Josephine pose une main sur mon épaule nue. Cette situation est invraisemblable. 

— Ils étaient accompagnés d’un vampire aux cheveux peroxydés et d’une petite blonde. 

— Drake Butcher, grogne l’Alpha. 

Un grondement remonte sa gorge. La fureur qui le saisit m’atteint et attise ma rage.

— Où sont-ils allés ? ajoute-t-il en serrant les poings. 

— Ils ont pris la direction du manoir des Shadow et… 

Je n’écoute plus et m’empare des mains d’Elinor et de Josephine. Au diable ma pudeur. Il y a des priorités qui ne sauraient attendre.

— Qu’est-ce que… commence Karl. 

La seconde d’après, nous sommes tous trois téléportés devant les portes de la sombre et somptueuse demeure des parents de Sixtine. Josephine se plie en deux après notre arrivée. Elinor se retient de vomir. Encore…

— Mais putain, qu’est-ce que t’as fait ? 

Je m’approche de l’entrée sans la regarder et déclare :

— Le manoir est à quinze minutes de là où nous étions. Nous avons déjà perdu trop de temps et je ne suis pas disposé à attendre les ordres de ton… lié. 

— C’est ton Alpha ! 

Je me tourne vers Eli. 

— Il n’est rien du tout pour moi tant que Neeve ne sera pas hors de danger. 

— C’est risqué, Lennox, commente Josephine, dont le teint très pâle révèle qu’elle ne s’est pas tout à fait remise de la téléportation. Mais je constate que tes pouvoirs d’Amnistral sont intacts. 

Ce qui est étonnant, pensé-je. Qui aurait cru que Raven me les aurait laissés ? Il aurait pu invoquer sa puissance de Witchcraft pour me les retirer. Cette réflexion me taraude, mais ce n’est pas le moment de m’y appesantir. Je frappe à la porte à l’aide du heurtoir en forme de tête de corbeau. 

— Qu’est-ce que tu fais ? s’insurge Eli. 

— Derreck a dit que le manoir semblait vide, déclaré-je. Si c’est le cas, on n’a rien à faire là, car un vampire doit être invité pour entrer dans une demeure. J’imagine que les Shadow se terrent en raison de leur complicité avec Raven, et s’ils sont ici… 

Je ne m’attends pas à ce que l’on nous ouvre, et pourtant, le battant grince et dévoile lentement… Drake Butcher ! Mes souvenirs me ramènent à la clairière, après que le corps décharné de Neeve a été sorti des flammes. Ce type accompagnait Sixtine. Sans doute le responsable de sa mutation en créature de la nuit et le meurtrier de Robin, d’après ce que les cousins Falck ont laissé échapper. Eli grogne à sa vue. Je tends le bras devant elle quand elle fait un pas en avant. Un rictus se forme au coin de la bouche du vampire. Ses yeux s’enflamment, rougeoient et parcourent lentement mon corps nu. 

— Il aurait fallu que ce soit toi qu’on transforme, je le savais ! 

— Tu parles à qui, Tonton ? interroge une voix fluette.

Une petite blonde qui lui ressemble se poste aux côtés de Drake et me reluque sans retenue. 

— Hum… Salut, toi ! 

— Où. Est. Neeve ? craché-je.

Le vampire penche la tête sans répondre. La blondinette me sourit. Je sens Elinor se tendre et Josephine se presser derrière moi. 

— On ne dit pas bonjour, les naturistes ? souffle Drake, avec un putain d’air goguenard plaqué sur le visage. 

— Va te faire foutre ! lâche Eli. 

Je prends une profonde inspiration. 

— Je te le demande à nouveau, où est Neeve ? 

— Elle siphonne un ou deux humains. Elle n’a pas de temps à perdre avec un clébard, rétorque Drake sans se démunir de son arrogance. 

Non… Non… Je ne peux pas croire que nous arrivions trop tard !

— Tu vas nous dire où est ma fille ou… 

Mais Josephine s’interrompt quand un hurlement déchirant nous parvient de l’étage. 

NEEVE ! 

Je regarde Elinor. Durant quelques secondes, mes pensées se bousculent. Elle est enceinte, il ne faut pas qu’elle entre ! J’ai beau ne pas l’apprécier, l’idée qu’il lui arrive du mal à elle et à son bébé m’est insupportable. Neeve m’en voudrait si cela se produisait. Quel idiot de l’avoir emmenée et de lui faire courir un tel risque ! 

— Protecta statim !

Mes pouvoirs d’Amnistral font éclore un voile scintillant qui enveloppe les deux femmes. 

— Lenny ! s’exclame Elinor, avant que la bulle transparente ne se soude au-dessus d’elles. 

Prisonnière avec la sorcière-louve, Josephine hoche la tête, devinant ce que je m’apprête à faire. Je lis « Sauve-la » sur ses lèvres et clos les paupières. 

Je me téléporte à l’étage. Mais c’est un silence pesant qui m’accueille.

Crie encore, mon amour. Crie encore, je t’en supplie, et je te retrouverai.

Des secondes qui me semblent des heures. Mon cœur qui tambourine dans ma poitrine. Je déploie mon flair, en quête de mon aimée. 

Je m’agite tandis que les deux vampires me cherchent partout dans la demeure. Je me terre dans l’ombre. Si je reste ici trop longtemps, ils me sentiront. Et je n’ai toujours pas vu Sixtine ! 

Un hurlement ! Je m’élance dans le couloir sombre et me sers de la rapidité acquise avec ma nouvelle condition de loup pour me rendre là où le cri me mène. J’ouvre une porte et ne réfléchis pas quand j’invoque :

— Claudere periculum ! 

Le battant se scelle. Ma vision se trouble en découvrant Neeve étendue sur un lit, à s’arracher le visage avec ses ongles en criant. Je me jette sur elle et empoigne ses bras. 

— Mon amour ! Mon amour, je t’en prie ! l’imploré-je. 

Je ne contrôle plus mes mots. Des mots si longtemps retenus, pauvre sot que je suis de ne pas les lui avoir clamés avant ! Désormais, je dois lutter pour la maintenir, pour éviter qu’elle ne se fasse plus de mal. 

Son corps se fige. Ses pupilles tentent de s’arrimer aux miennes, mais en vain. Ses joues sont ravagées et du sang coule de ses yeux couleur carmin. Mais même ainsi, elle reste la plus belle femme qu’il m’a été donné de rencontrer. Alors, mes larmes débordent. Mon visage est dévasté par le sel qui les macule en la découvrant dans cet état. Vampire. Ses longs cheveux roux forment une corolle autour de sa tête. Son oreiller est jonché d’un nombre incalculable de mèches qu’elle a dû arracher au cours de sa transe douloureuse et qui repoussent perpétuellement.

— Len… Lenny… articule-t-elle avec difficulté. 

J’acquiesce, incapable de parler tant je suis saisi d’effroi. Puis le silence retombe. 

Pa Pam… Pa Pam… Pa Pam…

Son cœur ! C’est faible, mais il bat ! L’élan d’espoir qui monte en moi est si puissant que je pourrais défaillir. Je resserre mes doigts sur ses bras. 

— Je vais te sortir de là, je vais… 

La porte explose soudain. Les débris sont projetés à l’intérieur de la pièce, et je découvre Sixtine, raide comme un piquet, sur le seuil. Elle me toise et approche d’un pas. 

— Lennox Hawk ! tonne-t-elle, alors que Drake se place derrière elle. 

En constatant ma position au-dessus de Neeve, ce dernier éclate de rire. 

— Oh, eh bien, maintenant, je comprends pourquoi tu t’es présenté à poil ! claironne-t-il. 

La petite blonde pouffe derrière sa main. Sixtine, elle, demeure imperturbable.

— Rentre auprès de ta nouvelle famille, Lenny, dit-elle froidement.

— Pas sans Neeve. 

Lentement, je détache mes doigts de ses bras et me place devant le lit. 

— Tu crois pouvoir te mesurer à moi ? lance Sixtine. Tu rêves ! Neeve reste avec moi. 

— Pas question. 

— Je peux lui régler son compte, maintenant ? s’enquiert Drake auprès de sa… progéniture.

Sixtine l’ignore et s’avance dangereusement. Derrière moi, Neeve se remet à hurler. 

— Elle. Reste. Avec. Moi, répète Sixtine en martelant ces mots. 

— Je peux encore la sauver, déclaré-je, désirant trouver en elle je ne sais quel vestige de son humanité.

Mais à la lueur enflammée qui s’invite dans son regard, je sais que mon espoir de la ramener à la raison est vain.

— Lenny, ne me force pas à te faire du mal. 

— Tu m’en as fait le jour où tu as décidé de l’enlever elle, plutôt que moi. Je ne bougerai pas, répliqué-je. 

— Ma colombe, laisse-moi m’en occuper. 

Sixtine ignore Drake sans ciller. 

— J’ai trouvé de quoi la nourrir. 

La nourrir. Le cœur de Neeve bat certes faiblement, mais il bat. Elle n’a pas encore dû s’abreuver de sang humain. Elle ne l’a pas voulu, et je suis si fier d’elle à cette pensée. Malgré la folie qui la ronge en raison de son refus d’achever le processus de transformation, elle résiste. Je peux la sauver. Je dois la sauver ! Alors, d’un geste souple, je bascule en arrière, l’attrape par la taille et m’apprête à nous téléporter, quand je sens soudain une terrible douleur à la jambe. Sixtine vient de me briser le tibia de ses mains. Je crie et Neeve se dégage, poussant son amie derrière elle avant de se tourner vers moi. 

— Neeve… murmuré-je.

Elle m’observe, se tenant à un mètre de moi. Les blessures sur son visage se referment lentement. Ses larmes de sang refluent sur ses joues. Je halète sous la puissance de la douleur qui me cisaille la jambe, puis je tends un bras fébrile. Elle contemple ma main, comme si elle hésitait à la saisir.

— Viens, la supplié-je. 

Mais Sixtine se poste à ses côtés. Drake s’avance, prêt à me tuer. Les yeux de Neeve bifurquent vers lui avant de revenir sur moi. Un silence s’étire. Puis elle me dit :

— Je t’aime. 

Ses paumes heurtent soudain mon torse. Mon corps est éjecté en arrière et fait exploser la fenêtre. Je suis projeté dans le vide. Loin de Neeve, je tombe, ahuri et le cœur meurtri. 

Parce qu’elle a prononcé ces trois mots. 

Parce que je sais ce qu’ils signifient. 

Son amour pour moi que je n’espérais plus, mais surtout un adieu…

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